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Agustín Guillamón : Plus de prolétariat et moins de nécrologies : De la fin de la classe ouvrière à sa reconstruction
Article mis en ligne le 29 juillet 2026

Agustin Gu

Introduction

Pendant des décennies, une partie de la pensée critique a soutenu que le prolétariat a cessé d’occuper la place historique qu’il a eue pendant le long cycle du mouvement ouvrier, approximativement depuis le milieu du XIXe siècle jusqu’à la crise du capitalisme fordiste dans les années 1970. La désindustrialisation des économies occidentales, la fragmentation du travail, l’expansion du secteur des services, la précarisation de l’emploi, l’individualisation des relations de travail et l’intégration croissante de la vie sociale dans la logique de la consommation ont conduit à remettre en question la validité de la politique de classe en tant qu’horizon stratégique de l’émancipation.

Dans le milieu libertaire, le débat est particulièrement intense. Des auteurs tels que Tomás Ibáñez et Miquel Amorós soutiennent que les profondes transformations du capitalisme ont érodé les conditions historiques qui permirent l’existence du mouvement ouvrier classique. La disparition de la culture ouvrière, l’intégration institutionnelle des organisations syndicales, la dissolution des anciennes communautés de travail et de quartier, ainsi que la croissante colonisation marchande de l’existence auraient privé le prolétariat de la place centrale qu’il a occupée sur la scène politique pendant plus d’un siècle. Il ne s’agirait plus seulement de la défaite de certaines organisations, mais de l’épuisement d’un cycle historique au cours duquel la classe ouvrière a pu s’affirmer en tant que sujet révolutionnaire.

Ce diagnostic comporte des éléments difficiles à contester. Il est évident que le capitalisme contemporain a profondément transformé les conditions de production, la composition du travail salarié et les formes traditionnelles d’organisation de la classe ouvrière. Il semble également incontestable que les expériences historiques du mouvement ouvrier — sociaux-démocrates, communistes, conseillistes, syndicalistes révolutionnaires et anarchistes — s’inscrivent dans un contexte historique qui ne peut se reproduire mécaniquement. Quiconque prétendrait reconstruire les formes d’organisation du XXe siècle en ignorant les mutations du capitalisme mondial tomberait inévitablement dans l’anachronisme.

Cependant, ces constatations ne permettent pas nécessairement de conclure que le prolétariat a cessé d’être le sujet potentiel d’une transformation révolutionnaire. Il existe une différence décisive entre la reconnaissance d’une défaite historique et l’affirmation d’une impossibilité historique. Que les formes politiques à travers lesquelles le prolétariat a agi pendant une période donnée soient entrées en crise n’implique pas que les rapports sociaux qui ont permis leur apparition aient disparu. Cela permet encore moins de conclure que la contradiction entre le capital et le travail ait perdu son caractère structurant au sein du capitalisme contemporain.

Cet article part précisément d’une hypothèse totalement opposée. La réorganisation mondiale du capitalisme engagée dans les années 1970 n’a pas éliminé le fondement matériel du prolétariat, mais l’a transformé et élargi à une échelle jusqu’alors inconnue. La désindustrialisation relative de l’Europe et de l’Amérique du Nord a coïncidé avec une expansion extraordinaire du travail salarié en Asie, en Amérique latine, en Afrique et en Europe de l’Est ; la fragmentation des processus de production a été accompagnée d’une intégration de plus en plus intense du marché mondial ; et la diversification des formes d’emploi n’a pas réduit la dépendance salariale, mais l’a étendue à de nouveaux secteurs de la population.

Il est essentiel de distinguer deux niveaux : d’une part, la crise de la conscience de classe, des organisations ouvrières et des formes historiques de la politique prolétarienne ; et d’autre part, la persistance de conditions objectives qui permettent l’existence d’une classe définie par le besoin de vendre sa force de travail pour vivre.

L’objectif de ce travail n’est donc pas de nier l’ampleur de la défaite subie par le mouvement ouvrier au cours des dernières décennies, ni d’idéaliser des formes d’organisation dont la crise est évidente. Il ne vise pas non plus à défendre une conception essentialiste du prolétariat en tant que sujet prédestiné de l’histoire. Son objectif est plus limité, mais aussi plus précis : examiner si les transformations subies par le capitalisme justifient réellement la conclusion selon laquelle la classe ouvrière a définitivement perdu tout potentiel révolutionnaire ou si, au contraire, la crise touche principalement les formes historiques de son organisation et non la position structurelle qu’elle continue d’occuper au sein des rapports de production.

Pour répondre à cette question, il faut élargir le champ d’analyse, en sortant du cadre restreint des sociétés occidentales et prendre en considération le capitalisme mondial tel qu’il existe réellement. Ce n’est que dans cette perspective qu’il est possible d’évaluer dans quelle mesure l’expansion planétaire du travail salarié, les nouvelles migrations internationales, la réorganisation des chaînes de production mondiales et l’apparition de nouvelles formes d’exploitation modifient — ou confirment — l’hypothèse classique selon laquelle la contradiction entre le capital et le travail continue de constituer l’axe fondamental des sociétés capitalistes.

Le capitalisme tardif, dont la promesse de bien-être général est désormais obsolète, s’accroche à sa survie en dérivant vers une économie de guerre. Lorsque la rentabilité de la production civile s’épuise, on assiste à la reprise des cycles de dépenses militaires, à la priorisation de la sécurité et à l’instauration d’un état d’exception permanent qui soumettent la société et redéfinissent les priorités publiques. Ce régime, aux effets criminels, externalise les coûts — environnementaux, humains et démocratiques — tout en transformant la peur et le conflit en nouveaux secteurs d’accumulation. Dans cette perspective, la précarisation du travail et la dissolution du rôle du prolétariat en tant que sujet politique ne sont pas des défaillances du système, mais les conditions pleines de possibilités pour un modèle qui a besoin d’une population disponible, désorganisée et surveillée, au service d’une mécanique qui produit de la valeur par la destruction.

Le prolétariat comme rapport social et non comme figure historique

Le débat sur l’existence du prolétariat part généralement des changements du capitalisme contemporain pour en tirer ensuite des conclusions sociologiques. Toutefois, il convient tout d’abord de préciser le concept : le prolétariat n’est pas une figure historique particulière — l’ouvrier d’usine fordiste — mais une position dans les rapports sociaux de production.

De ce point de vue, il est significatif qu’une grande partie des thèses sur la crise du prolétariat prennent pour référence une représentation historique très concrète : l’ouvrier industriel, concentré dans de grands centres industriels, syndiqué, vivant dans des quartiers ouvriers relativement homogènes et porteur d’une culture collective construite au fil de plus d’un siècle de luttes sociales. Cette figure a existé et a joué un rôle décisif dans l’histoire du mouvement ouvrier européen. Mais l’identifier au prolétariat en tant que tel revient à transformer une expérience historique déterminée en une définition universelle.

