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Fagner Enrique : Sur l’économie politique des influenceurs numériques
Article mis en ligne le 30 décembre 2022

Tant que la gauche continuera à garder les yeux fixés sur le mauvais endroit, elle continuera à s’auto-détruire en tant que gauche.

Lors d’une conversation avec un groupe de personnes, toutes de gauche, j’ai été confronté à une polémique sur ceux que l’on appelle les « influenceurs numériques ».

Tous mes interlocuteurs ont soutenu que les influenceurs pouvaient jouer un rôle positif, en promouvant des thématiques « de gauche » – réduites par eux, en pratique, à des thématiques identitaires –, et que de nombreux influenceurs seraient, en fait, des travailleurs précaires exploités par les réseaux sociaux.

La discussion m’a amené à la conclusion que si la gauche a disparu c’est en partie parce qu’elle a perdu toute notion de ce qu’est un travailleur, quand elle ne va pas jusqu’à nier l’existence de la classe ouvrière. Incapable de percevoir et de définir clairement la classe ouvrière, la gauche se renie elle-même et se condamne à une inexistence pratique.

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Le raisonnement de mes interlocuteurs était simple : les influenceurs ne possèdent pas les moyens de production – les plateformes numériques – et ils doivent produire de plus en plus de contenus, en gagnant de plus en plus de « followers », pour être rémunérés – en général, très peu – par les réseaux sociaux ; ils ne parviennent à augmenter leurs revenus que s’ils sont capables d’engager des milliers, des millions de « followers » et d’obtenir des sponsors, ce que la plupart d’entre eux n’arrivent pas à faire. Il s’agirait donc de travailleurs précaires, soumis à une condition similaire à l’ubérisation, mais ils fournissent un service qui mêle n’importe type de contenu au divertissement. « Beaucoup d’entre eux sont pauvres !, se sont exclamés mes interlocuteurs, et même ceux qui gagnent pas mal d’argent sont, tout au plus, des travailleurs bien payés ».

J’ai contesté leur opinion et présenté des arguments, mais rien ne pouvait les convaincre. « Vous défendez les influenceurs, – ai-je conclu, alors que j’avais déjà renoncé à argumenter, parce que vous consommez le divertissement qu’ils produisent. C’est aussi simple que cela. Vous êtes tellement aliénés que vous vous identifiez aux influenceurs comme s’ils étaient des travailleurs comme vous. »

Mes arguments n’ont eu aucun impact à cette occasion, mais peut-être la discussion sera-t-elle fructueuse pour les lecteurs de ce site. Je dois préciser que je ne consomme pas les contenus produits par les influenceurs et que ces produits ne m’intéressent pas. J’observe le phénomène de l’extérieur et de loin, et je n’ai aucune intention de l’observer de l’intérieur, et de plus près. Je suis l’évolution de ce phénomène à travers les informations à la radio et à la télévision, et je discute avec les gens qui se passionnent pour les activités des influenceurs.
Le fait que les influenceurs ne possèdent pas les moyens de production – ce n’est d’ailleurs que partiellement exact – ; le fait qu’ils produisent sans cesse de nouveaux contenus ; et enfin l’amateurisme de la plupart des influenceurs, rien de tout cela n’en fait des travailleurs précaires.

Le « travail » de l’influenceur s’inscrit dans une sorte de « système domestique (1) » inversé. Autrefois, le travailleur [un paysan-ouvrier] possédait les moyens de production et recevait les matières premières de l’employeur, pour les travailler chez lui ; ensuite, l’employeur revenait chercher le produit fini, en versant un salaire au travailleur. Les influenceurs, quant à eux, utilisent un moyen de production qui ne leur appartient pas – la plateforme numérique – mais ils sont généralement propriétaires des autres moyens de production utilisés : leur téléphone portable, par exemple, utilisé pour capter des images et des sons, leur connexion internet, etc. Jusqu’à présent, rien ne permet de différencier l’influenceur du travailleur ubérisé. Les similitudes s’arrêtent toutefois lorsque l’on constate que l’influenceur n’investit pas seulement, dans une plus ou moins grande mesure, comme le travailleur ubérisé, dans des moyens de production et des intrants de matières premières – objets qu’il possède chez lui, son propre corps, etc. – mais aussi il conçoit et exécute une performance, seul ou avec l’aide d’autres personnes – amis, membres de la famille, travailleurs rémunérés –, pour fournir un contenu audiovisuel au réseau social, qui le diffuse en le saupoudrant de publicités payées par des entreprises.

