Docteur en philosophie, journaliste et historien du mouvement ouvrier de Hambourg. Ce militant a connu un parcours politique extrêmement sinueux. D’abord catholique de droite, il milite entre 1902 et 1904 au Zentrum (un parti bourgeois ultraconservateur) ; puis il fait partie de la gauche de la social-démocratie allemande à Hambourg. Il s’oppose alors au bureaucratisme et au parlementarisme du SPD ainsi qu’à la politique d’union nationale (Burgfrieden) que défend ce parti en 1914 ; à Hambourg, il appartient à la mouvance des « Linksradikalen » (littéralement, « radicaux de gauche ») qui, à l’échelle du pays, formeront le réseau des IKD (les Communistes internationalistes d’Allemagne). Les différents groupes locaux membres des IKD fusionneront avec le Spartakusbund de Liebknecht et Luxemburg à la fin décembre 1918 pour former le KPD.
Laufenberg démissionne deux ans plus tard, en défendant des positions nationalistes (qui avaient pris une tonalité völkisch depuis 1915 [Bourrinet, 2016]). Il est déjà mal vu de ses camarades à la gauche du KPD qui formeront le KAPD ; il rejoint le KAPD en avril 1920 et en est viré en août 1920 avant de rompre politiquement avec son ami Wolffheim et de fonder, au cours des années 1922-1932, des petites revues à l’orientation de plus en plus éclectique, la dernière (Harpune) incluant des textes d’auteurs liés à la franc-maçonnerie, au catholicisme social (auquel Laufenberg s’était de nouveau converti) et au sionisme, ainsi que des articles critiquant le marxisme.
Dans sa période la plus « radicale », disons entre 1904 et 1915, il défend des idées très critiques par rapport aux bureaucraties du SPD et des syndicats. Mais dans l’ouvrage écrit en 1915 avec Wolffheim Demokratie und Organisation, il expose déjà des positions très ambiguës qui expliquent pourquoi les deux compères seront qualifiés par leurs adversaires, quatre ans plus tard, de « nationaux-bolcheviques ».
Laufenberg et Wolffheim prônent l’instauration d’un État populaire* » (le Volkstaat est un vieux concept réactionnaire lassalien*) fondé sur des organisations révolutionnaires de base au niveau des entreprises (qui plus tard s’appelleront des « unions » ou des conseils d’usine) ; ils reconnaissent que l’État a une « fonction d’exploitation » mais qu’il a aussi une « fonction vitale au service de la totalité », c’est-à-dire de la nation ; ils dénoncent le caractère impérialiste de la première guerre impérialiste, mais refusent d’appeler les travailleurs allemands à déserter ; ils s’opposent à tout sabotage de la défense nationale, parce que « dans des situations de guerre, où l’économie est menacée dans ses fonctions vitales, le prolétariat est militairement subordonné au commandement militaire en vigueur » (Laufenberg et Wolffheim, Demokratie und Organisation, 1915 [cité in Bourrinet, 2016]) ; ils pensent que « La communauté de langue et de coutumes est le levier le plus important de la création productive, le fondement de toute culture humaine. Le mouvement ouvrier s’est développé sur une base nationale ; son passé, son être et sa lutte sont enracinés dans ce fondement national. On ne saurait remettre en cause ce fondement sans déclencher les conflits révolutionnaires les plus graves […]. Une situation entièrement nouvelle se dessine en Allemagne. La mutilation du Reich et le fardeau financier écrasant que l’Entente tente d’imposer au pays […] ruinent complètement la petite et la moyenne bourgeoisie […] Leur prolétarisation complète leur apprendra que, pour la nation tout entière, seul le socialisme, le gouvernement des conseils, offre un avenir et un salut. La question de la socialisation devient une question nationale au sens le plus plein et le plus vrai du terme (1). »
Cherchant désespérément à marier nationalisme allemand et apologie des conseils ouvriers, Laufenberg et Wolffheim écrivent : « Les conseils d’entreprise deviennent un élément d’unité nationale, d’organisation nationale et de cohésion nationale car ils sont l’élément de base, la cellule fondamentale du socialisme » [idem].
Laufenberg est cependant considéré comme un agitateur dangereux par l’État allemand : enrôlé de force dans l’armée en 1915 à cause de ses écrits (à l’époque il a 43 ans), il sera « enfermé de février 1917 à mai 1918 dans une forteresse militaire » et « condamné le 20 novembre 1919 par une cour martiale à un an d’emprisonnement en forteresse en raison de sa campagne contre le traité de Versailles » [Bourrinet, 2016]. On comprend que, avec un tel « palmarès », il ait malgré tout acquis un certain prestige auprès des militants communistes.
