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Ernst Niekisch, un fasciste… « antifasciste » ? (8/10)
Comment un fasciste a été transformé par l’extrême droite et une partie de la gauche en un "antifasciste"
Article mis en ligne le 29 juin 2026
dernière modification le 4 juillet 2026

Qui furent les authentiques « résistants » dans l’Allemagne nazie ?

On associe généralement le mot « résistance » à un mouvement armé clandestin qui combat l’occupation d’une armée étrangère. Néanmoins, dès le départ, la résistance au nazisme prit une configuration différente en Allemagne puisque « résister à Hitler c’était courir le risque de passer pour traître à sa patrie (y compris à ses propres yeux), dans la mesure où l’on s’opposait à un gouvernement “légalement” parvenu au pouvoir et largement soutenu par la population ; ou bien, plus tard, dans la mesure où l’on affaiblissait par sa résistance l’effort de guerre de l’Allemagne » [Merlio, 2016].

De plus, la notion de « résistance » implique aussi que les combattants forment plus qu’une simple équipe de rechange au régime dictatorial à abattre et qu’ils défendent sincèrement des valeurs humanistes et universalistes [Merlio, 2016]. Une telle définition ne peut s’appliquer aux membres de telle ou telle fraction au sein du NSDAP (comme les mal-nommés « nazis de gauche » – les frères Strasser, par exemple), ou même des individus comme Niekisch* dont le programme en 17 points prônait « l’abandon des idées d’humanité », « l’acceptation des idées les plus barbares si cela peut contribuer au progrès de la nation », « un État autoritaire » et « la création de camps de travail obligatoire où les masses citadines devront s’adapter à cette façon de vivre » [cité in Drexel, 1978].

Autant la notion de « résistance » (Widerstand) fut claire dès le départ pour les dirigeants de la zone occupée par les Soviétiques qui devint la RDA en 1949 (en gros, les communistes avaient été les seuls vrais résistants antifascistes), autant, dans la RFA pro-occidentale, ce concept revêtit un sens très différent – et ce sens se modifia lentement. Après la mort de Niekisch, il fallut attendre encore dix ans pour que certains historiens ouest-allemands introduisent un mot supplémentaire, « Resistenz », afin de désigner les formes plus discrètes, moins frontales, de résistance :

« La Resistenz (littéralement : résistance physique), concept introduit par l’historien Martin Broszat[1] désigne l’ensemble des gestes de désobéissance civile : le retrait de la vie publique, le refus de faire le salut nazi, l’humour contre Hitler, autant de manifestations quotidiennes qui témoignent d’une distance ou d’une indifférence vis-à-vis de la propagande du régime. Mais si ces actes de Resistenz sont fréquents dans l’Allemagne nazie, ils ne sont pas suffisants pour mettre en danger le régime hitlérien. Plus structurée, la Widerstand (littéralement : lutte, opposition) désigne les formes organisées de lutte politique marquant une opposition fondamentale au nazisme. Après la répression impitoyable des organisations ouvrières, du SPD (Parti socialiste) et du KPD (Parti communiste) dès 1933, et si l’on excepte les actions courageuses, mais vouées à l’échec d’individus isolés (comme l’ouvrier Georg Elser qui tente d’assassiner Hitler à Munich en 1939) ou de petits groupes d’opposants comme les étudiants munichois de la “Rose blanche”, cette résistance n’a guère de chance d’aboutir sans un minimum d’organisation et d’appuis politiques et institutionnels[2]. »

Le débat se compliqua encore puisque, à côté des deux termes Widerstand et Resistenz, les spécialistes se mirent à introduire d’autres nuances dans le débat et d’autres concepts comme celui d’« opposition », « rejet », « refus », « non -conformité », « résilience », « dissidence », « désobéissance civile » etc.

L’historien britannique Ian Kershaw distingua, quant à lui, trois cercles concentriques dans la « résistance » au « Troisième Reich » :

« Sur le cercle extérieur devraient prendre place tous les phénomènes de Resistenz, c’est-à-dire de non-conformité, de refus plus ou moins passif ou réactif des normes ou des comportements exigés par le régime, le retard ou la mauvaise volonté mis dans l’exécution d’un ordre, ou d’un travail à l’usine, l’aide aux persécutés (ce que l’on appelle aussi parfois la “résistance humanitaire“). […] Sur le cercle médian s’inscrirait une opposition qui serait plus consciente et critiquerait le régime pour des raisons idéologiques et politiques en espérant parfois encore pouvoir le réformer. On pourrait ranger sous ce concept des phénomènes tels que “l’opposition spirituelle” des Églises chrétiennes aussi bien sous le nazisme qu’en RDA. Le cercle central concernerait la résistance active, politiquement consciente et organisée ayant pour but la chute du régime (ou le changement profond de sa nature, ce qui revient au même), et recourant à des moyens “illégaux” (par rapport à la pseudo-légalité imposée), conspiratifs et/ou violents. Celle des communistes ou celle de la conjuration du 20 juillet 1944 (plus ou moins rejointe par les communistes vers la fin) en Allemagne nazie » [Merlio, 2016].

