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Seattle : la révolte américaine contre la globalisation (2000)

A Seattle contre l’OMC il y a un an, à Washington contre le FMI et lors des conventions démocrate et républicaine pour les présidentielles cet été 2000, la contestation anticapitaliste fait parler d’elle outre-Atlantique. Le texte suivant publié aux Etats-Unis, puis repris par la revue Organise de l’Anarchist Federation, situe le renouveau politique américain dans l’histoire des mouvements sociaux américains. Il pointe surtout l’indispensable internationalisme que les futurs mouvements se devront de pratiquer pour avoir une chance de vaincre.

Article mis en ligne le 18 juin 2017
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Les mobilisations politiques de masse dans les rues ont disparu aux Etats-Unis entre 1970 et 1973. Rétrospectivement il est clair que les années 1964 à 1970 ne constituaient pas une « situation pré-révolutionnaire », mais quiconque a vécu ces années en militant radical peut être excusé de l’avoir cru. Bon nombre de gens dans les cercles dirigeants faisaient la même erreur d’appréciation. Les insurrections urbaines de la population noire de 1964 à 1968, les mobilisations autonomes de la classe ouvrière (souvent emmenées par des travailleurs noirs) de 1966 à 1973, l’effondrement de l’armée américaine en Indochine, les révoltes des étudiants et des jeunes, et l’apparition de mouvements militants féministe, gay, écologiste étaient autant d’indicateurs d’un séisme social majeur. Trente ans après, les années soixante, pour la gauche comme pour la droite, planent encore au-dessus de la société américaine comme la fumée d’une conflagration.

La « crise du pétrole » et la récession mondiale de 1973-1975 closent cette période et, depuis, le mouvement révolutionnaire s’est retranché et recroquevillé, aux Etats-Unis comme ailleurs. Si le reflux a semblé plus profond aux Etats-Unis qu’en Europe, c’est seulement parce que le Capital américain constitue le bord d’attaque du démantèlement du vieux « contrat social » keynésien, un démantèlement dans lequel l’Europe n’en est qu’à la moitié. Le reflux des luttes ouvertes aux Etats-Unis s’est interrompu rapidement, mais n’a pas vraiment été contrecarré par les actions contre la guerre du Golfe en 1990-1991 ou les émeutes de Los Angeles en 1992. Ce reflux exprime une vaste « recomposition » de classe dans une restructuration mondiale du capital. Plusieurs anciennes formes de luttes, bien que couronnées de succès, et notamment la grève sauvage, n’ont fait que disparaître. Les mouvements des années 1960 étaient sentimentalement internationalistes, mais, en pratique, ils dépassaient rarement la dimension nationale. Quoique certains veulent ergoter à propos de la réalité de la « globalisation », il est clair depuis longtemps, même pour les réformistes avoués, que toute stratégie significative, même au jour le jour, doit être internationale, ou mieux, « transnationale », dès le départ pour qu’on puisse parler de victoire. « Penser globalement, agir localement » peut sembler une solution, mais son résultat concret équivaut à peu près à réagencer les chaises longues à bord du Titanic.

Certains travailleurs chinois et américains peuvent avoir eu une conscience plus radicale, et étaient peut-être même plus internationalistes, au niveau de la rhétorique, dans les années 1920 qu’aujourd’hui, mais les conditions existent aujourd’hui pour qu’ils soient contraints, dans la pratique, à un internationalisme concret impensable dans les années 20. La nécessité d’une stratégie globale est une idée présente et répandue depuis longtemps, mais il a été extrêmement difficile de la rendre opératoire. Dans les structures comme l’Institute for Policy Studies soutenues par quelques capitalistes, les réformistes travaillent d’arrache-pied pour développer une espèce de « keynésianisme global » et d’« Etat providence global », une fois qu’ils auront résolu le petit problème du separate body of armed men [littéralement, « corps séparé d’hommes en armes », sous-entendu : « séparé de la société », suivant l’expression d’Engels, NdE], l’Etat nation souverain, qui n’a pas vraiment disparu. Pendant ce temps, l’administration « centriste » Clinton a depuis 1993 poussé à travers l’ALENA (accord de libre-échange nord-américain), l’OMC (Organisation mondiale du commerce), l’accord de l’ASEAN (Association des nations d’Asie du Sud-Est), et le désengagement dans l’aide sociale, un ensemble d’attaques contre les travailleurs américains qui auraient rencontré une opposition de la rue, si de telles mesures avaient été prises par la « droite ». Tout ce que les tenants de la globalisation demandaient a été instauré.

