Une fois n’est pas coutume, je vais commencer par citer le site d’un néonazi repenti mais toujours nationaliste (Roland Wehl) qui a eu affaire à cet organisme et en explique bien les fonctions : « L’Office fédéral de protection de la Constitution (BfV) est souvent confondu avec le Service de sécurité de l’État (Staatsschutz), alors qu’il s’agit de deux organismes totalement distincts. Le Service de sécurité de l’État est un service de police criminelle chargé d’enquêter sur les crimes à motivation politique. Le BfV, quant à lui, est un service de renseignement sans pouvoirs de police. Ces deux organismes ont toutefois en commun de catégoriser les crimes à motivation politique en “de gauche” et “de droite”, et de les attribuer aux services respectifs. »
Dans leur article, deux universitaires de gauche illustrent parfaitement ce travail de basse police du BfV et qui sape le fonctionnement de la démocratie qu’il est censé défendre :
“Lorsque les Verts entamèrent des négociations en vue d’une coalition avec le SPD à Hambourg à l’été 1982, puis en Hesse au cours de l’année 1985, l’Office fédéral de protection de la Constitution se manifesta immédiatement en transmettant à la presse des dossiers personnels faisant état du passé politique de certains responsables écolos. C’est ainsi qu’au cours des années 1980, dans le contexte du parti des Verts, les noms de toute une série de militants maoïstes des années 1970, qui n’étaient auparavant connus tout au plus qu’au niveau local, furent pour ainsi dire rendus publics" [Mohr et Hanloser, 2011].
Le BfV (Bureau de protection de la Constitution) et le Bundeszentrale für politische Bildung (l’Agence de formation civique), deux organismes présents au niveau national (fédéral) comme au niveau des seize Länder (États), opèrent une distinction assez baroque entre les « radicaux » et les « extrémistes » :
« […] pour le BfV, le terme “Rechtsextremismus” (extrémisme de droite) désigne les groupes et actions visant à renverser ou atteindre l’ordre constitutionnel, tandis que celui de “Rechtsradikalismus” (radicalisme de droite), désigne l’expression d’une critique radicale légitime d’un ordre social existant. […] peut être placé sous surveillance des services de renseignements, voire interdit, ce qui est “extrême”, tandis que ce qui est “radical” ( par exemple l’AfD ; ou ce qui reste du parti des Republikaner ; ou le courant national-conservateur représenté notamment par l’hebdomadaire Junge Freiheit) est dans le champ démocratique. […] la classification du BfV* est, en outre, d’une efficacité parfois relative. Ainsi, en 2019, un courant informel de l’AfD connu sous le nom de “Der Flügel” (l’Aile) a été placé sous surveillance des services de renseignement, mais pas le parti lui-même, et les quelque 7000 sympathisants de cette tendance volontiers raciste, antisémite, voire négationniste, ainsi que leurs chefs de file, n’ont ni quitté l’AfD, ni été déchus de leurs mandats électifs. En revanche, le Parti national-démocrate d’Allemagne (NPD), désigné comme “extrémiste” et dont la dissolution a été envisagée plusieurs fois en raison de sa proximité avec le néo-nazisme, reste légal, au motif assez cocasse que son interdiction ne pouvait être prononcée que grâce au témoignage d’agents infiltrés du renseignement et des informations qu’ils ont glanées sur le versant non-public de l’idéologie du parti, proche de l’ethnicisme “völkisch” ».
Le BfV considère les groupes antifascistes comme « extrémistes » parce que ceux-ci n’excluent pas d’utiliser la violence, et, selon le ministère fédéral de l’Intérieur et de la Patrie (sic !), parce qu’ils peuvent causer « des menaces, des dommages ou la destruction de biens, des incendies criminels de véhicules ou de lieux de rencontre, voire des agressions physiques brutales contre des personnes qualifiées de “fascistes” » [cité in Rohrmoser, 2022].
Cette opposition entre l’« extrémisme de gauche » et le « radicalisme de gauche » est d’autant plus absurde que « les groupes antifascistes autonomes sont souvent bien mieux informés sur les activités et les structures racistes et d’extrême droite que les autorités publiques chargées de la sécurité ». Ainsi, « des autorités telles que l’Office fédéral pour la protection de la Constitution (BfV) s’appuient souvent, dans le cadre de leurs enquêtes, sur les plateformes de recherche de groupes antifascistes tels que exif, der rechte rand ou NSU-Watch . Dans son rapport annuel de 2016, l’Office bavarois pour la protection de la Constitution a même salué les succès des recherches et des dénonciations antifascistes et reconnu que la “mise au jour” d’extrémistes de droite avait permis de déjouer des infractions pénales. » [Rohrmoser, 2022] !
L’amalgame pratiqué par l’État fédéral allemand entre fascistes et antifascistes est également absurde si l’on s’intéresse à la létalité des actions menées par les prétendus « extrémistes de gauche » : « Des recherches approfondies menées par le Tagesspiegel et ZEIT ONLINE ont révélé que les auteurs de violences motivées par l’extrême droite ont tué au moins 187 personnes en Allemagne entre 1990 et 2020 ; tandis que les extrémistes de gauche ont fait six victimes au cours de la même période » [Rohrmoser, 2022)
Sources :
Rohrmoser, Richard (2022), « “Antifa” : Seismograf des Antidemokratischen » (« Antifa » : sismographe de l’antidémocratie), https://www.fodex-online.de/fodex-data/akten/pdf/2022/Rohrmoser-Antifa.pdf
Markus Mohr et Gerhard Hanloser, « Le maoïsme ouest-allemand et le parti des Verts » in Klaus Kinner et al.,, Linke zwischen den Orthodoxien. Von Havemann bis Dutschke, Dietz Verlag, 2011])