Durant la révolution de novembre 1918, Laufenberg préside le Comité exécutif du Conseil des ouvriers et de soldats de Hambourg, mais défend une politique modérée (2) : « Compte tenu du rapport de force défavorable, [il] se montra beaucoup plus prudent que ne l’avait anticipé la minorité révolutionnaire. Lorsque le comité exécutif du Conseil destitua le Sénat et le Parlement de Hambourg, il parvint, dès le lendemain, à nouer une coopération avec l’administration déchue [Rübner, 2010]. « Durant son activité de président du conseil ouvrier de Hambourg, de novembre 1918 à janvier 1919, Laufenberg intervint, contre toutes les démarches qui aurait pu provoquer une guerre civile en Allemagne, avec l’objectif de ne pas disperser les forces militaires contre l’Entente. Avant la signature du traité de Versailles entre les puissances de l’Entente et l’Allemagne, Laufenberg et Wolffheim entreprirent encore une fois en mai 1919, en raison de leurs prémisses nationales-bolcheviques, une agitation violente contre la signature du traité » [Bock, 1969].
Mais, quand Laufenberg fit « fermer sans ménagement l’organe majoritaire du Parti social-démocrate, les bureaux des syndicats et confisque leurs biens », « les organisations ouvrières établies réagirent par des manifestations de masse » et il fut obligé de démissionner de son poste au Conseil des ouvriers et des soldats désormais contrôlé par les socialistes les plus modérés [Rübner, 2010]. Quatre mois après le début de la révolution de novembre 1918, le rapport de force entre les éléments les plus radicaux (dont les communistes du KPD) et les sociaux-démocrates hostiles à la révolution était désormais en faveur des seconds, comme cela put se vérifier sur le terrain : « La manifestation de masse en faveur du gouvernement social-démocrate Ebert-Scheideman […], à laquelle le MSPD et les dirigeants syndicaux avaient appelé le 1er janvier 1919, rassembla 30 000 participants, tandis que la contre-manifestation de la gauche n’en comptait que dix mille » [Schlichting, 2010].
En effet, « au sein de la classe ouvrière, le souhait de mettre fin à la “lutte fratricide” [entre sociaux-démocrates et communistes, Y.C.] l’emportait largement – un comportement tout à fait typique de l’ensemble du mouvement ouvrier allemand à cette époque. La social-démocratie était davantage identifiée à sa tradition d’avant-guerre qu’à son soutien à la politique de guerre impériale et capitaliste, qui apparaissait à beaucoup comme une “erreur” – corrigible –, et non comme un choix fondamental de la majorité des dirigeants sociaux-démocrates et syndicaux en faveur du parlementarisme bourgeois, y compris le capitalisme, et contre le socialisme » [Schlichting, 2010].
Au sein du KPD, créé en décembre 1918, Laufenberg et Wolffheim s’opposent rapidement à la direction mais aussi aux autres tendances : « Leur conception d’un système de conseils, fondé sur des organisations d’usines à vocation populaire et constitué d’associations économiques et politiques unifiées, trouva un écho particulier auprès des franges de la classe ouvrière industrielle politisée qui, déçues par la poursuite de la politique d’unité nationale des syndicats et par l’échec de la République soviétique, commençaient à se détourner des associations bureaucratiques du parti et des syndicats (3). » [Rübner, 2010].
« En rejetant la participation prévue aux élections législatives et en prônant des méthodes de lutte révolutionnaires (sabotage, résistance passive, grève générale), une partie de l’aile gauche, menée par les “Hambourgeois (4) ” s’affranchit des directives contraignantes du parti. Avant même que la majorité dissidente ne forme le Parti communiste ouvrier (KAPD) en avril 1920, Wolffheim et Laufenberg, influencés par les conditions du traité de Versailles, ravivèrent les aspects nationalistes de leur programme et préconisèrent ouvertement la reprise des hostilités armées en raison du soutien financier anglo-américain à la guerre contre la Russie soviétique. En novembre 1919, les deux amis publièrent un pamphlet polémique, le faisant précéder de la question rhétorique “Guerre populaire révolutionnaire ou guerre civile contre-révolutionnaire”. » [Rübner, 2010].