Les travailleurs américains ont réagi à cette situation de façons contradictoires. Il y a, depuis longtemps, un fort sentiment protectionniste parmi les travailleurs américains : « Achetez américain », « Sauvez les emplois américains », « Garez votre Toyota à Tokyo », un soutien à la législation anti-immigrés, des violences épisodiques contre les Asiatiques, une exécrable propagande anti-mexicaine des Teamsters (syndicat des camionneurs), la campagne « anti-dépotoir » de l’USW (United Steel Workers – syndicat des travailleurs de la sidérurgie), ou la base électorale ouvrière pour la « fortress America » de Buchanan (candidat américain aux présidentielles) en sont autant d’illustrations répugnantes. Au bout du compte ces attitudes se résument à l’idée suivante : « Licenciez les autres, ou n’embauchez pas les autres, et sauvez mon job » sans parler d’une bonne dose de racisme anti-Asiatiques et anti-Latinos. De nombreux travailleurs ont été amenés à soutenir leurs employeurs, littéralement cernés par les importations, et ont concédé d’importants reculs sur cette base.

D’un autre côté, des syndicats traditionnels comme l’UAW (syndicat des travailleurs de l’automobile) tout comme des groupes oppositionnels réformistes « respectables » comme Labor Notes ont fait de sérieuses tentatives pour s’adjoindre le soutien de travailleurs au Mexique, en Asie ou en Europe, mais strictement dans un cadre syndical et souvent dans une perspective corporatiste. Il y a eu certaines mobilisations coordonnées sur l’emploi dans l’automobile entre les Etats-Unis et le Mexique, ou bien la campagne Bridgestone-Firestone des travailleurs américains et japonais. Mais toutes ces actions ont été strictement contrôlées par des factions de bureaucrates syndicaux, détenant ou non le pouvoir, et elles représentent l’extension à l’échelle mondiale d’un réformisme syndical sectoriel.

Il y a une demande aux Etats-Unis, y compris parmi certains travailleurs américains, (apparue au cours de la campagne contre l’ALENA ou pendant la procédure législative rapide de 1995) pour un type d’internationalisme différent de celui proposé par la classe dominante mondiale ou par les timides actions des syndicats officiels qui acceptent passivement la structure du capitalisme. Si, comme cela semble le cas, l’économie mondiale a commencé une « mise à niveau négative » par le bas pour les travailleurs, alors un type différent d’internationalisme signifierait la création d’une situation pour une « mise à niveau positive », dans laquelle les travailleurs pourraient concrètement lutter pour leurs propres intérêts sur la base d’une CLASSE POUR ELLE-MÊME, d’une façon qui implicitement, ou encore mieux, explicitement, reconnaisse l’unité pratique des intérêts des travailleurs aux Etats-Unis et en Chine, au Japon et au Bangladesh, en Italie et en Albanie. Puisque la société, comme la nature, a horreur du vide, sans une telle perspective, les protectionnistes et/ou les anti-protectionnistes, les réformistes internationalistes se précipiteront et contribueront à un nouveau remaniement du système contre le prolétariat, dans une version capitaliste de « la somme qui ne peut jamais être la totalité », comme le disait souvent Bordiga.