L’influenceur est donc un co-investisseur : s’il est suffisamment compétent pour rendre ses vidéos « virales », il deviendra un associé de l’entreprise, une célébrité et un porte-voix d’une ou de plusieurs marques ; il recevra une part de la plus-value extorquée par la plateforme numérique, qui recevra à son tour une part de la plus-value extorquée par l’influenceur s’il emploie une équipe d’assistants ; si l’influenceur ne fait pas preuve de compétence, il ne réussira pas à dépasser le niveau d’un micro-entrepreneur ou d’un nano-entrepreneur.

Il s’agit d’un « système domestique » à l’envers : les capitalistes ne fournissent pas de matières premières qui seraient transformées au sein de l’espace domestique, dans le cadre de la transition de l’artisanat à la manufacture ; ils fournissent un moyen de production, pour recevoir du contenu audiovisuel et des investissements de petits entrepreneurs individuels. La comparaison avec le travailleur ubérisé ne tient donc pas, dans la mesure où aucun chauffeur ou livreur travaillant pour une plateforme n’a jamais atteint le statut de personne célèbre, de patron ou d’entrepreneur ; aucun n’est devenu le porte-voix d’une marque après avoir travaillé dur, en transportant des personnes ou des marchandises d’un endroit à un autre.

Les réseaux sociaux ont réussi à démocratiser l’accès au monde des célébrités de la pop-culture, mais comme la visibilité ne concerne que ceux qui réalisent les performances, le travail de ceux qui organisent la « scène » en coulisses est caché, c’est-à-dire le travail des assistants des influenceurs et de ceux qui font fonctionner l’infrastructure des réseaux sociaux. La fonction de l’influenceur – son « travail » – consiste à créer et à produire un divertissement bon marché qui attire l’attention du public et assure la diffusion et la valorisation des marques : la marque du réseau social lui-même et les marques des annonceurs. La fragmentation des chaînes de production à l’ère de la transnationalisation du capital permet aux travailleurs de l’infrastructure des réseaux sociaux de rester invisibles ; le fait que les images et les sons captés par les caméras et les micros dissimulent toujours ceux qui se trouvent dans les coulisses assure également l’invisibilité des assistants des influenceurs.
L’influenceur, en effet, comme toute célébrité, dépend du travail de dizaines, parfois de centaines, de milliers de travailleurs. Autrefois, pour apparaître devant les caméras ou les micros d’un studio d’enregistrement, celui ou celle qui aspirait à la célébrité avait besoin d’argent ou d’être sponsorisé par quelqu’un – un homme d’affaires, une agence, une autre célébrité déjà établie. Aujourd’hui, les réseaux sociaux permettent à une personne d’être vue et entendue par le public – même durant un jour, une heure, une minute – bien avant d’être sponsorisée par qui que ce soit.

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De nombreux travailleurs consomment chaque jour les contenus produits par les influenceurs numériques, y compris ceux qui s’identifient comme des personnes « de gauche ». D’autre part, la gauche elle-même a investi dans ses propres influenceurs. Pendant ce temps, la précarité des rapports de travail à l’intérieur et à l’extérieur des plateformes numériques progresse, ainsi que la fragmentation des travailleurs. Et une partie de la gauche préfère promouvoir et consommer les divertissements diffusés par les réseaux sociaux plutôt que de procéder à la critique et à la confrontation des nouveaux rapports de travail.

Tant que la gauche continuera à avoir les yeux fixés au mauvais endroit, elle continuera à s’autodétruire en tant que gauche.

Fagner Enrique, Passa Palavra, 4 décembre 2022

NOTE du traducteur

1. « Au XIXe siècle [en réalité dès le XVIIe siècle] une pratique courante dans le tissage et la confection notamment, consistait à externaliser certaines tâches par le biais de "preneur d’ouvrage" ou "d’intermédiaire". Le "putting-out system" ou "travail à la tâche" permettait aux manufactures de mandater sans contrats de travail et lien de dépendance. Les tâches étaient effectuées par les ouvriers et ouvrières à domicile et avec leurs propres outils et moyens de production. Comme dans le capitalisme de plateforme, aucune formation n’est fournie, les savoir-faire sont capturés, et, une fois la tâche terminée, il n’y a aucune promesse de réembauche. » https://renverse.co/analyses/article/le-capitalisme-de-plateforme-mieux-le-connaitre-pour-le-combattre-3547