Marx n’a jamais procédé de la sorte. Dans Le Capital, la condition prolétarienne n’est caractérisée ni par un métier, ni par un secteur industriel, ni par une forme particulière d’organisation du travail. Ce qui définit le prolétaire, c’est sa place au sein des rapports sociaux de production. Le travailleur est prolétaire parce qu’il ne possède pas les moyens de produire et de reproduire son existence et est, de ce fait, contraint de vendre sa force de travail au propriétaire du capital. Cette définition possède un degré d’abstraction suffisant pour englober des formes de travail extraordinairement diverses et, elle explique, précisément pour cette raison, l’immense capacité du capitalisme à s’adapter aux contextes historiques changeants.

Cette distinction n’est pas un simple problème terminologique. Toute l’interprétation qui en découle en dépend. Si l’on identifie le prolétariat à la grande classe ouvrière industrielle apparue sous le capitalisme fordiste, il est relativement aisé de conclure que l’on assiste aujourd’hui à son déclin. Si, au contraire, on conçoit le prolétariat comme un rapport social déterminé par le fait de dépendre d’un salaire et de ne pas posséder les moyens de production, alors la question est tout autre. Il ne s’agit plus de se demander si la figure traditionnelle de l’ouvrier industriel reste majoritaire, mais de déterminer si le développement du capitalisme a réduit ou accru le nombre de personnes dont l’existence dépend de la vente de leur force de travail.

La réponse semble assez évidente. Au cours des cinq dernières décennies, le capitalisme a connu une expansion extraordinaire des relations salariales. Non pas parce qu’il a amélioré les conditions de vie des travailleurs, mais parce qu’il a intégré à la production marchande des régions entières de la planète qui, jusqu’alors, en restaient partiellement en marge. Le processus d’urbanisation accélérée qui a accompagné la mondialisation économique constitue probablement le plus grand mouvement de prolétarisation de toute l’histoire.

Il convient de s’attarder un instant sur cet aspect, car il est souvent occulté par un regard trop centré sur l’expérience européenne. Depuis la fin des années 1970, des centaines de millions de paysans ont quitté les économies rurales pour intégrer la production capitaliste. L’industrialisation de la Chine en est l’exemple le plus connu, mais ce n’est pas le seul. Des processus similaires, bien que d’une intensité moindre, peuvent être observés au Vietnam, au Bangladesh, en Inde, en Indonésie, au Mexique ou en Éthiopie. Dans tous ces cas, on assiste à la formation d’énormes concentrations de travailleurs salariés dont l’existence sociale correspond exactement à la définition classique du prolétariat.

Ce qui disparaît, par conséquent, ce n’est pas le prolétariat, mais une certaine géographie industrielle. La délocalisation de la production est souvent interprétée en Europe comme un phénomène de désindustrialisation, alors qu’elle constitue en réalité une redistribution internationale de la production. Les usines qui fermaient leurs portes dans le nord du continent réapparaissaient, souvent agrandies, dans le delta du fleuve Perla, dans les zones économiques spéciales chinoises, dans les corridors industriels d’Asie du Sud-Est ou dans les maquilas – travail à façon, sous-traitances - d’Amérique centrale. Le capital quittait certains territoires pour s’installer dans d’autres, mais continuait de dépendre du travail salarié comme condition indispensable à sa valorisation.

Ce déplacement géographique a des conséquences importantes pour la théorie sociale. Si l’analyse reste confinée aux frontières européennes, l’impression que le prolétariat est en train de disparaître est compréhensible. Les anciens quartiers ouvriers disparaissent, les grandes usines réduisent leurs effectifs, les syndicats perdent des adhérents et l’emploi industriel cède la place aux activités tertiaires. Cependant, cette image change radicalement lorsque le cadre d’observation cesse d’être national ou continental pour être mondial. Ce qui apparaît alors, ce n’est pas une réduction de la classe ouvrière, mais son extraordinaire expansion, accompagnée d’une profonde réorganisation de la division internationale du travail.

Il convient ici d’ajouter une nuance importante. Reconnaître que le prolétariat s’est accru en nombre ne contredit nullement le fait que les conditions dans lesquelles il peut s’ériger en sujet politique ont changé. Il serait absurde d’ignorer que la fragmentation de la production, la précarisation de l’emploi, l’individualisation des relations de travail ou la dispersion territoriale entravent considérablement la formation d’organisations stables et d’identités collectives comparables à celles qui caractérisaient le mouvement ouvrier classique. Mais c’est précisément pour cette raison qu’il est nécessaire de faire minutieusement la différence entre l’existence objective d’une classe et les formes historiques que prend son organisation politique.

La confusion entre ces deux aspects a souvent marqué les débats de ces dernières décennies. Là où les anciennes organisations ouvrières disparaissent, on a tendance à en conclure que la classe qui les a rendues possibles a également disparu. Or, le rapport peut être formulé exactement à l’inverse. Ce n’est peut-être pas le prolétariat qui est en crise, mais les formes d’organisation héritées d’une phase déterminée du développement capitaliste. Si cette hypothèse s’avérait correcte, le problème politique ne consisterait plus à trouver un nouveau sujet révolutionnaire, mais à comprendre comment une classe qui continue d’exister dans des conditions profondément modifiées peut se réorganiser.

Cette question nous conduit directement au cœur du débat. Car, en réalité, la discussion ne porte pas uniquement sur la sociologie du travail contemporain. Ce qui est en jeu, c’est l’interprétation même de la défaite historique subie par le mouvement ouvrier au cours des dernières décennies. Et c’est précisément sur cela que les thèses d’Ibáñez et d’Amorós révèlent, à mon sens, leurs principales limites.

La défaite du mouvement ouvrier et l’illusion de sa disparition

La question prend une autre dimension lorsqu’on cesse de s’en tenir à l’évolution du travail salarié pour examiner la trajectoire historique du mouvement ouvrier. C’est sans doute là que réside l’origine du diagnostic pessimiste qui imprègne une grande partie de la pensée critique contemporaine. Car il est difficile de nier que les organisations qui, pendant plus d’un siècle, ont structuré l’expérience politique de la classe ouvrière traversent une crise d’une immense profondeur. Les grands syndicats se sont institutionnalisés, les partis ouvriers ont depuis longtemps abandonné toute perspective de transformation sociale, la culture prolétarienne qui caractérisait de vastes zones industrielles a pratiquement disparu et les défaites successives subies depuis la fin des années 1970 ont amenuisé la confiance quant à la capacité qu’ont les conflits sociaux de modifier le cours du capitalisme.

Tout cela constitue un fait historique qu’aucune interprétation sérieuse ne peut ignorer. Cependant, reconnaître cette défaite n’implique pas qu’il faille accepter les conclusions qui en sont souvent tirées. Entre le constat d’une défaite politique et l’affirmation selon laquelle le prolétariat a cessé d’occuper une place centrale dans le capitalisme, il existe un saut argumentatif qui est rarement suffisamment justifié.

