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Le « retour au village » des Khmers rouges

Ce printemps est parue la traduction néerlandaise de D’abord ils ont tué mon père, l’autobiographie très émouvante de Loung Ung. Cette jeune femme avait seulement 5 ans quand, en 1975, les Khmers rouges prirent le pouvoir au Cambodge. Il leur fallut près de quatre ans pour liquider presque un tiers de la population. Dans le livre de Ung, le comportement des Khmers rouges ne ressemble pas à celui de communistes mais plutôt à celui de nazis.

Article mis en ligne le 15 juin 2017
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Juste après la prise du pouvoir, tous les habitants des villes furent forcés d’aller vivre dans des villages de paysans. La famille Ung quitta la capitale, Phnom Penh. Après une longue et terrible marche, ils durent devenir de « vrais Khmers » dans le village de Krang Truop. Comme beaucoup d’autres, le père et la mère de Ung furent l’un après l’autre emmenés puis exécutés. Ung elle-même fut éduquée pour devenir une enfant soldat jusqu’à ce qu’elle soit libérée en 1979 par les Vietnamiens.
L’organisation des Khmers rouges fut fondée dans les années 1960 par un groupe rassemblé autour de Pol Pot. Ces militants quittèrent le Parti communiste parce que, selon eux, il n’était pas un « représentant authentique » du « peuple khmer ». Beaucoup de fondateurs des Khmers rouges avaient étudié en Europe, quelques années auparavant. Ils étaient devenus des admirateurs des écrits du nationaliste völkisch(1) Fichte, qui était aussi une source importante d’inspiration intellectuelle pour les nazis. L’idéal de Fichte d’un Etat fort et renfermé sur lui-même, qui protège une communauté agraire autosuffisante völkisch, devint le point de départ de la politique khmère, comme ils l’écrivirent dans leur document fondateur : « L’économie du Kampuchea, aspects de son futur développement ». Dans son livre, Ung nous raconte que ce futur développement fut initié par l’Angkar, l’organisation des Khmers rouges.

Menaces étrangères
Selon Fichte, une « véritable communauté völkisch » deviendra égalitaire lorsque la conscience nationaliste commencera à croître. Tous les membres de cette communauté auront alors droit à une existence juste et sobre, s’ils peuvent se protéger contre les « influences étrangères », la « luxure et la décadence ». Tout comme Fichte, les Khmers rouges croyaient que le corps social völkisch était un organisme biologique qui ne pouvait rester sain qu’en étant complètement isolé des « pays étrangers ».

« Mon père m’a expliqué que le nettoyage ethnique était une obsession pour l’Angkar. L’Angkar hait tous ceux qui ne sont pas de vrais Khmers. Il veut nettoyer le Kampuchea démocratique de toutes les autres races qui sont considérées comme la source de tous les problèmes, de toute la corruption et de toutes les injustices. Ce n’est que lorsque ces races seront parties que la véritable culture khmère pourra fleurir à nouveau », écrit Ung dans son livre. Elle doit se tenir à l’écart des « Vietnamiens, des Chinois et des autres minorités qui sont des races dépravées ». Ung craint de devenir à son tour une victime : « Les autres enfants me haïssent parce que ma peau est plus claire. Ils disent que j’ai du sang chinois. (…) Ma mère doit faire attention quand elle parle car elle a un accent chinois. »

L’ « Occident » est censé être particulièrement dangereux pour le corps social völkisch. Pendant sa formation pour devenir une enfant soldat, Ung apprend que « la philosophie de l’Etat est de construire une nouvelle société agraire, sans crime, sans trahison, sans combines et sans influences occidentales. En portant tous les mêmes vêtements, nous nous libérons de la vanité occidentale qui est nuisible ». La télévision, la radio et d’autres appareils sont « importés de l’étranger et doivent être considérés comme contaminés. Tout ce qui est importé est mauvais, parce que les autres pays ont réussi à infiltrer le Cambodge, non seulement physiquement mais culturellement. »