Les deux longues citations précédentes illustrent la richesse des débats qui ont animé le milieu des historiens de la « résistance » allemande depuis la fin de la seconde guerre mondiale, mais ces subtilités académiques (non dépourvues de conséquences politiques) étaient totalement absentes des discours étatiques en Allemagne de l’Ouest, dans les années 1950 et 1960 – du vivant de Niekisch, donc.

Deux visions opposées de la « résistance »

Après que l’Allemagne eut été divisée en quatre zones d’occupation, les autorités de RFA exclurent les communistes, et même la plupart des socialistes et des syndicalistes ouvriers du récit officiel de la Résistance. Au départ, elles ne mirent en avant que les participants au coup raté du 20 juillet 1944, participants recrutés surtout au sein des élites aristocratico-militaires conservatrices, même si elles étaient en contact aussi avec des dirigeants sociaux-démocrates ou syndicalistes qui furent eux aussi condamnés à mort et exécutés. Ce premier choix dans le récit historique de la RFA permit inversement à la RDA de dénoncer « la caste de privilégiés qui avaient attendu la dernière minute pour se mutiner, quand ils s’étaient rendu compte que l’Allemagne allait perdre la guerre » (les conjurés du 20 juillet 1944), alors que les communistes avaient, eux, payé le prix du sang dès 1933 – et même bien avant – pour combattre le nazisme. Cette opposition caricaturale entre les deux récits officiels se nuança au fil des ans, et la RFA finit par intégrer dans son histoire officielle d’autres catégories de résistants, y compris ceux du KPD,, mais cela prit des décennies.

En Allemagne de l’Ouest, en dehors des conjurés du 20 juillet 1944, une autre catégorie de « résistants » eut rapidement les faveurs de ce régime anticommuniste : les protestants. En effet, les Églises protestantes avaient été ménagées par les Alliés dès 1945 : elles eurent le droit de dénazifier leur personnel elles-mêmes et ne connurent pas d’expropriations ; elles purent donc facilement mettre en avant leurs « résistants » et leurs « martyrs » dans la lutte contre Hitler. De plus, ces mêmes Églises protestantes jouèrent un rôle politique important dès les années 1950 en participant aux luttes contre la remilitarisation et la division de l’Allemagne, ce qui contribua, rétrospectivement, à redorer leur image (en grande partie illusoire) de courageux « dissidents spirituels » sous le « Troisième Reich ».

Dans un tel contexte, il est facile de comprendre pourquoi, durant la période évoquée ici (1945-1967), les « nationalistes révolutionnaires » et les « nationaux bolcheviks » n’avaient aucune chance d’occuper la moindre place dans le récit national fabriqué par les autorités ouest-allemandes. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles Niekisch dut faire appel à la Cour européenne des droits de l’homme pour être reconnu par l’État ouest-allemand comme une « victime du nazisme » !

En dehors des facteurs généraux que je viens d’exposer (la notion de « résistance » n’était pas la même à l’Est et à l’Ouest, et elle a mis des décennies avant de devenir plus… « inclusive » à l’Ouest), les choix politiques de Niekisch dans l’immédiat après-guerre se retournèrent également contre lui quand il voulut obtenir sa réhabilitation en RFA.

Comme nous l’avons vu, bien qu’il ait toujours résidé dans un logement situé à Berlin-Ouest après sa libération en 1945, Niekisch avait d’abord tenté de se faire une réputation de « résistant » antinazi en RDA, avec le soutien du régime prétendument « socialiste ». Bien qu’il ait été licencié de son travail d’enseignant en 1951 à Berlin-Est et qu’il ait démissionné du KPD et du SED entre 1953 et 1955, les intellectuels staliniens continuèrent à le présenter comme un « antifasciste », comme nous le verrons.

Mais avant d’analyser la prose de ses amis « communistes » en Allemagne de l’Est, nous allons évoquer ses amis philofascistes à l’Ouest, officiellement « blanchis » par la République fédérale allemande et les spécialistes en dénazification de l’armée américaine.

Comme chacun sait, à partir de la guerre de Corée (1953), la guerre froide s’intensifia et les deux États allemands (RDA et RFA) cherchèrent à justifier encore davantage leur existence sur le plan idéologique. Malheureusement pour lui, Niekisch avait donné à son « antifascisme » après 1945 une tonalité beaucoup trop favorable à l’URSS : une telle position était inacceptable en RFA où les membres du KPD étaient considérés, au mieux, comme des « espions » d’un État ennemi qui avait « volé » une partie des territoires allemands, et, au pire, comme des agents du « totalitarisme rouge », des individus encore plus ignobles que les nazis – raison pour laquelle le KPD finit par être interdit, en RFA, entre 1956 et 1968.