Ce texte donnait la première place au « peuple » mais plus à la classe ouvrière : « ce n’est que lorsque la nation deviendra maîtresse de l’État que le peuple pourra influencer efficacement la politique étrangère du pays » « Assimilant les nations vaincues à des nations prolétaires, ils proposèrent une alliance entre les éléments nationalistes de l’armée et le prolétariat, seule force agissante de la société moderne. Cette alliance devait conduire au déclenchement d’une guerre révolutionnaire, menée avec la Russie des Soviets contre l’Entente » [Rübner, 2010] et ils prirent contact avec des officiers et les milieux nationalistes.
Il faut prendre le témoignage de K.O. Paetel avec des pincettes, vu ses positions politiques à l’époque, mais sa lecture apporte néanmoins un éclairage utile. Selon lui, les premiers contacts avec les milieux nationalistes commencèrent dès le 8 novembre 1918 : « Après que Albrech Erich Günther […] et Wolffheim lui-même eurent donné des conférences devant des officiers de Lettow-Vorbeck à Hambourg, les idées d’une “union völkisch-communiste” continuèrent à se répandre : en Thuringe, à Munich (où le journal communiste avait publié des tracts contre l’Entente), à Berlin, parmi les gardes-frontières de Prusse orientale au sein du Freikorps Oberland, et même parmi les partisans d’Ehrhardt lors du putsch de Kapp, ses conceptions se répandirent ; on y lisait par moments le Kommunistische Arbeiterzeitung ou son Hamburger Volkswart » [Paetel, 1959].
Pour justifier ces contacts avec des membres des corps francs, des individus d’extrême droite, Laufenberg et Wolffheim n’hésitent pas évidemment à utiliser un jargon marxisant, comme le font toujours les opportunistes : « L’idée nationale a cessé d’être un moyen de puissance aux mains de la bourgeoisie contre le prolétariat et se retourne contre celle-ci. La grande dialectique de l’Histoire fait de l’idée nationale un moyen de puissance du prolétariat contre la bourgeoisie ».
Exclu du KPD, puis du KAPD, Laufenberg est empêché d’enseigner et gagne sa vie comme imprimeur. Il collabore jusqu’en 1922 avec Wolfheim au sein de la Ligue des communistes (Bund der Kommunisten), de la Ligue pour le peuple la liberté et la patrie (Bund für Volk, Freiheit und Vaterland), et de l’Association libre pour l’étude du communisme allemand, dont font partie les frères Günther (Albrecht Erich et Gerhard), deux membres des corps francs, à la fois proches de d’Ernst Jünger et d’Ernst Niekisch. La Freie Vereinigung zum Studium des deutschen Kommunismus attire des intellectuels, des « capitaines et des officiers de marine licenciés suite à la reddition des navires marchands imposée par les conditions de paix » [Rübner, 2010] et est surtout un moyen d’attirer des nationalistes radicaux, mais les deux groupes se désagrègent puis disparaissent. Les militants qui ont suivi Laufenberg retournent au KPD ou même adhèrent même au SPD. Laufenberg se retrouve totalement isolé politiquement, d’autant plus qu’il refuse de suivre le même chemin politique que Wollfheim*.
« Laufenberg disparaît […] de la scène politique et réapparaît encore une fois localement à Hambourg […] à la fin de 1923 comme organisateur de “communautés d’approvisionnement” qui poursuivent l’objectif de procurer des vivres à bon marché aux sans-travail, aux personnes bénéficiant d’aides sociales et aux retraités ; se rappelant les origines chrétiennes de sa carrière politique, il tente d’effectuer une synthèse entre socialisme et christianisme » [Bock, 1969].
Il critique ses anciennes conceptions national-bolcheviques et se rapproche des milieux anarchosyndicalistes. Laufenberg participe activement à une série de revues éphémères comme Weg und Ziel – Organ für deutschen Aufbau* (Chemin et But – Organe pour la reconstruction allemande) et Harpune – Monatschrift für Kulturradikalismus* (Harpon – Revue mensuelle du radicalisme culturel).
Notes
1. https://aaap.be/Pages/Nationalbolschewismus-Laufenberg-Wolffheim.html.
