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Sur la « pédagogie » de la droite : carottes et coups de bâton (2003)

La fin du mouvement contre le projet Fillon sur les retraites a été mar-quée par un durcissement indéniable de la politique du gouvernement et du ton de ses ministres (répression de la dernière manif devant l’Assemblée nationale, organisation d’un rassemblement anti-grèves de-vant l’Hôtel de Ville de Paris, etc.). Mais, ce qui est frappant, c’est à quel point le contenu des affrontements idéologiques a changé. Si dans les an-nées 60, 70 et 80, le combat idéologique était frontal entre la gauche (syn-dicats compris) et la droite, il semble maintenant que le personnel politique de l’UMP ait décidé d’avoir une approche plus oblique (plus diabo-lique).

Article mis en ligne le 1er mai 2017
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Certes, presque tous les journalistes continuent à se comporter en véritables chiens de garde du Capital. Dans les émissions de télévision, ils n’hésitent pas à se livrer à la plus répugnante démagogie. Ainsi Guillaume Durand, dans une émission littéraire qu’il anime, évoque ses angoisses pour l’« avenir de ses enfants », son activité passée de « prof », mais empêche les enseignants grévistes, venus présenter leurs ouvrages sur son plateau, de lui répondre.Quant aux plumitifs du Point, du Nouvel Observateur, de L’Express, de Valeurs ac-tuelles et du Figaro, ils se sont couverts de ridicule début avril, sur la chaîne d’information LCI, en expliquant que « les Français » avaient parfaitement compris la position du gouvernement sur les retraites, que Raffarin avait fait preuve d’une grande « pédagogie », et que les manifestations seraient minori-taires. On a vu le résultat de leurs prédictions…

Si les journalistes sont pour la plupart serviles vis-à-vis du pouvoir, une partie des députés et des ministres de la droite préfèrent « communiquer » au lieu d’accuser systématiquement les syndicats, la gauche, le PCF ou les fonc-tionnaires de vouloir ruiner l’économie, instaurer une « dictature », d’être des privilégiés, etc. La méthode a partiellement changé : les gouvernants essaient (avec maladresse et parfois un manque de conviction évident) de faire preuve de patience, font sembler d’écouter les arguments qu’on leur oppose, font mine de vouloir débattre et convaincre, tout en ne répondant pas sur le fond évidemment. Leur leitmotiv : « Vous ne m’avez pas bien compris, laissez-moi vous expliquer. » Mais ils ne s’adressent pas à leurs interlocuteurs. C’est là le paradoxe. Leur discours est destiné aux catégories que l’industrie publicitaire qualifie de « leaders d’opinion » (médecins, enseignants, journalistes, notables, etc.). On considère en effet, en haut lieu, qu’il n’y a pas à répondre à des op-posants déterminés. On les contourne, en escomptant que les mécanismes so-ciaux feront leur œuvre à la longue. On s’adresse aux « leaders d’opinion » en pariant qu’ils se feront les relais des « explications » gouvernementales.

D’où viennent ces procédés utilisés par la droite,
mais aussi par les socialistes ?

Dans les années 80, Air France organisait des stages d’analyse transaction-nelle pour ses employés travaillant à l’aéroport : il s’agissait pour ceux-ci de participer à des jeux de rôles, l’un interprétant le client mécontent et grossier, l’autre le salarié de base derrière son comptoir. L’objectif affiché était de désamorcer les conflits interindividuels tout en « aidant » l’« agent des services commerciaux » à encaisser l’agressivité constante des passagers dans les aéro-ports. Le tout saupoudré de considérations « anthropologiques » sur les types de clientèle : Américains, Latino-Américains, Arabes, Asiatiques, etc. et leur supposée psychologie collective homogène. Selon les cadres d’Air France, il suffisait d’apprendre par cœur les 4 ou 5 caractéristiques de base de chaque groupe ethnico-culturel concerné, et tous les conflits avec la clientèle seraient résolus.

On sait, d’autre part, que les entreprises de formation de formateurs puisent leur arsenal théorique non seulement dans l’analyse transactionnelle d’Eric Berne mais aussi chez des gens comme E. De Bono dont la prolifique produc-tion vise à culpabiliser les acteurs des conflits dans les entreprises, qu’il s’agisse de conflits individuels ou de conflits collectifs. Ces méthodes de management, de formation des directeurs de relations humaines ou de l’encadrement ont-elles été importées des États-Unis dans les années 80 ? Ont-elles une origine plus ancienne en France, même si elle n’a guère laissé de traces (1) ? Ont-elles été importées récemment de l’entreprise vers le champ politique ? Balladur a-t-il été le premier « endormeur » des conflits so-ciaux ?

Quelles que soient les réponses à ces questions, de telles méthodes de communication peuvent avoir un certain impact sur des lecteurs, auditeurs ou téléspectateurs non avertis. Une telle attitude peut sembler plus conciliante, moins rigide, plus réaliste que celle des syndicalistes ou des enseignants qui, eux, sont dans le registre de l’indignation et se scandalisent du mépris dont ils se sentent – avec raison – victimes. Certes, le naturel des possédants et de leurs laquais revient rapidement au galop, comme en témoigne la répugnante déclaration de Raffarin au Canada sur la fainéantise des Français ou les tenta-tives grossières de dresser les parents contre les enseignants en recourant sans cesse au terme grotesque de « prise d’otages ». (Notons que la FCPE, fédéra-tion de parents d’élèves proche du PS, avait, il y a quelques années, dénoncé les enseignants qui critiquaient la réforme Allègre. Pour le moment, c’est la PEEP, la fédération de parents rivale, qui joue ce rôle d’interprète de la « France silencieuse », comme dit le délicat Juppé.)
Mieux vaut ne pas négliger cette dimension du combat politique, ces tech-niques de manipulation qui visent à diluer les réactions sociales, si l’on veut combattre efficacement les gouvernants et leur propagande.

1. Ces procédés rappellent en effet ceux employés (en vain) par la techno-cratie sous Vichy pour convaincre la population française de collaborer, comme l’a souligné l’historien Denis Peschanski dans Vichy, 1940-1944, con-trôle et exclusion (éd. Complexe, 1997), pp 49-53. Face à la défaveur de l’opinion, reconnue en juillet 1941 dans des textes internes du ministère de l’Information, Paul Creyssel, nommé en janvier 1942 « chef de la Propagande Zone Sud » développa l’idée d’utiliser les « élites relais » [maires, instituteurs, curés, légionnaires (sic)]. Dans un discours de mai 1943, il explicita cette stra-tégie que Laval avait faite sienne. Après son retour au pouvoir en avril 1942, Laval abandonna la « propagande de combat » pour se rabattre sur ces « élites relais » (avec un appel à l’union du peuple, contre le spectre de la guerre ci-vile, etc.).
Y.C., mai 2003




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