Les efforts de Drexel après 1945

Dans un tel contexte de polarisation idéologique, les amis de Niekisch, et particulièrement Joseph E. Drexel, durent déployer des efforts conséquents pour redorer son blason en RFA – et cette opération leur sembla plus facile après l’exhumation du jugement secret du « tribunal populaire » qui avait condamné Niekisch à la prison à vie en 1939. Les personnes condamnées sous le « Troisième Reich » n’avaient jamais accès à ces jugements secrets : elles en ignoraient le contenu. De plus, ces document furent détruits soit par le régime soit lors des bombardements alliés. Or, Niekisch put prendre connaissance de ce document et sa diffusion publique lui procura un outil indiscutable pour tenter de se refaire une virginité politique.

Joseph E. Drexel, ex-membre des corps francs qui avaient massacré des ouvriers révolutionnaires, des grévistes et des communistes[3] entre 1919 et 1923, fit partie de « l’association Oberland où il se consacra d’abord à la formation militaire de ses membres » [Drexel, 1978]. Il fut ensuite le trésorier et un collaborateur assidu de la revue Widerstand. Arrêté en 1937, il fut condamné en même temps que Niekisch, mais « seulement » à trois ans et demi de prison. Étroitement surveillé par la Gestapo dès sa sortie de détention en 1941, Drexel fut de nouveau arrêté en 1944, comme cinq mille autres « suspects », après la tentative d’assassinat contre Hitler organisée le 20 juillet 1944. Enfermé dans le camp de concentration de Mauthausen, Drexel réussit à y survivre malgré ses positions « national-révolutionnaires » (philofascistes, donc), parce qu’il noua des rapports amicaux avec les militants du KPD qui y étaient emprisonnés.

Une fois libéré de Mauthausen, Drexel monta, avec le soutien des Américains qui l’avaient politiquement « blanchi[4] », un petit empire dans la presse, et écrivit un récit de sa captivité (Die Reise nach Mauthausen. Ein Bericht – Le voyage vers Mauthausen. Un rapport) qu’il publia en 1961, mais seulement à compte d’auteur et en petit tirage « afin de se libérer du cauchemar qu’il avait vécu » [Drexel, 1978]. A cette occasion il manifesta le désir de le diffuser plus largement après sa mort, ce qui fut fait sous le titre Rückkehr unerwünscht. Joseph Drexels Reise nach Mauthausen »und der Widerstandskreis Ernst Niekisch (Un retour indésirable : le voyage de Joseph Drexel vers Mauthausen et le cercle de résistance d’Ernst Niekisch) avec une préface du philosophe-juriste philostalinien Wilhelm Raimun Beyer et en français sous le titre Voyage à Mauthausen. Le Cercle de la résistance de Nuremberg, en 1981.

Drexel se démena pour réhabiliter Niekisch : il fit éditer et préfaça, en 1953, Das Reich der Niederen demone (Le Royaume des démons inférieurs), un essai indigeste de Niekisch, traduit en italien en 1959 chez Feltrinelli, un éditeur pourtant considéré comme « très à gauche ». En 1964, Drexel publia aussi Der Fall Niekisch. Eine Dokumentation (L’affaire Niekisch. Une documentation) chez Kiepenheuer & Witsch, un autre éditeur respectable, donc pas du tout chez une maison d’extrême droite confidentielle. L’ouvrage reproduisait le très long acte d’accusation du tribunal nazi contre le « Widerstands Bewegung » de Niekisch, expression qu’il faut traduire par « le mouvement de la revue Widerstand de Niekisch », et non par le « Mouvement de résistance » ou le « Cercle de résistance » de Niekisch, comme cela a été fait en français – ce qui lui donne un sens très différent. De plus, Drexel écrivit plusieurs articles sur Niekisch et Widerstand dont « Die Gruppe “Widerstand” in Nürnberg und Franken » (Le groupe Widerstand à Nuremberg et en Franconie) qui fut publié dans un ouvrage collectif, Das andere Nürnberg. Antifaschistischer Widerstand in der Stadt der Reichsparteitage (L’autre Nuremberg. La résistance antifasciste dans la ville des congrès du Parti du Reich) en 1974.

Cependant, parmi toutes ses publications, l’élément le plus favorable à Niekisch fut indéniablement l’acte d’accusation du tribunal populaire de 1939 contre Niekisch, Drexel et Törger.