Il convient peut-être de rappeler une évidence élémentaire. Les classes sociales ne disparaissent pas parce qu’elles ont été vaincues. Si tel était le cas, il faudrait en conclure que la bourgeoisie a cessé d’exister chaque fois qu’elle a perdu le pouvoir politique au cours d’un processus révolutionnaire, ou que l’aristocratie a disparu immédiatement après les révolutions libérales. Les classes ne se définissent pas par le succès ou l’échec de leurs organisations, mais par la place qu’elles occupent au sein des rapports sociaux de production. Les défaites modifient le rapport de forces, détruisent des organisations, cassent les traditions politiques et bouleversent même profondément la conscience collective, mais elles ne transforment pas en elles-mêmes la structure fondamentale des rapports sociaux.

Cette observation s’avère particulièrement pertinente lorsqu’on analyse l’évolution du capitalisme depuis les années 1970. L’offensive néolibérale ne s’est pas limitée à une série de réformes économiques. Il s’agissait avant tout d’une gigantesque opération politique visant à briser le pouvoir accumulé par le mouvement ouvrier au cours du cycle qui s’est ouvert après la Seconde Guerre mondiale. Les défaites des mineurs britanniques, la reconversion industrielle dans une grande partie de l’Europe, la flexibilisation du marché du travail, la délocalisation de la production ou la soumission croissante de l’économie à la finance n’étaient pas des processus indépendants les uns des autres. Ils s’inscrivaient dans une stratégie de réorganisation du capitalisme dont l’objectif était précisément de réduire la capacité de négociation et de résistance de la classe ouvrière.

Il est paradoxal que le succès de cette offensive ait fini par être interprété, parfois, comme la preuve que le prolétariat a cessé d’exister ou qu’il aurait perdu toute importance du point de vue historique. En réalité, on pourrait soutenir exactement la thèse contraire. Si le capital a déployé un tel effort pour transformer l’organisation du travail, délocaliser la production vers d’autres régions de la planète, fragmenter les effectifs et précariser l’emploi, c’est précisément parce qu’il continuait à considérer que la concentration ouvrière constituait l’un des principaux freins à son processus d’accumulation. La réorganisation du capitalisme ne démontre pas que le conflit entre le capital et le travail ait disparu ; elle représente une réponse à ce conflit.

Il convient maintenant de s’arrêter un instant sur les implications du concept même de réorganisation capitaliste. Le capitalisme ne modifie pas continuellement sa façon de produire par simple souci d’innovation technologique. Chaque transformation importante répond, au moins en partie, à la nécessité de surmonter les obstacles apparus au cours du cycle d’accumulation précédent. La mécanisation a répondu au besoin d’accroître la productivité ; le fordisme a permis d’organiser la production de masse ; la délocalisation a facilité la réduction des coûts salariaux ; la logistique mondiale a permis de coordonner des processus de production géographiquement dispersés. Aucune de ces transformations n’élimine le travail salarié. Toutes visent à le réorganiser d’une manière plus favorable à l’accumulation du capital.

C’est peut-être pour cette raison qu’il est plus approprié de parler d’une crise des formes historiques du mouvement ouvrier que d’une crise du prolétariat en tant que classe. Les organisations qui ont vu le jour autour de la grande industrie fordiste répondaient à des conditions bien précises : relative stabilité de l’emploi, concentration de milliers de travailleurs dans un même espace de production, continuité des relations de travail et existence de communautés ouvrières relativement soudées. Lorsque ces conditions disparaissent ou sont profondément modifiées, les formes d’organisation héritées cessent de fonctionner avec la même efficacité. Mais on ne peut en déduire pour autant que la classe dont l’existence a donné naissance à ces organisations a disparu.

L’histoire offre de nombreux exemples de ce fait. Le syndicalisme révolutionnaire du début du XXe siècle n’était pas identique au chartisme anglais, pas plus que ce dernier ne correspondait aux formes d’organisation artisanales antérieures à la Révolution industrielle. Chaque transformation du capitalisme a engendré de nouvelles formes de conflit et a exigé de nouvelles réponses organisationnelles. Personne n’en aurait pourtant conclu que la classe ouvrière cessait d’exister chaque fois qu’une de ces formes historiques entrait en crise. Il est étrange qu’aujourd’hui, une telle conclusion sur la disparition du prolétariat soit relativement bien acceptée.

Tout cela nous oblige à repenser la question initiale. La question pertinente n’est peut-être pas de savoir si le prolétariat reste identique à celui qui a été au cœur des grandes luttes ouvrières du XXe siècle. De toute évidence, il n’en est pas ainsi. Le capitalisme contemporain ne ressemble pas non plus au capitalisme analysé par Marx dans l’Angleterre victorienne. La véritable question consiste à déterminer si les transformations survenues au cours des dernières décennies ont altéré la relation fondamentale entre le capital et le travail ou si, au contraire, elles n’ont fait que modifier les formes sous lesquelles cette relation continue de se reproduire.

Pour répondre à cette question, il faut abandonner la perspective eurocentriste et examiner le développement du capitalisme en tant que système mondial. Ce n’est qu’alors qu’il est possible d’évaluer dans quelle mesure la disparition apparente du prolétariat constitue un phénomène réel ou, plutôt, un effet de perspective dû au fait que ne soit observée qu’une partie du processus. La classe ne meurt pas : le capital la reconstruit.

Cela étant, reconnaître la profondeur de cette transformation n’implique pas nécessairement que la possibilité même d’une politique de classe ait disparu. Cela signifie plutôt que les conditions dans lesquelles cette politique devra se reconstruire sont radicalement différentes de celles qui ont prévalu pendant une grande partie du XXe siècle. Cette différence est importante car elle déplace le cœur du problème. Il ne s’agit plus de décider si le prolétariat existe ou non, mais de comprendre pourquoi une classe objectivement plus nombreuse éprouve tant de difficultés à se reconnaître comme telle et à se doter de formes stables d’organisation.

En réalité, cette question ne devrait pas surprendre. L’histoire du capitalisme peut être lue, dans une large mesure, comme l’histoire des efforts déployés par le capital pour empêcher que l’association imposée dans le processus de production ne se transforme en collaboration politique contre le capital lui-même. Chaque avancée importante du mouvement ouvrier a été suivie de tentatives visant à réorganiser la production de manière à entraver l’émergence de nouvelles formes de solidarité. L’introduction des machines, la division scientifique du travail, la décentralisation de la production, l’automatisation, l’externalisation ou l’économie des plateformes ne répondent pas uniquement à des exigences techniques. Elles constituent également des modes d’organisation du travail qui modifient la capacité des travailleurs à agir collectivement.

Dans cette perspective, la fragmentation contemporaine du travail prend un sens différent. Elle n’exprime pas la fin de la contradiction entre Capital et Travail, mais une certaine manière de la gérer. Le capital ne fragmente pas le travail parce que celui-ci a cessé d’être source de conflit ; il le fragmente précisément parce qu’il continue de l’être. La dispersion des effectifs, la prolifération des entreprises sous-traitantes, le recours à l’emploi temporaire ou l’individualisation des relations de travail réduisent le pouvoir de négociation des travailleurs et entravent la construction d’identités collectives. La fragmentation ne constitue pas la preuve que le prolétariat a disparu, mais une stratégie de domination sur un prolétariat dont la capacité potentielle de résistance continue d’être perçue comme un problème par le capital lui-même.