D’un point de vue révolutionnaire, il est facile d’être sceptique à propos des événements de Seattle. Les participants américains, à la fois parmi les contingents syndicaux et les groupes d’action directe, étaient massivement blancs, dans un pays dont 30 % de la population est aujourd’hui constituée par des gens de couleur. Le slogan « Oui à l’échange équitable, non au libre-échange » pourrait certainement être vu comme une variante gentiment édulcorée de protectionnisme par ceux (et il y en avait beaucoup) qui l’appellent de leurs vœux. La hargne essentielle des manifestants était suscitée par la possibilité très réelle que de petits groupes appointées par des corporations transnationales décident d’accords et de lois sur l’environnement et le travail. Mais derrière cette motivation se cachait pour certains l’idée que les bureaucrates chinois auraient une telle influence. Des travailleurs de la sidérurgie jetèrent dans le port de Seattle de l’acier étranger et d’autres organisèrent une « Seattle Tea Party » contre les importations étrangères, avec la Chine comme cible principale évidente. Peu de gens ont dénoncé l’impact négatif de l’entrée de la Chine dans l’OMC pour les travailleurs CHINOIS, qui évidemment ne pouvaient pas être présents à cette manifestation.

Tout le temps, la bureaucratie syndicale a contrôlé fermement les groupes de travailleurs présents (déterminés, et ils y sont parvenus, à ne mener rien d’autre qu’un défilé pacifique, discipliné et rassurant, indépendant à défaut d’être indifférent, des « cinglés » des groupes d’action directe), et peu de travailleurs (sinon aucun) n’ont remis en cause sérieusement ce contrôle. L’animosité de la direction Sweeney de l’AFL-CIO est due au sentiment de « trahison » causé par le récent accord sino-américain sur l’entrée de la Chine dans l’OMC. L’échec du sommet de Seattle a permis aux démocrates, en pleine année électorale, de ne pas devoir peser lourdement pour l’entrée de la Chine dans l’OMC, alors que les syndicats des sidérurgistes et des camionneurs avaient en chœur clairement soutenu l’option protectionniste. Les gentilles déclarations de Clinton à propos des droits des manifestants doivent être replacées dans ce contexte, notamment après que l’on eut appris que des pressions puissantes ont été exercées sur les sphères dirigeantes dans le sens d’une répression dure, quand la police a perdu le contrôle le premier jour, et que des unités de renseignement de l’armée américaine déguisées en manifestants se sont mises en place sur toute la zone avec des caméras dissimulées sur le revers des vêtements et tout le nouvel attirail de la technotronique, « nouveau paradigme » de la surveillance. Dans la région de Boston où je vis, la plupart des mouvements de l’après-Seattle ont un contenu encore plus ouvertement protectionniste, avec des slogans répugnants comme « Plus un seul job américain au Mexique », et je doute que cela soit exceptionnel.

Toutefois, malgré tous ces éléments de conscience « inégale », d’esprit de clocher ou simplement réactionnaires qu’il a pu révéler, on doit caractériser Seattle comme une percée. Le manque patent de préparation officielle de l’événement avait une singularité unique (plus aucun sommet commercial international n’aura lieu, où que ce soit, avec si peu de préparation pour une répression dure), ouvrant justement sur cet élément d’inconnu et d’imprévisibilité qui caractérise une situation momentanément au-delà de tout contrôle manipulateur, que ce soit par l’Etat ou les syndicats ou la « gauche », quand pour un moment le pouvoir est « dans la rue ». En 24 heures, Seattle a déchiré l’unanimité sans fausse note du « débat public » acceptable concernant les évènements économiques internationaux depuis les vingt dernières années, sinon plus. Des millions de gens qui n’avaient jamais entendu parler de l’OMC ont appris son existence, son action, et plus à fond que ne pourraient le faire des décennies d’opposition pacifique et de discussions de cercles de réflexion. Même des travailleurs américains favorables à un protectionnisme dur se retrouvaient mêlés dans les rues avec des activistes mais aussi des militants ouvriers d’une centaine de pays, et devaient se confronter à l’aspect humain des producteurs d’« importations étrangères », d’une façon inédite et à une telle échelle dans un cadre aussi ouvert (en comparaison des assommantes conférences internationales syndicales des délégations bureaucratiques).