2. Selon Philippe Bourrinet [2016], à son poste de président du Conseil d’ouvriers et de soldats de Hambourg, Laufenberg « oscillait entre recherche d’un compromis pacifique avec les pouvoirs en place, fuyant tout affrontement armé, et “radicalisme extrême” (antisyndicalisme, antiparlementarisme, proclamation de la dictature du prolétariat) ». Comme Ernst Niekisch, à la même époque et dans des circonstances semblables en Bavière, Laufenberg « suggérait l’instauration d’un parlement, qui flanquerait les conseils, afin de “donner aux cercles bourgeois la possibilité d’exprimer leurs souhaits et d’exercer sur le cours des événements une influence proportionnelle à leur propre position économique” » [Bourrinet, 2016]. Des militants anarcho-syndicalistes font la même analyse dans leur brochure sur le mouvement des conseils à Hambourg mais ils soulignent les difficultés que devait affronter le Conseil des ouvriers et des soldats : « la menace d’un effondrement de l’administration et de l’approvisionnement » ; la nécessité d’assurer « le versement des allocations familiales et des salaires des fonctionnaires » et « le paiement des salaires des ouvriers » ainsi que les fortes pressions exercées les capitalistes locaux et les représentants des banques internationales présentes à Hambourg [Schlichting, 2010].
3. Les Linksradikalen, les IKD, puis les tendances de gauche du KPD et enfin le KAPD sont tous très critiques par rapports aux syndicats et partis traditionnels. Dans un tel contexte, certains proposent la création d’« unions ouvrières » indépendantes. « Ce projet était principalement mis en avant par le groupe de Hambourg, autour de Wolffheim, qui avait été durant son séjour aux Etats-Unis un membre du syndicat international Industrial Workers of the World (IWW). Son but était de dépasser la séparation habituelle entre parti et syndicat. Les Unions devaient devenir les organisations uniques de la classe ouvrière, et remplir des tâches aussi bien économiques que politiques. Il reçut le soutien d’autres parties du KPD » [Bois, 2022].
Laufenberg et Wollfheim militaient à Hambourg et entretenaient d’excellents contacts avec les marins et les ouvriers des chantiers navals. Mais l’influence idéologique de ces « nationaux-romantiques » (comme les appelaient leurs adversaires) était beaucoup plus faible dans les autres grandes villes : « Laufenberg et Wolffheim réussirent à intéresser provisoirement à leurs idées des publics plus grands au cours de leurs tournées de conférence ; mais ils ne trouvèrent pas de partisans durables » ; ils « réussirent à attirer à eux de petits contingents dans les rangs de l’opposition du KPD puis du KAPD, assurément plus à cause de la popularité qu’ils avaient gagnée durant la guerre et dans la révolution qu’avec leurs arguments nationaux-bolcheviques. L’organisation hambourgeoise ne resta en aucun cas unanime derrière ses porte-parole » [Bock, 1969].
4. https://aaap.be/Pages/Nationalbolschewismus-Laufenberg-Wolffheim.html
Sources :
Bock, Hans Manfred (1969), Syndicalisme révolutionnaire et communisme de gauche de 1918 à 1923, https://www.marxists.org/francais/general/bock/1969/comm_gauche.htm dont le Chapitre VIII : https://www.marxists.org/francais/general/bock/1969/Bock7.pdf
Bois, Marcel (2016), « A son of his class » (« Un fils de sa classe ») https://jacobin.com/2016/08/ERNST-THALMANN-EAST-GERMANY-STALIN-NAZIS
Bourrinet, Philippe (2016), .https://www.academia.edu/26661324/Philippe_BOURRINET_internationalisme_ou_national_bolchevisme_Minutes_du_congr%C3%A8s_du_KAPD_Berlin_ao%C3%BBt_1920_Introduction_et_notes_appendices
Paetel, Karl Otto (1959), "Le national-communisme hambourgeois", https://aaap.be/Pdf/Nationalbolschewismus-Laufenberg-Wolffheim/Paetel-Der-Hamburger-Nationalkommunismus-1959.pdf
Rübner, Hartmut (2023), « Kommunistische Bewegung in der Weimarer Republik und im Widerstand gegen den Nationalsozialismus. Neuere Untersuchungen und Forschungsschwerpunkte », deux articles sur le mouvement communiste sous la république de Weimar et la résistance contre le nazisme
(1)https://duepublico2.unidue.de/servlets/MCRFileNodeServlet/duepublico_derivate_00077784/04_Ruebner_Kommunistische_Bewegung.pdf
(2)https://duepublico2.unidue.de/servlets/MCRFileNodeServlet/duepublico_derivate_00081058/05_Ruebner_Kommunistische_Bewegung_Weimarer_Republik_Widerstand_SGO_36_2024.pdf
Schlichting, Jonnie, Revolution in Hamburg. Der Arbeiter- und
Soldatenrat von Groß-Hamburg (Révolution à Hamburg. Le conseil des ouvriers et des soldats) https://archivkarlroche.wordpress.com/wp-content/uploads/2010/02/aur-1919-brosch.pdf