Né « […] dans le nord de l’Italie, Agnoli s’engagea dans sa jeunesse, à l’âge de 17 ans, dans la Gioventù Italiana del Littoria, l’organisation de jeunesse fasciste. […]. Immédiatement après avoir obtenu son baccalauréat, Agnoli se présenta à la Waffen-SS, chargée en Italie du recrutement de volontaires étrangers, et se retrouva dans l’infanterie de montagne de la Wehrmacht. Il combattit les partisans en Yougoslavie et finit prisonnier de guerre britannique en Égypte ». En 1948, Agnoli fut libéré « […] et renvoyé en Allemagne, où il travailla comme ouvrier non qualifié dans une usine de bois […]. Il étudia à l’université de Tübingen, où une lecture intensive de Marx lui ouvrit un nouveau monde. En 1957, il adhéra au Parti social-démocrate allemand (SPD), dont il fut exclu en 1961 pour avoir coopéré avec l’Union socialiste des étudiants allemands (SDS), mouvement qui jouera plus tard un rôle décisif dans la révolte de 1968 » [Grigat, 2018]. Il entama ensuite une carrière universitaire mouvementée (il fut licencié pour avoir participé à une campagne pour la reconnaissance de la RDA, en 1960, et, par la suite, l’administration universitaire contesta toujours ses méthodes d’enseignement hétérodoxes) et « contribua à la fondation de la Société de novembre, qui devint le Club républicain en 1967 et où se déroulèrent des discussions décisives sur l’orientation de l’APO [l’Opposition extraparlementaire] et du SDS » [Grigat, 2018].
Ses écrits (notamment Die Transformation der Demokratie et ses (cinq) « Thèses sur la transformation de la démocratie et sur l’opposition extraparlementaire (1) ») devinrent une référence pour le mouvement étudiant et l’extrême gauche, parce qu’il se livrait à une critique radicale de l’État et du réformisme. Selon lui, le principe de la délégation et de la représentation parlementaires « implique la participation de la population à la répartition du pouvoir et [par conséquent] son exclusion du pouvoir ». Les intérêts contradictoires du Capital et du Travail sont apparemment harmonisés et donc pacifiés, avec l’aide de la volonté populaire. Les électeurs ne sont plus que des consommateurs à qui l’on demande de choisir entre différents produits politiques qui sont de plus en plus similaires : « les partis individuels finissent par se ressembler dans une large mesure. Ils renoncent à représenter des groupes concrets ou des intérêts liés à une classe et s’intègrent dans un équilibre général » ; les partis se séparent de leur propre base sociale et s’intègrent dans des coalitions politiques étatiques ; ils deviennent des fonctionnaires chargés de maintenir l’équilibre de l’État. […] Ils se lient ainsi – qu’ils soient ou non des partis de masse – aux intérêts des groupes sociaux qui sont également attachés à la conservation des structures existantes. À cet égard, la vieille question de savoir si les groupes politiques au pouvoir sont les marionnettes des classes dominantes ou s’ils représentent une classe sociale indépendante (la classe politique) est sans objet. Ils font eux-mêmes partie de la classe politique dominante. Plus précisément, ils sont une fonction de l’État. ». Le pouvoir est concentré entre les mains de ce que Agnoli appelle une « oligarchie constitutionnelle » qui admet en son sein les représentants de tous les partis (y compris de gauche) à condition qu’ils acceptent la continuation de la domination étatique, elle-même nécessaire à l’accumulation du capital. En même temps, Agnoli n’avait « aucune illusion sur les chances immédiates d’un changement radical » et savait garder son sens de l’humour puisque, à un collègue qui lui aurait lancé « « Quand vous arriverez au pouvoir, vous me mettrez probablement contre le mur ! », il répondit : « Quelle imagination, Herr Professor. Quand nous arriverons au pouvoir, vous serez de notre côté. Vous êtes toujours du côté du pouvoir » [in Grigat, 2018].
A son avis, le « rôle de l’opposition extra-parlementaire » était de servir de « contrepoids à un parlementarisme devenu antidémocratique » et de « représenter les intérêts matériels particuliers des masses dépendantes » sans pour autant s’orienter « vers les thèses de Marcuse sur les groupes marginalisés et rayer la classe ouvrière de son programme ». A terme, l’objectif était de « mettre les masses en mouvement » « et de paralyser ou perturber » l’appareil d’Etat.
Agnoli s’opposa à la « longue marche à travers les institutions » pratiquée aussi bien par les Verts que par le PDS (qui devint Die Linke en 2007, donc après sa mort), puisqu’il considérait que l’Etat ne pouvait être réformé de l’intérieur. Malheureusement, comme la majorité de l’extrême gauche, il ne réussit jamais à intégrer l’analyse du judéocide dans sa compréhension du capitalisme, d’autant plus qu’il considérait que l’« Etat constitutionnel autoritaire » allemand incluait en son sein des tendances fascistes qui pouvaient réapparaître si le capitalisme avait besoin du fascisme pour rétablir ses profits.
(1) Disponibles en anglais : https://viewpointmag.com/2014/10/12/theses-on-the-transformation-of-democracy-and-on-the-extra-parliamentary-opposition/. Les citations suivantes sont, sauf indication contraire, toutes extraites de la traduction de ces thèses par mes soins.
Source des citations :
Grigat, Stephan (2018), « Johannes Agnoli : Subversive Thought, the Critique of the State and Post-Fascism », (« Johannes Agnoli : pensée subversive, critique de l’État et post-fascisme »)
https://www.researchgate.net/publication/359710835_Johannes_Agnoli_Subversive_Thought_the_Critique_of_the_State_and_Post-Fascism