Des machines à travailler
Les « travailleurs » sont un élément central pour les Khmers rouges, comme pour beaucoup de communistes. Cependant les Khmers ne les considèrent pas comme une classe qui façonne l’histoire au cours de sa lutte contre le Capital, mais comme la partie productive du corps social völkisch. Le droit de survivre dépend de l’utilité de chacun pour le « Volk » (peuple en allemand, NdT). « Toute personne qui marchait sur une mine et perdait un bras ou une jambe, écrit Ung, perdait aussitôt toute valeur aux yeux de l’Angkar. Les soldats finissaient alors le travail en achevant le blessé. Dans une nouvelle société complètement dirigée vers la production agraire, il n’y avait pas de place pour les handicapés. »

« On entend souvent les soldats dire que les femmes ont des devoirs envers l’Angkar, écrit Ung. Elles doivent faire ce pour quoi elles sont faites, c’est-à-dire donner naissance à des enfants pour l’Angkar. Si elles ne remplissent pas leur devoir, elles n’ont aucune valeur et peuvent aussi bien disparaître. Elles ne sont alors bonnes à rien et , dans ce cas, autant distribuer leurs rations alimentaires à ceux qui contribuent à reconstruire le pays. » Une partie de la politique démographique des Khmers rouges consistait à prôner le mariage forcé et à restreindre sévèrement les relations sexuelles qui n’avaient pas pour but la reproduction.

Retour au village
« Vous allez devoir obéir aux règles que l’Angkar a décidées pour vous. Ce n’est qu’en les respectant que vous éviterez les crimes et la dépravation des habitants des villes », affirme un instructeur militaire à Ung. Les paysans illettrés sont considérés comme des « civils modèles » parce « qu’ils n’ont jamais quitté leurs villages et n’ont pas été corrompus par l’Occident ». Les citadins étaient tués, par exemple, simplement parce qu’ils avaient suivi des études ou portaient des lunettes. « Le régime khmer considère que la science et les techniques sont mauvaises, ainsi que tout ce qui a un rapport avec les machines : cela signifie que toutes ces choses doivent être abolies ou détruites. Selon l’Angkar, la possession de voitures et d’appareils électriques (montres, horloges, radios, télévisions) a conduit à un grave antagonisme entre les riches et les pauvres. » La technique est donc le mal suprême.
Pol Pot, homme fort du régime

« L’Angkar désire se débarrasser de tous les étrangers. Les Khmers rouges veulent faire revivre le glorieux passé dans le Kampuchea démocratique. Ils rêvent de l’époque où le Kampuchea était un grand empire qui comprenait une partie de ce qui est maintenant la Thaïlande, le Laos et le Sud-Vietnam. Selon l’Angkar, ce n’est possible que si nous n’avons aucun rapport avec personne. »
Déjà en 1952, Pol Pot rêvait d’un empire vaste et puissant quand il écrivit un texte sur l’ « identité sacrée du royaume khmer ». Sous sa direction, bien sûr. Il imagina donc un culte de la direction organisé autour de sa propre personnalité. « Toutes les chansons célèbrent Pol Pot, le dirigeant fort », écrit Ung.

La marche de Pol Pot vers le pouvoir impliqua l’extermination totale de tous les groupes de gauche et internationalistes au Cambodge. Pour cette tâche, il fut soutenu financièrement par les Etats-Unis, l’Angleterre, la Chine et la Thaïlande. Ces Etats voyaient en lui un ennemi des Vietnamiens soutenus par l’URSS. Beaucoup de groupes maoïstes en Europe occidentale ont appuyé les Khmers rouges. Un nombre indéterminé d’ex-maos ont, et ce n’est pas étonnant, rejoint l’extrême droite dans les années 80.

Eté 2000, Eric Krebbers

1. Habituellement on ne traduit pas völkisch en français car ce mot est très connoté politiquement en raison de son utilisation par les nazis : si on veut lui donner un sens politiquement neutre, on peut traduire ce mot par « ethnoculturel » ou « ethnique », mais la façon dont il a été employé en Allemagne avant la Seconde Guerre mondiale, nous inciterait plutôt à le traduire par « racial ». On lira avec profit ce qu’écrit à ce propos Emmanuel Faye dans un texte sur Internet (http://skildy.blog.lemonde. fr/2007/03/29/ verite-philosophique-histoire-et-philologie-a-propos-de-heidegger/). (NdT).




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