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Eric Krebbers : De l’internationalisme à l’antinationalisme
Article mis en ligne le 14 avril 2020

A propos du livre de Robert Ogman : Contre la nation. Le mouvement antinational en Allemagne

Reconnaître et critiquer le nationalisme n’est pas, c’est le moins qu’on puisse dire, le point fort de nombreux militants et mouvements de gauche et d’extrême gauche. Malheureusement, au cours des quinze dernières années, on a entendu beaucoup trop de voix nationalistes dans le mouvement altermondialiste et plus tard dans le mouvement contre les guerres au Moyen-Orient. A ses débuts, par exemple, Occupy n’a pas pris ses distances avec le nationalisme.

Avec son livre Contre la nation. Le mouvement national en Allemagne (1) Robert Ogman veut faire connaître l’antinationalisme, en se fondant sur les luttes et les analyses développées en Allemagne depuis la chute du mur de Berlin. L’auteur décrit avec précision le nationalisme qui joua un rôle dans le mouvement altermondialiste durant la seconde moitié des années 1990. Des militants y défendirent toutes sortes de « cultures nationales » et de « peuples » qui, selon eux, étaient menacés par la « mondialisation ». De nombreux participants s’engagèrent à renforcer les États nationaux afin de stopper la « mondialisation ». Et ils n’évitèrent pas toujours les alliances avec les mouvements d’extrême droite. Certains cercles militants considéraient même qu’il fallait protéger le capitalisme local, productif et bénin contre un « capital financier » international, déchaîné et prédateur. Les partisans d’extrême droite du mouvement altermondialiste soupçonnaient l’existence d’une conspiration de « l’élite juive » derrière ce prétendu « capital international ».

Une grande partie du mouvement altermondialiste commença à se concentrer sur les guerres au Moyen-Orient après les attentats du 11 septembre 2001. Une attitude acritique envers les États, les mouvements de libération nationale et les organisations fondamentalistes musulmanes n’y était malheureusement pas rare. Et il y a deux ans, au début du mouvement Occupy, la défense d’une « économie équitable » contre le « capitalisme international parasitaire » refit surface. Alors que dans le mouvement altermondialiste, il avait fallu beaucoup de temps pour que la critique antinationaliste prenne de l’ampleur (et que le mouvement antimondialisation se nomme altermondialiste), dans le mouvement Occupy Wall Street, les discours d’extrême droite et nationalistes étaient rares, même après les premières semaines.

Ancienne et nouvelle gauche

Pendant très longtemps, la gauche a eu peu, ou pas, de problèmes avec le nationalisme en tant que tel. Jusqu’en 1989, elle ne considérait le nationalisme comme un problème que lorsque les riches et les puissants étaient capables de l’interpréter d’une façon négative dans leur propagande, et que cette idéologie divisait les travailleurs et affaiblissait ainsi la classe ouvrière. Il s’agissait donc, pour la gauche, d’utiliser positivement le nationalisme pour créer un sentiment d’unité, afin d’arriver à un internationalisme grâce auquel les classes ouvrières nationales ou les « peuples » se solidariseraient entre eux.

L’anti-impérialisme était populaire dans une grande partie de la Nouvelle Gauche qui émergea dans les pays occidentaux à partir des années 1960. Cette idéologie soutint de nombreux mouvements de libération nationale dans le Sud. Parce que « le peuple » dans leur propre pays ne semblait guère brûler d’impatience pour faire la révolution, beaucoup de militants [européens ou américains] optèrent, en quelque sorte, pour un « peuple » de remplacement et une lutte correspondante dans le Sud, et ils s’identifièrent positivement à ce peuple. Ogman parle d’un « nationalisme de substitution ». En Europe de l’Ouest, en particulier en Allemagne, certains militants de gauche voyaient l’Europe comme un territoire occupé et un champ de bataille pour les Etats-Unis et l’URSS, et ils plaidaient pour une libération nationale contre ces superpuissances.

De nouveaux combats

Le développement de la pensée antinationaliste en Allemagne est évidemment lié à la situation politique spécifique de ce pays. L’antinationalisme n’est pas un exercice théorique, mais le résultat direct d’une lutte et d’une analyse concrètes, souligne Ogman plus d’une fois. Il décrit comment, peu après la chute du Mur en 1989, des féministes, des Verts, des autonomes, des communistes et même des sociaux-démocrates se réunirent pour développer une lutte contre l’unification allemande. Cela conduisit, entre autres, à la campagne « L’Allemagne ? Plus jamais ça ! » (Nie Wieder Deutschland) qui faisait, bien sûr, une référence à ce pays qui avait déjà déclenché deux guerres mondiales au cours de ce siècle et avait sur la conscience le plus grand meurtre de masse de l’histoire : la Shoah. Les « antinationaux » se retournèrent contre le nationalisme, contre l’État (-nation) et contre l’idée de « la nation », et contre celle l’existence de « peuples ».