À ce stade, apparaît clairement une différence d’approche qui traverse tout le débat. Là où certaines analyses considèrent la fragmentation du travail comme l’acte de décès du prolétariat, on pourrait au contraire l’interpréter comme une réponse historique du capitalisme face à la persistance du conflit de classe. Dans le premier cas, la conclusion est inévitablement pessimiste : le sujet ayant disparu, il ne reste plus que des résistances éparses et des luttes partielles. Dans le second, le problème revêt un caractère très différent. La question n’est plus l’inexistence de la classe, mais la recherche de nouvelles formes d’organisation capables de répondre aux conditions créées par la restructuration capitaliste.

Cette différence n’est pas purement théorique. Elle a une incidence directe sur la pratique politique. Les catégories à travers lesquelles on interprète la réalité conditionnent également les possibilités que l’on considère comme ouvertes. Si l’on part du principe que le prolétariat appartient définitivement au passé, il est logique de tourner son attention vers d’autres sujets sociaux et d’abandonner la perspective d’une politique de classe. Si, au contraire, on considère que la classe ouvrière continue de constituer le fondement matériel du capitalisme contemporain, bien que profondément transformée, la question stratégique change du tout au tout. Le défi ne consiste plus à remplacer le prolétariat par de nouveaux sujets historiques, mais à comprendre comment une conscience collective peut se reconstituer là où le capital a tout mis en œuvre pour l’empêcher.

Cette remarque nous permet finalement de revenir au point de départ de cet article. La question décisive ne consiste pas à nier les profondes transformations subies par le capitalisme depuis les années 1970. Ces transformations sont réelles et ont radicalement bouleversé le paysage social dans lequel évoluait le mouvement ouvrier classique. Ce qui est discutable, c’est de considérer que ces changements prouvent que les relations fondamentales du capitalisme ont cessé d’exister. Car, précisément au moment où le travail salarié a atteint une ampleur mondiale sans précédent, déclarer que la catégorie du prolétariat est dépassée semble décrire beaucoup plus l’expérience historique d’une défaite politique dont personne ne devrait sous-estimer l’importance que la réalité objective du capitalisme ; l’explication de la défaite politique ne peut être donnée par la prétendue disparition de la classe qui l’a subie.

Cette hypothèse n’est pas purement abstraite. Les expériences de l’autonomie ouvrière en Italie entre la fin des années 1960 et les années 1970 — de l’« automne chaud » à l’auto-organisation diffuse dans les usines et sur le territoire — ainsi que les cycles des mouvements d’assemblées et de syndicalisme anarchiste en Espagne pendant la Transición ont montré que l’association imposée dans la production peut se transformer en participation politique sans l’intervention d’un parti, grâce à une organisation depuis la base dans les ateliers, les quartiers et les chaînes logistiques.

Les conséquences politiques d’un diagnostic

Jusqu’à présent, nous avons soutenu que les transformations qu’a connues le capitalisme depuis les années 1970 ne permettent pas d’affirmer que le prolétariat a disparu en tant que classe sociale. L’expansion mondiale du travail salarié, la réorganisation géographique de la production et la persistance du rapport capital-travail semblent plutôt indiquer le contraire. Cependant, l’importance de ce débat ne réside pas uniquement dans une question d’exactitude conceptuelle. Ce qui importe véritablement, ce sont les conséquences politiques qui découlent de l’un ou l’autre de ces diagnostics.

Les catégories théoriques ne sont jamais neutres. Elles ne constituent pas de simples instruments descriptifs, mais des façons d’ordonner l’expérience historique et, par conséquent, de délimiter l’horizon du politiquement possible. Lorsque la manière d’appréhender une réalité sociale évolue, les stratégies jugées raisonnables pour intervenir sur celle-ci changent également. En ce sens, le débat sur le prolétariat dépasse largement le champ de la sociologie et s’inscrit pleinement dans celui de la théorie politique.

Si l’on admet que le prolétariat a cessé de jouer un rôle structurel dans le capitalisme contemporain, la conséquence logique est d’abandonner toute stratégie fondée sur l’organisation de classe. L’émancipation cesse alors d’être conçue comme le résultat d’un conflit né des rapports de production eux-mêmes et dépend alors d’une pluralité de résistances dont l’articulation apparaît toujours comme une question ouverte. La politique révolutionnaire perd ainsi le point d’appui qui avait historiquement orienté le mouvement ouvrier et tend à se déplacer vers une multiplicité de luttes partielles, certes valables en elles-mêmes, mais dont la convergence ne trouve plus de fondement matériel clair.

Il ne s’agit pas de remettre en cause la légitimité ou l’importance de ces luttes. Le féminisme, l’écologisme, les mobilisations antiracistes, les conflits liés au logement ou la défense des services publics mettent en évidence les contradictions réelles du capitalisme contemporain et ont considérablement enrichi l’horizon de la critique sociale. Le problème survient lorsque ces luttes sont considérées comme des substituts au conflit entre le capital et le travail, et non comme des dimensions spécifiques d’une société dont la structure reste organisée autour du processus d’accumulation du capital.

En réalité, le capitalisme ne constitue pas une simple somme de dominations indépendantes les unes des autres. L’exploitation du travail reste le mécanisme par lequel se reproduit l’ensemble du système. Cela ne signifie pas que toutes les formes d’oppression puissent être réduites mécaniquement à l’exploitation économique, mais cela implique le fait de reconnaître que l’accumulation du capital continue d’organiser l’espace au sein duquel celles-ci prennent leurs formes historiques concrètes. En faire abstraction revient à courir le risque d’analyser les différentes manifestations de la domination comme si elles existaient en marge du mode de production qui les articule.

En cela consiste très certainement une des principales différences entre une critique du capitalisme et une critique de certaines conséquences du capitalisme. Dans le premier cas, on essaie de comprendre la logique qui organise l’ensemble des rapports sociaux ; dans le second, on risque de se limiter à combattre certains de ses effets les plus visibles sans tarir la source qui les produit. La question n’est donc pas d’élargir le champ des luttes émancipatrices, mais d’éviter que cet élargissement ne finisse par dissoudre l’analyse des rapports de classe dans une pluralité de conflits déconnectés les uns des autres.

Dans cette perspective, le changement théorique observable dans une partie de la pensée libertaire au cours des dernières décennies revêt une signification particulière. La crise du mouvement ouvrier traditionnel a favorisé une méfiance compréhensible à l’égard des formes d’organisation héritées du XXe siècle. Cette méfiance a stimulé une recherche constante de nouveaux sujets, de nouvelles pratiques et de nouvelles modalités d’intervention politique. Cependant, cette recherche semble parfois s’être accompagnée d’un éloignement progressif vis-à-vis de l’analyse des rapports de production. La critique du travail a fini par se substituer à la critique du capital, et la réflexion sur les transformations culturelles du capitalisme a pris la place qui revenait auparavant à l’étude de sa structure économique.