Camionneurs, amazones aux seins nus, guerrières lesbiennes et défenseurs écologistes de la nature se retrouvaient ensemble et se parlaient, à une échelle sans précédent (pour les Etats-Unis). Les évènements de Seattle ont donné un but concret aux adversaires de forces apparemment abstraites, avec une action importante à un niveau approprié si difficile à atteindre depuis si longtemps. Dans les différents récits des personnes présentes, et les matériaux que j’ai pu collecter, on percevait une authentique bouffée d’éveil spontané, dans la chaleur de la confrontation, au pouvoir de l’Etat et du Capital que l’on n’a pas vu aux Etats-Unis depuis les années 1960, une manifestation véritable par les masses en mouvement de la vérité de la cinquième thèse sur Feuerbach, selon laquelle le matérialisme classique ne considère pas la capacité de l’homme à utiliser ses sens comme une activité pratique concrète.
La grande majorité des manifestants à Seattle, particulièrement dans les contingents de l’action directe, n’étaient pas nés ou étaient des enfants à la fin des années 1960, et n’avaient jamais expérimenté leur propre pouvoir dans la rue de cette façon, nulle part.

Aussi banal que cela puisse sonner pour le petit nombre de militants des années 1960 qui se considèrent encore eux-mêmes comme des révolutionnaires, et qui sont fatigués d’être déjà passés par tout cela, le premier matraquage, la première grenade lacrymogène, voir des policiers se déchaîner contre des manifestants détenus dans un commissariat, une première expérience concrète de ce que les « droits » bourgeois signifient réellement quand l’Etat les pulvérise dans le cadre d’une confrontation sociale, tout cela permet de franchir, de façon irréversible, un seuil, une expérience irremplaçable du pouvoir collectif et du rôle de ceux qui ont pour travail de le réprimer. Les personnes qui ont vécu cela ne pourront jamais être les mêmes, quelles que soient la conscience ou les intentions qui les amenaient à Seattle.

La brève et éphémère ouverture du sentiment que « rien ne pourra plus être pareil » expérimentée par certains à Seattle – et ce qui a suivi Seattle – se refermera rapidement (comme cela fut le cas pour les émeutes de Los Angeles, ou pour la vague de grèves en décembre 1995 en France, rapidement closes) sans une réelle stratégie internationaliste. Cet internationalisme intègrerait les critiques de l’esclavage salarié en Chine ou celui des enfants en Inde, ainsi qu’une critique en actes de la prolifération accélérée des sweatshops (ateliers où l’on surexploite la main-d’œuvre et où les syndicats sont interdits, NdE) et du travail des prisonniers aux Etats-Unis. Cette perspective incluant les couches les plus opprimées de la classe ouvrière et ses alliés est toujours un garde-fou contre le sectarisme, y compris ses variantes militantes, qui installe les conditions pour un remaniement « réformiste » des cartes capitalistes, comme cela s’est passé dans les années 1930 et 1940. Depuis que l’année 1973 a fermé pour toujours l’ère de l’action directe autonome significative dans un atelier d’usine, le mouvement des travailleurs américains et de nombreux autres pays a tâtonné vers un nouveau terrain concret sur lequel mener autre chose que des batailles locales perdues d’avance contre des plans de fermeture et de licenciement, ou des mobilisations réactionnaires demandant en fait que les licenciements aient lieu dans un autre endroit de la planète. Par leur mobilité globale très poussée, les capitalistes ont gagné une manche sur la classe ouvrière mondiale et celle-ci n’est pas encore sortie de plus de 25 ans de luttes défensives ou perdues. Si Seattle est dans les faits un tournant positif après lequel l’histoire pourrait effectivement changer, cela peut seulement être sur la voie d’une consolidation et d’un élargissement notables de ce terrain.
(2000)
(Traduit par Echanges et mouvements)




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