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Ni patrie ni frontières
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Fichte, Johann Gottlieb (1737-1812)
Article mis en ligne le 12 août 2026

« Issu d’une famille d’artisans et d’agriculteurs (1) », il travaille toute sa vie comme précepteur après avoir commencé des études de théologie et de droit. A presque soixante ans, il obtient une chaire à l’université d’Iéna, ce qui lui permet de renforcer sa position dans les milieux intellectuels et d’organiser des tournées de conférences sur des thèmes philosophiques et politiques, en dénonçant les guerres napoléoniennes et la « confédération du Rhin » (Rheinbund), soit les 16 puis les 35 États allemands soumis à l’empire français entre 1806 et 1813.

En 1806, Fichte lance « un appel flamboyant à prendre en main la réalisation de la liberté trahie par la France et à créer l’État socialiste [comprendre « social », Y.C.] de l’avenir par le biais d’une éducation nationale guidée par la perspicacité philosophique. Cette idée ne devait pas avoir l’impact politique immédiat que Fichte avait espéré ».

Bien que ses écrits (notamment les Discours à la nation allemande de 1807) aient été utilisés par les courants nationalistes, les spécialistes considèrent généralement qu’il privilégiait une « transformation spirituelle », une éducation étatique guidée par « des principes, des mœurs du caractère », qui permettrait de supprimer la pauvreté et mettrait fin aux guerres au sein de l’Europe. Selon eux, Fichte avait une conception de la « nation » et du « peuple » (Volk), beaucoup moins marquée par l’irrationalisme romantique et en tout cas dénuée de toute considération ethnoraciale. Fichte propose une synthèse entre « l’universalisme et le nationalisme » puisque, selon lui, le peuple allemand serait un « Urvolk, un peuple originel, possédant seul la vocation à l’universel » [Rovan, 1985].

Malheureusement l’instrumentalisation des idées de Fichte depuis un siècle compte davantage que ses véritables intentions personnelles, n’en déplaise à un philosophe stalinien fort apprécié par la « gauche » française.

Losurdo a beau tenter de réhabiliter, en bon léniniste, les vertus du nationalisme « de gauche », il est bien obligé de reconnaître que, « à partir surtout de la Première Guerre mondiale » Fichte fut « considéré comme synonyme de nationalisme exacerbé et de culte exalté de la nation allemande et de sa primauté sur le monde » [Losurdo, 2001], même si, au moins jusqu’en 1793, il s’était enthousiasmé pour la Révolution française et la « grande république française » sur l’aide de laquelle il avait compté pour « secouer le joug du féodalisme et de l’absolutisme monarchique » dans ce pays divisé et morcelé qui ne réalisa son unité qu’en 1871.

Et d’ailleurs, un distingué germaniste qui tente de nous offrir des définitions du « peuple », de la « nation » et de la « patrie » qui ne sentent pas le souffre est quand même forcé d’admettre que, pour Fichte, les Germains (donc les Allemands) seraient « un peuple originel », un « peuple souche », distinct des « peuples “dérivés“, “de second ordre” » [G. Rémi, 1996]. Fichte considère « l’Allemagne de son temps comme le pays mère de toute l’Europe, le seul qui soit toujours resté fidèle (langue, sol, mentalité) aux origines “germaniques” de celle-ci, et donc les Allemands comme ceux qui, étant restés dans la mère-patrie, en ont conservé toutes les vertus ancestrales » [idem].

A propos d’un livre de Fichte, Der Geschloßne Handelsstaat (L’État commercial fermé, 1800), un historien remarque d’ailleurs : « Cet ouvrage, que Fichte a d’ailleurs “dédié” au ministre d’État prussien Struensee, est un projet politique mûrement réfléchi […]. On y trouve des réflexions qui réapparaîtront plus tard chez Lassalle, puis chez Ernst Niekisch : l’exigence d’un socialisme national par le biais de l’autarcie, le droit d’occuper des territoires étrangers par la guerre, l’établissement des frontières “naturelles” de l’Allemagne, la “séparation des peuples” les uns des autres pour la formation d’un “caractère national marqué”, l’assimilation de la Prusse à l’Allemagne. Avec ces propos, Fichte se place à l’aube d’un “socialisme prussien” » [Pittwald, 1996].

Le « socialisme prussien » est le titre d’un livre et un concept du penseur nationaliste Moeller van den Bruck, dont s’est inspiré… Ernst Niekisch.

Sources

Losurdo, Domenico (2001), « Fichte et la question nationale allemande », Revue française d’histoire des idées politiques, 2/ n° 14

Pittwald, Michael (1996), « Zur Entwicklung völkischen Denkens in der deutschen Arbeiterbewegung : der Nationalrevolutionär Ernst Niekisch » (Sur le développement de la pensée *völkisch* au sein du mouvement ouvrier allemand : le national-révolutionnaire Ernst Niekisch)

Rémi, Geoffroy (1996), « Aux sources du nationalisme allemand ? Sur nation et patrie dans l’Esprit du temps d’Arndt et les Discours à la nation allemande de Fichte » in Les Mots de la nation, édité par Sylvianne Rémi-Giraud et Pierre Rétat, Presses universitaires de Lyon, https://doi.org/10.4000/books.pul.1922.

Rovan, Joseph (1985), « “Une autre Allemagne”. La Social-Démocratie dans l’Allemagne impériale, édité par Joseph Rovan, Presses Sorbonne Nouvelle, https://doi.org/10.4000/books.psn.3458.