Il n’en reste pas moins paradoxal que ce changement se produise précisément au moment où le capital atteint un degré de concentration et de centralisation sans précédent. Jamais les grandes entreprises n’avaient accumulé autant de pouvoir économique, jamais les chaînes de production n’avaient pris une dimension aussi mondiale et jamais la dépendance vis-à-vis du salariat n’avait touché une partie aussi large de la population mondiale. Dans ces conditions, renoncer à l’analyse de classe revient, d’une certaine manière, à accepter comme définitive l’une des principales victoires idéologiques du néolibéralisme : l’idée selon laquelle le capitalisme aurait cessé d’organiser la société autour du conflit entre ceux qui possèdent les moyens de production et ceux qui ne possèdent que leur capacité de travail.

Ce n’est sans doute pas un hasard si cette interprétation s’est répandue précisément après la défaite historique subie par le mouvement ouvrier occidental. Toute défaite importante entraîne inévitablement une crise des catégories à travers lesquelles les vaincus avaient interprété le monde. L’histoire de la pensée révolutionnaire offre de nombreux exemples de ce phénomène. Après chaque grand échec surgit la tentation d’attribuer la défaite non pas au rapport historique des forces, mais à l’incapacité du sujet même qui en a été l’acteur. Cependant, une explication de ce type transforme un événement historique en une prétendue nécessité structurelle et tire d’une défaite contingente une conclusion théorique permanente.

C’est sans doute ici qu’il convient d’introduire une dernière réflexion. Aucune classe sociale ne se voit garantir d’avance une mission historique. L’existence du prolétariat n’assure pas en soi la révolution, tout comme l’existence de la bourgeoisie n’a pas automatiquement garanti le triomphe des révolutions libérales. L’histoire ne connaît pas de sujets providentiels. Mais reconnaître ce fait ne signifie pas que certaines classes occupent des positions structurelles à partir desquelles elles peuvent remettre en cause l’ordre existant. La capacité révolutionnaire ne naît pas d’une essence métaphysique attribuée au prolétariat, mais de la contradiction objective qui oppose le capital à ceux qui produisent la richesse sociale et qui, pourtant, restent privés des moyens qui la rendent possible.

C’est pourquoi le problème central de notre époque ne consiste pas à trouver un sujet qui se substitue au prolétariat, mais à comprendre les formes concrètes sous lesquelles le prolétariat du XXIe siècle peut reconstruire sa capacité d’action collective. La question stratégique n’a pas autant changé qu’on le prétend parfois. Ce qui a changé, ce sont les conditions historiques dans lesquelles cette stratégie devra se développer.

Les migrations internationales et la production d’un nouveau prolétariat global

Il existe un phénomène qui, à lui seul, suffit à remettre en cause les thèses sur la prétendue disparition du prolétariat : les grandes migrations internationales de travailleurs qui caractérisent le capitalisme contemporain. Si le prolétariat avait cessé de constituer le fondement du système économique, il serait difficile d’expliquer pourquoi des centaines de millions de personnes quittent leur pays pour intégrer, presque toujours dans les conditions les plus précaires, les marchés du travail des économies les plus développées ou des nouveaux pôles d’accumulation.

Les migrations actuelles ne constituent ni un phénomène marginal ni une simple conséquence humanitaire des guerres ou des catastrophes naturelles. Elles font partie intégrante du fonctionnement même du capitalisme mondial. La libre circulation des marchandises, des capitaux et des investissements va de pair avec un contrôle strict de la mobilité de la force de travail. Cette contradiction n’est pas fortuite. Le capital a besoin de travailleurs mobiles, mais pas nécessairement de travailleurs ayant des droits. L’existence d’une vaste population migrante soumise à une insécurité juridique permanente constitue l’un des mécanismes fondamentaux permettant de faire baisser les salaires et d’affaiblir le pouvoir de négociation de l’ensemble de la classe ouvrière.

Depuis la fin du XXe siècle, l’Europe occidentale, les États-Unis et le Canada ont accueilli des vagues successives de migrants en provenance d’Amérique latine, du Maghreb, d’Afrique subsaharienne, d’Europe de l’Est, du Proche-Orient et d’Asie. Ces travailleurs se concentrent principalement dans les secteurs caractérisés par une forte intensité du travail, de bas salaires et une faible protection sociale : agriculture intensive, bâtiment, hôtellerie, nettoyage, soins, livraison à domicile, logistique, travail domestique ou certaines branches de l’industrie agroalimentaire et manufacturière.

Le choix de ces secteurs ne répond ni à une prédilection culturelle ni à un prétendu manque de qualification. Il s’explique par la position structurelle que le capitalisme attribue à une main-d’œuvre dont la vulnérabilité juridique facilite des formes d’exploitation bien plus intenses que celles subies par le reste des travailleurs. La situation administrative irrégulière, la dépendance du titre de séjour par rapport au contrat de travail, la crainte constante d’être expulsé ou la menace permanente du chômage font du travailleur migrant une main-d’œuvre particulièrement disciplinée.

À cet égard, la figure du travailleur « sans-papiers » incarne l’une des expressions les plus abouties du prolétariat contemporain. Dans de nombreux cas, il est dépourvu non seulement de la propriété des moyens de production, mais aussi des droits civils les plus élémentaires qui lui permettraient de négocier, dans des conditions un tant soit peu équitables, la vente de sa force de travail. Sa situation met particulièrement en évidence l’asymétrie inhérente au rapport salarial sous le capitalisme.

Les États-Unis en sont un exemple particulièrement significatif. Des millions de travailleurs originaires du Mexique, d’Amérique centrale et d’autres pays d’Amérique latine font tourner des secteurs entiers de l’agriculture, du bâtiment, de la restauration ou de l’industrie de la viande. Pourtant, ces mêmes travailleurs vivent sous la menace permanente d’une expulsion. Les campagnes périodiques contre l’immigration irrégulière, la militarisation de la frontière avec le Mexique, les rafles policières ou le durcissement de la législation en matière d’immigration n’éliminent pas cette force de travail. Au contraire, elles contribuent à la maintenir dans une situation de vulnérabilité qui profite directement à de nombreux secteurs économiques. La criminalisation des immigrés remplit ainsi une fonction économique en plus de la fonction politique : produire des travailleurs facilement exploitables grâce à la crainte constante de perdre le droit même de rester dans le pays.

On observe une logique similaire dans une grande partie de l’Europe. Les frontières extérieures de l’Union européenne sont devenues des espaces de plus en plus militarisés, alors que de nombreux secteurs économiques dépendent structurellement de la main-d’œuvre migrante. L’agriculture intensive du sud de l’Espagne et de l’Italie, les serres, la cueillette des fruits, le bâtiment, le travail domestique ou les soins aux personnes dépendantes pourraient difficilement se maintenir sans une main-d’œuvre provenant d’Afrique, d’Amérique latine, d’Europe de l’Est ou d’Asie.

La contradiction est évidente. Les mêmes États qui érigent des murs, externalisent le contrôle des frontières et mènent des politiques de répression contre l’immigration clandestine ont simultanément besoin d’intégrer des centaines de milliers de travailleurs pour soutenir des secteurs entiers de leur économie. L’immigration est officiellement présentée comme un problème de sécurité, alors qu’elle constitue dans les faits un élément essentiel du marché du travail.