À cette époque, au début des années 1990, la gauche en Allemagne fut confrontée à une augmentation rapide des violences contre les immigrés et les réfugiés. Soutenus par la population locale, et absolument pas réprimés par la police, des néo-nazis et d’autres individus attaquèrent des centres de demandeurs d’asile et des foyers d’immigrés et de réfugiés, comme en septembre 1991 à Hoyerswerda et en août 1992 à Rostock.

La gauche dut affronter quasiment toute une « nation » qui s’en prenait aux « étrangers », et l’État-nation qui introduisit rapidement une nouvelle législation répressive contre les migrations. Un État qui, à la même époque, annexa l’ancienne Allemagne de l’Est et tenta de coloniser économiquement le reste de l’Europe de l’Est (2). Tout cela s’accompagna d’une offensive nationaliste qui poussa sous le tapis toutes les contradictions politiques et économiques de l’Allemagne. Tout le monde devait contribuer et participer à l’unification nationale ; c’est pourquoi les syndicats, par exemple, n’étaient pas autorisés à exiger d’augmentations de salaire, et les femmes est-allemandes, contraintes de retourner dans leur cuisine n’avaient pas le droit de se plaindre. Dans ce contexte, l’antifascisme et la lutte contre le contrôle des migrations devinrent plus importants que jamais pour la gauche radicale en Allemagne, et ces mouvements contribuèrent beaucoup aux luttes et analyses antinationales.

Un nationalisme de gauche ?

Comme le nationalisme et la violence contre les immigrés et les réfugiés ne venaient pas seulement de l’État, mais aussi d’un mouvement massif de ceux d’en bas, les « antinationaux » se rendirent compte qu’ils ne pourraient pas disposer d’une large base de soutien et qu’ils ne seraient pas en mesure d’influencer réellement les événements entourant l’unification et ses conséquences. La lutte ne pouvait plus se limiter à l’État et au Capital. Une grande partie de la population était devenue totalement hostile. Le nationalisme se révéla être une question qui ne concernait pas seulement l’extrême droite, mais presque tout l’éventail politique : de l’extrême centre aux mouvements de l’ancienne gauche et de la nouvelle gauche. Le nationalisme et le racisme ne pouvaient plus être décrits comme des opinions individuelles, mais devaient être considérés comme étant pleinement imbriqués dans la structure de l’État et de la société.

Les « antinationaux » étaient fondamentalement opposés à toute forme de nationalisme. D’autres militants d’extrême gauche continuèrent de tenter d’interpréter le nationalisme de manière positive. Par exemple, comme un « patriotisme inclusif » et un sentiment d’appartenance à un groupe, auquel tout le monde en Allemagne avait la possibilité de participer. Ou comme un « nationalisme paneuropéen » pour tous les habitants du continent.

Mais les « antinationaux » furent les premiers à se rendre compte que cela n’était en réalité pas possible sans abandonner nos positions de gauche et libératrices. Le nationalisme est en fait une idée qui fait partie intégrante du capitalisme moderne et qui impose des normes contraignantes, y compris à ceux qui appartiennent à la « nation » en question.

Imbrication structurelle

Au cours des deux dernières décennies, les « antinationaux » ont continué à développer leurs idées, principalement sous la pression de luttes concrètes. L’antiracisme et l’antifascisme sont restés des points de repère importants, mais les champs de bataille traditionnels de ces mouvements se sont révélés trop limités. Après tout, le nationalisme représente un problème social beaucoup plus vaste. Les « antinationaux » ont analysé et critiqué le multiculturalisme, notamment parce qu’il voulait promouvoir des « cultures nationales », censées être traditionnelles et pures, et rester indépendantes les unes des autres. Ils critiquèrent également le concept de « mondialisation », le soutien de la gauche aux fondamentalistes musulmans, l’anti-américanisme et l’antisémitisme au sein de la gauche, et la campagne de diffamation contre les Grecs pendant la crise actuelle. Mais aussi la perpétuation des rôles de genre qui va toujours de pair avec le nationalisme, et où les hommes défendent « la nation » et la famille, et les femmes en prennent soin.