La situation est encore plus extrême dans les pays du golfe Persique. L’Arabie saoudite, le Qatar, les Émirats arabes unis, le Koweït ou Bahreïn ont basé une part très importante de leur croissance économique sur le travail de millions de migrants originaires d’Inde, du Pakistan, du Bangladesh, du Népal, des Philippines ou du Sri Lanka. Pendant des décennies, le système de parrainage connu sous le nom de « kafala » a subordonné juridiquement le travailleur à son employeur, au point de l’empêcher de changer librement d’emploi ou de quitter le pays sans autorisation. Bien que certains États aient introduit des réformes partielles ces dernières années, de nombreuses organisations internationales et syndicats continuent de dénoncer des journées de travail épuisantes, le non-paiement des salaires, la confiscation des passeports, des conditions de logement indignes et de graves restrictions des droits, qui placent de nombreux travailleurs endettés dans des conditions proches de la servitude ou de formes contemporaines de travail forcé.

Les préparatifs de la Coupe du monde de football au Qatar avaient braqué les projecteurs de la communauté internationale sur cette réalité. Des milliers de travailleurs migrants participèrent à la construction de stades, de routes, de lignes de métro et de grandes infrastructures dans des conditions extrêmement pénibles. Ce qui importe pour l’argumentation développée ici, ce n’est pas seulement la gravité de ces abus, mais ce qu’ils révèlent sur le fonctionnement du capitalisme mondial : les grands chantiers du XXIe siècle reposent toujours sur d’énormes masses de travailleurs privés de toute capacité effective à négocier les conditions de vente de leur force de travail.

Les migrations asiatiques constituent un autre exemple de cette même dynamique. Des millions de travailleurs quittent chaque année les zones rurales de Chine vers les grands centres industriels du littoral ; quittent l’Indonésie, les Philippines ou le Vietnam vers les économies les plus développées d’Asie de l’Est ; ou encore quittent le Bangladesh et le Népal vers les monarchies pétrolières du Golfe. Dans tous ces cas, la mobilité de la force de travail constitue un élément central de l’accumulation capitaliste contemporaine.

Il ne faut pas oublier non plus la situation du peuple palestinien. L’occupation, la fragmentation territoriale et la destruction systématique d’une grande partie de l’économie palestinienne ont engendré, depuis des décennies, une masse de travailleurs profondément dépendants du marché du travail israélien ou d’emplois précaires dans les territoires occupés. La privation des droits nationaux s’accompagne ici d’une forte subordination économique, montrant une fois de plus comment la domination politique et l’exploitation du travail peuvent se renforcer mutuellement.

Dans l’ensemble, ces processus permettent de comprendre que le capitalisme contemporain ne se contente pas de reproduire sans cesse de nouvelles formes de prolétariat, mais qu’il les internationalise. La mobilité massive des travailleurs constitue une condition structurelle du processus d’accumulation. Là où le capital a besoin de réduire les coûts du travail, il trouve dans la population migrante une main-d’œuvre particulièrement vulnérable dont la précarité juridique facilite des formes intensifiées d’exploitation.

C’est pourquoi les migrations internationales ne contredisent pas la théorie de la division sociale en classes antagonistes ; elles la confirment de manière particulièrement tranchante. Le capitalisme ne remplace pas le travail salarié par une autre forme d’organisation sociale. Il élargit le marché mondial du travail, en intégrant sans cesse de nouveaux contingents de travailleurs et en créant délibérément des situations d’inégalité juridique qui permettent d’accroître le taux d’exploitation.

La figure du migrant sans papiers, du saisonnier agricole, de l’employée de maison étrangère, du livreur de plateforme numérique, de l’ouvrier asiatique du bâtiment ou du travailleur palestinien soumis à l’occupation exprime peut-être mieux que toute autre la condition prolétarienne du XXIe siècle. Ils ne sont pas une exception par rapport au fonctionnement normal du capitalisme ; ils en représentent l’une des manifestations les plus caractéristiques. Leur existence constitue, précisément pour cette raison, l’une des réfutations empiriques les plus solides de la thèse selon laquelle le prolétariat aurait disparu. Si le capitalisme global démontre bien quelque chose, c’est exactement le contraire : il n’a jamais eu autant besoin de mobiliser, de déplacer et d’exploiter une masse aussi immense de travailleurs salariés à l’échelle planétaire.

Programme d’action : douze points pour la recomposition du prolétariat.

Si le prolétariat n’a pas disparu, mais qu’il a été dispersé, précarisé et internationalisé, la question stratégique consiste à reconstruire sa capacité d’organisation autonome. Pour ce faire, il faut abandonner tant la nostalgie vis-à-vis des formes du passé que la résignation défaitiste stipulant que toute politique de classe serait impossible. Il n’existe pas de modèle unique, mais on peut toutefois indiquer certaines orientations fondamentales.

1.Reconstruire la sociabilité prolétarienne.

La première tâche consiste à récupérer des espaces de rencontre, de débat et de solidarité dans les quartiers, sur les lieux de travail, dans les établissements d’enseignement et sur les territoires. Sans rapports sociaux constants, il n’y a pas de conscience collective, et sans celle-ci, aucune organisation ne peut s’affirmer face au capital.

2.Organiser là où la majorité travaille aujourd’hui.

Le nouveau mouvement ouvrier devra s’implanter en priorité dans les secteurs de la logistique, des transports, des plateformes numériques, de la santé, de l’enseignement, de l’hôtellerie-restauration, du commerce, des services de soins, de l’agriculture intensive, de la sous-traitance industrielle et des grands centres de distribution. L’organisation doit suivre les mouvements réels du capital.

3. Dépasser la fragmentation du travail.

La distinction entre travailleurs fixes et temporaires, nationaux et migrants, salariés et faux indépendants, employés du secteur public et du secteur privé, constitue l’un des principaux instruments de domination des entreprises. L’organisation de classe doit se reconstruire en partant de la réalité matérielle partagée et non en partant des catégories administratives imposées par le marché ou l’État.

4. Intégrer pleinement le prolétariat migrant.

L’égalité des droits professionnels, sociaux, syndicaux et politiques entre travailleurs autochtones et travailleurs migrants constitue une condition indispensable pour empêcher que le capital utilise l’inégalité juridique comme un mécanisme permanent pour faire baisser les salaires et pour imposer une discipline collective.

5. Récupérer le syndicalisme d’action.

Le syndicalisme doit redevenir un outil de lutte quotidienne et non un appareil de gestion institutionnelle. L’assemblée, la révocabilité des délégués, le fédéralisme, l’autonomie vis-à-vis de l’État et l’action directe restent des principes toujours en vigueur.

6. Construire ses propres institutions de soutien mutuel.

Les caisses de solidarité, les coopératives de consommation, les bureaux de conseil en matière d’emploi, les ateneos – centres sociaux-culturels libertaires –, les bibliothèques sociales, les réseaux de soins, les centres culturels, les écoles populaires et les espaces communautaires constituent l’infrastructure matérielle indispensable pour faire face à des conflits de longue durée et renforcer l’autonomie de la classe.

7. Coordonner les luttes à l’échelle internationale.

Face à un capital organisé à l’échelle mondiale, les réponses purement nationales s’avèrent insuffisantes. La coopération entre les travailleurs d’une même chaîne logistique ou de production, les campagnes internationales et la solidarité effective doivent devenir des pratiques permanentes.

8. Relier les luttes sociales sans diluer la question des classes sociales.

La défense du logement, de la santé publique, de l’éducation, du féminisme, de l’écologie sociale, de l’antiracisme ou de l’opposition au militarisme s’inscrivent dans un même conflit historique lorsqu’elles s’articulent autour de la critique du capitalisme et non comme des revendications isolées les unes des autres.

9. Récupérer la formation politique et la mémoire historique.

Le manque de mémoire constitue l’une des principales victoires du néolibéralisme. Il est indispensable de reconstituer une culture critique à travers la formation continue, l’étude des expériences historiques du mouvement ouvrier et libertaire, et la transmission intergénérationnelle des connaissances organisationnelles.

10. Combattre l’économie de guerre et l’autoritarisme.

La militarisation croissante, l’augmentation des dépenses en défense nationale, l’expansion des dispositifs de surveillance et la normalisation des états d’exception constituent autant d’instruments destinés également à discipliner le travail. L’opposition au militarisme et à l’économie de guerre fait partie intégrante de la lutte contre le capital. Seule la guerre des classes peut s’opposer aux guerres du capital.

11. Démocratiser la production et la reproduction sociale.

La perspective libertaire ne peut se limiter à l’amélioration des conditions de vente de la force de travail. Elle doit s’orienter vers le contrôle direct de la production par ceux qui travaillent, la gestion collective des biens communs, la socialisation des soins et le développement de formes coopératives et fédérales d’organisation économique.

12. Construire le pouvoir populaire d’en bas.

L’objectif stratégique ne consiste pas à conquérir l’État pour gérer le capitalisme avec d’autres gestionnaires, mais à développer un réseau croissant d’organisations autonomes capables de disputer au capital ses fonctions économiques, sociales, culturelles et politiques. L’auto-organisation, le coopérativisme, le fédéralisme, la démocratie directe et l’entraide ne sont pas seulement des principes éthiques ; ils représentent également les conditions matérielles d’une transformation révolutionnaire de la société.

Moins de nécrologies et plus d’organisation. Ces douze orientations ne constituent ni un programme figé ni un catalogue exhaustif de revendications. Elles visent à indiquer une orientation stratégique. Le capitalisme du XXIe siècle a profondément modifié la composition du prolétariat, mais il n’a pas éliminé la contradiction fondamentale entre ceux qui possèdent les moyens de production et ceux qui ne possèdent que leur capacité de travail. Si cette contradiction continue de structurer la société, la tâche du mouvement libertaire ne consiste pas à rechercher un sujet alternatif, mais à contribuer à la recomposition consciente, autonome, fédérale et internationaliste de la classe ouvrière. Moins de nécrologies et plus d’organisation.

Conclusion : la défaite du mouvement ouvrier et les limites du défaitisme

Ce qui a été dit tout au long de ces pages permet de tirer une conclusion qui, bien qu’élémentaire dans sa formulation, a d’importantes conséquences théoriques et politiques. Les profondes transformations qu’a connues le capitalisme depuis les années 1970 ne permettent pas, à elles seules, de conclure que le prolétariat a cessé de constituer le sujet potentiel d’une transformation révolutionnaire. Ce que ces transformations mettent en évidence, c’est avant tout la crise des formes historiques à travers lesquelles la classe ouvrière a pu s’organiser au cours du long cycle du mouvement ouvrier.

Il s’agit là d’une distinction qu’il convient de préserver scrupuleusement. La défaite du mouvement ouvrier européen, la décomposition de la culture ouvrière traditionnelle, l’intégration institutionnelle d’une grande partie du syndicalisme, la fragmentation des processus de production ou encore l’individualisation croissante des rapports sociaux constituent des faits historiques largement documentés. Les nier reviendrait à ignorer un demi-siècle d’évolution du capitalisme. Cependant, on ne doit pas nécessairement en déduire que les rapports sociaux qui ont permis l’émergence du prolétariat en tant que classe aient disparu, et encore moins décréter l’impossibilité d’une politique basée sur le conflit entre capital et travail.

C’est précisément là qu’apparaît la divergence entre cet article et une partie de la pensée libertaire contemporaine. Des auteurs tels que Tomás Ibáñez et Miquel Amorós ont décrit avec une lucidité remarquable l’ampleur de la défaite subie par le mouvement ouvrier et la capacité du capitalisme à démanteler les formes de sociabilité qui nourrissaient la conscience de classe. Leurs analyses contiennent des observations très précieuses sur la marchandisation de la vie quotidienne, la crise des organisations traditionnelles, la disparition des anciens quartiers ouvriers ou encore l’intégration du conflit social dans les mécanismes de gestion du système. Tout cela constitue une contribution indispensable à la compréhension du présent.

Le désaccord apparaît dès lors que ce diagnostic historique est transformé en conclusion stratégique. En effet, c’est une chose d’affirmer que le prolétariat a perdu, jusqu’à présent, la place centrale qu’il occupait à une certaine étape du développement capitaliste, et c’en est une autre, bien différente, de soutenir que cette perte est preuve d’une transformation irréversible ou que le capitalisme a cessé de produire les conditions matérielles sur lesquelles une politique de classe pourrait se reconstruire. Entre ces deux affirmations, il existe un saut théorique que les faits examinés dans ce travail ne semblent pas justifier.

La réorganisation mondiale du capitalisme révèle, au contraire, une réalité plus complexe. Jamais auparavant il n’y avait eu une classe ouvrière aussi nombreuse, aussi internationalisée et autant incorporée dans un marché mondial unique. L’expansion de la production industrielle en Asie, la croissance de la logistique mondiale, la prolétarisation de vastes secteurs des services, l’extension du travail précaire et des plateformes numériques, ainsi que les grandes migrations de main-d’œuvre qui traversent la planète, indiquent que le capitalisme continue de reproduire massivement la condition prolétarienne. Ce qui a changé, ce n’est pas l’existence de cette classe, mais ses modes de composition, ses espaces de concentration, ses expériences communes et les conditions dans lesquelles elle peut développer une conscience collective.

Les migrations internationales sont précisément l’une des expressions les plus claires de ce processus. Chaque année, des millions de travailleurs franchissent les frontières pour rejoindre des marchés du travail où ils occupent les emplois les plus précaires et les moins bien rémunérés. Des ouvriers agricoles du sud de l’Europe aux travailleurs latino-américains persécutés et criminalisés aux États-Unis ; des travailleuses domestiques migrantes aux ouvriers asiatiques soumis pendant des années au système de parrainage des monarchies du Golfe ; des travailleurs palestiniens conditionnés par l’occupation à ceux sur qui reposent les grands réseaux mondiaux de logistique et de distribution, le capitalisme contemporain continue de produire de nouvelles formes de prolétariat dont la vulnérabilité juridique devient, précisément, une source d’exploitation supplémentaire. Loin d’annoncer la fin de la condition prolétarienne, ces réalités témoignent de son expansion et de sa diversification à l’échelle planétaire.