Le nationalisme organise la société capitaliste moderne ; il assigne à chacun et à chacune une place fixe dans la société et l’économie : hommes et femmes, mais aussi « autochtones » et « immigrés ». Il donne aux « autochtones » le sentiment d’avoir plus de droits que les « immigrés » : le droit à l’emploi et au logement, par exemple. Le nationalisme n’est pas un vieux sentiment tribal sur le point de disparaître, mais un phénomène capitaliste moderne. Cependant, lorsqu’il ne se manifeste pas sous la forme de « Notre peuple est meilleur que les autres », beaucoup de gens à gauche ne le reconnaissent malheureusement pas encore. Mais il joue un rôle majeur dans l’organisation interne de « la nation » et dans sa mobilisation au cours de la lutte économique contre les autres États-nations.

L’évolution des courants anti-deutsch

Le livre d’Ogman permet de comprendre ce que peuvent faire un mouvement et une analyse inspirés par la critique antinationale. Malheureusement, il n’évoque pas ce qui peut mal tourner quand un mouvement adopte cette démarche. Après tout, on peut aussi apprendre de ses erreurs. Pensez, par exemple, au mouvement antideutsch, la branche du mouvement antinational qui s’est séparée des luttes et des réalités concrètes (3). Les théoriciens antideutsch présentent souvent de bonnes analyses du nationalisme allemand. Mais, en même temps, ils soutiennent les nationalismes français, britannique, américain et israélien, qu’ils ont progressivement transformés en forces progressistes censées freiner le nationalisme allemand. Dans le monde totalement statique, en noir et blanc, des théoriciens antideutsch, il existe en fait une alliance antisémite de fait entre les Allemands et les musulmans qui veulent détruire Israël et entreprendre une nouvelle tentative de domination du monde. L’idéologie antideutsch rappelle désormais fortement celle de Gert Wilders (4), et il est difficile d’y trouver encore des idées cohérentes de gauche sur la lutte des classes, la lutte des femmes ou l’antiracisme. En fait, toute idéologie de gauche court le risque de dégénérer lorsqu’elle n’est plus liée aux luttes quotidiennes.

Ogman ne cache pas la marginalité relative du mouvement antinational en Allemagne. Mais il donne l’impression que l’on ne peut pas faire grand-chose à ce sujet, parce qu’une grande partie de la population a des idées nationalistes et s’identifie à « son » État-nation et à ses intérêts. Cependant, l’expérience montre que les idées nationalistes et racistes peuvent se dissiper de façon relativement facile lorsque des groupes d’origines différentes se battent ensemble pour des questions importantes. Nous l’avons vu aux Pays-Bas avec les récentes grèves des personnels du nettoyage [notamment dans les gares et à l’aéroport de Schiphol], et au tournant du siècle, par exemple, avec les grandes grèves de la faim des sans-papiers marocains, turcs et kurdes, entre autres.

Ogman met en garde, à juste titre, contre ceux qui voudraient copier-coller des luttes et des idées développées en Allemagne vers d’autres contextes. Mais l’histoire de l’organisation antiraciste De Fabel van de Illegal (5) l’un des groupes qui a jeté les bases de Doorbraak, nous a appris que des éléments spécifiques peuvent effectivement être adoptés et adaptés de manière fructueuse. Depuis le milieu des années 90, De Fabel van de illegaal a beaucoup contribué au développement d’un antinationalisme spécifique au contexte néerlandais, et a beaucoup emprunté à nos voisins de l’Est. (...)

Eric Krebbers, 22 juillet 2013

NOTES

1. Trois chapitres de livre ont déjà été traduits par nos soins : http://npnf.eu/spip.php?article721 ; http://npnf.eu/spip.php?article725 ; http://npnf.eu/spip.php?article726 . Un quatrième et dernier suivra très prochainement (NdT).

2. La France profita aussi pleinement de la chute du Mur pour se remplir les poches et piller l’Europe de l’Est, cf. « Pays de l’Est (PECOs) et pillage "à la française" »
http://www.mondialisme.org/spip.php?article1044 (NdT).

3. Cf. l’article de Raphael Schlembach « Vers une critique du communisme antideutsch » http://mondialisme.org/spip.php?article2881 (NdT).

4. Cf. ces deux articles de De Fabel van de illegaal sur Gert Wilders : http://npnf.eu/spip.php?article412 . (NdT).

5. Voir le livre publié par Ni patrie ni frontières en 2008 (La Fable de l’illégalité. Sans-papiers, immigration et intégration forcée aux Pays-Bas) et de nombreux autres articles publiés jusqu’à ce jour : http://npnf.eu/spip.php?rubrique26 (NdT).