Le statut juridique précaire, outil étatique de discipline du travail, confirme que la lutte des classes est indissociable de la lutte contre les frontières, le racisme institutionnel et le contrôle policier du travail.

C’est pour cela que la question centrale n’est plus de savoir si le prolétariat existe. Cette question relève en grande partie du domaine de la preuve empirique. Le quid de la question est tout autre : pourquoi une classe objectivement plus nombreuse que jamais apparaît-elle politiquement fragmentée, et quelles conditions historiques pourraient permettre une nouvelle recomposition de sa capacité d’action collective ?

Pour répondre à cette question, il faut abandonner deux simplifications opposées. La première consiste à imaginer qu’il suffirait de reconstituer les formes organisationnelles du mouvement ouvrier classique. L’histoire ne revient pas en arrière, et le capitalisme du XXIe siècle ne reproduit pas les conditions sociales sur lesquelles se sont développées les organisations révolutionnaires du passé. La seconde consiste à conclure que, puisque ces formes historiques ont été vaincues, la possibilité d’une politique prolétarienne a elle aussi été définitivement vaincue. Cette seconde simplification transforme une défaite historique en une impossibilité structurelle et convertit une conjoncture — aussi profonde soit-elle — en une loi de l’histoire.

Or, l’histoire du capitalisme démontre précisément le contraire. Les formes d’organisation de la classe ouvrière n’ont jamais été invariantes. Le syndicalisme de résistance, les conseils ouvriers, les collectifs révolutionnaires, les groupes d’affinité, les organisations anarcho-syndicalistes, les commissions ouvrières révocables, les ateneos ouvriers, les coopératives, les comités révolutionnaires, de défense ou d’approvisionnement, les écoles rationalistes, les associations d’entraide et les organismes de coordination ouvrière ont toujours émergé comme des réponses spécifiques à des conditions historiques déterminées. Aucune de ces formes organisationnelles n’a découlé d’une théorie préalable ni n’a correspondu à un modèle universel. Elles ont toutes résulté de la confluence entre une structure objective d’exploitation et la capacité des travailleurs eux-mêmes à créer des organismes adaptés à leur époque.

Rien ne permet de penser que ce processus historique soit définitivement achevé. La défaite du mouvement ouvrier nous oblige à reconnaître non pas la fin de la contradiction entre capital et travail, mais le besoin de repenser comment cette contradiction peut se traduire à nouveau par l’organisation, la solidarité et un projet d’émancipation. Le capitalisme a profondément transformé le travail ; il serait pour le moins insolite qu’il ne faille pas également transformer les formes de résistance.

En ce sens, le défaitisme philosophique est une tentation compréhensible, mais politiquement stérile. Chaque grande défaite laisse à penser que l’ennemi a définitivement résolu les contradictions qui auparavant alimentaient la contestation. Cependant, le capitalisme continue, aujourd’hui comme hier, de dépendre du travail vivant ; il continue d’organiser la production à travers le salariat ; il continue de concentrer la richesse à un pôle et la dépendance économique à l’autre pôle ; il continue de déplacer des millions de travailleurs là où l’accumulation l’exige ; et il continue de recourir à la précarité, à la fragmentation et aux inégalités juridiques pour imposer la discipline à la force de travail. Aucune de ces tendances ne présage la disparition de la question sociale. Au contraire, elles indiquent qu’elle revêt des formes nouvelles, plus complexes et plus internationales que celles qu’avait connues le mouvement ouvrier classique.

D’un point de vue libertaire, cette dispersion exige des formes d’organisation flexibles : des réseaux d’entraide quartier-boulot, des sections syndicales non bureaucratisées, des groupes d’autonomie ouvrière ne se substituant pas à la classe, et une coordination fédérale entre les noyaux logistiques, les livreurs, les sous-traitants et les travailleurs sociaux et des soins.

La tâche d’une théorie critique n’est donc pas de décréter la fin du prolétariat en tant que sujet historique, mais de comprendre les métamorphoses que le capitalisme lui-même impose à la composition de la classe ouvrière et à ses possibilités d’organisation. La question décisive n’est plus de savoir si le prolétariat du XXIe siècle ressemble à celui d’il y a un siècle. De toute évidence, il n’en est pas ainsi. Il s’agit plutôt de déterminer quelles formes de conscience, de solidarité et d’organisation peuvent émerger des conditions spécifiques créées par le capitalisme global.

Loin de mettre un terme à la perspective d’une politique de classe, le capitalisme contemporain nous contraint à la repenser sur de nouvelles bases. La défaite du mouvement ouvrier appartient à l’histoire. La contradiction entre capital et travail, elle, appartient encore au présent. Confondre ces deux choses revient à transformer une expérience historique, aussi dramatique soit-elle, en une conclusion théorique que les faits contredisent. Et c’est précisément cette confusion qui constitue probablement l’un des principaux obstacles à la compréhension des potentialités émancipatrices de notre époque.

Des exemples historiques récents appuient ce point de vue. L’autonomie ouvrière italienne (1969-1977) et les expériences des mouvements assembléistes et anarcho-syndicalistes en Espagne pendant la Transición ont démontré que la classe ouvrière peut se refaire en dehors de la tutelle des partis et des États : auto-organisation sur les lieux de production et de reproduction, coordination territoriale et fédérale, et politisation des travailleurs sans avant-gardes.

Il ne s’agit pas de remplacer le prolétariat par un nouveau sujet providentiel, ni de le subordonner à des partis ou à des États, mais de reconstruire son pouvoir autonome, horizontal et fédéral afin de déborder le capital dans tous les domaines de la vie. Si le capital est global et total, notre organisation doit l’être aussi.

Rien dans ce qui précède ne confère au prolétariat une « mission historique » garantie. L’existence de la classe n’assure pas sa victoire ; elle indique simplement le terrain sur lequel la lutte peut être menée. L’alternative au défaitisme n’est pas de promettre l’insurrection, mais de reconstruire les conditions de sa possibilité : réseaux sociaux, infrastructures de lutte, coordinatrices révocables, internationalisme effectif, communautés de lutte. C’est en cela que consiste aujourd’hui la défense d’une perspective libertaire de la classe : non pas en la proclamant, mais en la préparant. Et c’est là où se situent les Liza, Embat, Batzac (organisations et plateformes libertaires) et tant d’autres, qui réclament plus de protagonisme au prolétariat et moins de nécrologies défaitistes.

« Révolution ou barbarie » n’est plus un slogan : c’est une véritable alternative, à moyen terme, entre deux avenirs antagonistes.

Agustín Guillamón

Barcelone, juillet 2026

Traduction de Eulogio Fernández