Le jugement secret du « tribunal populaire » de 1939

En dehors du fait qu’il est fort mal traduit en français, ce qui gêne parfois la compréhension de la prose toujours indigeste de Niekisch, ce texte est intéressant parce qu’il nous offre à la fois

– une biographie détaillée de Niekisch qui analyse ses engagements politiques et ses activités organisationnelles de 1919 à 1937, et qui, par la même occasion, confirme son antisémitisme viscéral : « L’Allemand et le Juif sont animés tous deux par un violent désir de possession, mais alors que l’Allemand réclamera son dû avec brutalité, le Juif l’obtiendra à coups de ruse et d’adresse » [« Le secret du Reich », 1937] ;

– une compilation de très longues citations de textes inédits de Niekisch ;

– et un acte d’accusation (finalement assez maigre) contre Niekisch et ses camarades Drexel et Tröger[5].

Commençons par le dernier point : à la lecture de ce jugement, il est évident que les nazis n’ont réussi à imputer aucune action violente au prétendu « Mouvement de la résistance » de Niekisch. Même si la Gestapo arrêta environ 70 personnes, elle obtint leurs noms en utilisant des listes d‘abonnés de la revue Widerstand ou des récipiendaires des quelques « circulaires » pondues chaque année par une mythique « Direction suprême ». Ce que le jugement fondé sur des rapports de police et un résumé des débats au tribunal nous raconte surtout, c’est l’histoire, entre 1933 et 1937 (date du coup de filet) d’un groupuscule (200 personnes maximum selon la Gestapo) dont les effectifs fondent très rapidement dès 1933, même si les juges évoquent une fusion entre une mystérieuse « camaraderie de l’Oberland* » et un énigmatique « Mouvement de la résistance » dirigé par Niekisch dès 1931, tout cela pour aboutir à un « Front de la Résistance » qui semble n’exister que sur le papier. (Les juges sont d’ailleurs obligés de reconnaître que Niekisch possède « une ambition politique démesurée », « un besoin de se faire valoir presque maladif » et un « orgueil pathologique » – en clair, de fortes tendances mythomaniaques –, mais cela ne les empêche nullement d’empiler les accusations fantaisistes contre lui.) D’après les rapports de la Gestapo elle-même, ce groupuscule n’arrive à réunir que quelques dizaines de personnes, dans toute l’Allemagne, et ce de façon irrégulière, et le « Mouvement » a toutes les peines du monde à récolter des cotisations ou même à imprimer un modeste bulletin d’information interne.

Que reproche vraiment la « justice » nazie à Niekisch à part ses écrits incendiaires ? De soutenir (en public, puis, après 1933, en privé) l’idée d’une alliance avec l’URSS et d’avoir une attitude favorable au Front populaire en Espagne et en France ; d’avoir violé l’interdiction de se rassembler en dehors des structures officielles, et d’avoir utilisé comme couverture des expositions de peinture ou de photos, des tournois de parties de cartes, ou de petites réunions amicales dans des maisons de campagne ou des cafés ; et de prôner, de façon plus ou moins ouverte, le renversement du régime – ou plus exactement de souhaiter, dans ses écrits, prendre le pouvoir une fois que le « Troisième Reich » s’effondrera.

Formulé en termes pseudo juridiques, cela donne : « […] aux accusés […] il sera reproché d’avoir fomenté un complot visant à renverser par la force le régime du Reich et d’avoir voulu, grâce à une révolution prolétarienne allemande souhaitée par eux, s’emparer eux-mêmes du pouvoir afin de créer, en s’alliant à la Russie soviétique, un État allemand fondé sur des bases nationales-bolcheviques, comme il ressort des projets de Niekisch prévus pour l’impression sous le titre de “La mobilisation allemande” et “Le secret du Reich”« [in Drexel, 1978].

En dehors de ces « crimes »… uniquement commis sur le papier, la justice nationale-socialiste reproche à Niekisch d’avoir recommandé, dans une circulaire à sa poignée de fidèles d’« écouter avec moins d’assiduité les émissions de la radio sur la politique et l’économie, ceci afin de s’abstraire de l’atmosphère de propagande » et de « ne plus lire de journaux allemands mais plutôt des journaux impartiaux tels que le quotidien suisse Basler Nachrichten » [Drexel, 1978] ! On peut comprendre que les deux juges et les deux représentants de la SA et de la SS qui participaient au procès aient été outrés d’apprendre que « l’accusé » doutait de la véracité des informations diffusées par le régime hitlérien, mais de là à le présenter comme une menace sérieuse pour la sécurité de l’Etat national-socialiste….

Les juges semblent particulièrement indignés par les critiques et les insultes personnelles que Niekisch adresse à Hitler et aux dignitaires nazis. Le Führer est « un rouspéteur occidental », un « docteur miracle », un « charlatan », un « maître chanteur », « le plus grand démagogue que l’Allemagne ait jamais connu ». Niekisch présente Hitler comme un individu « affamé du pouvoir », « hystérique », « corrompu » qui s’entoure d’une « racaille douteuse » et « possède toutes les caractéristiques du souteneur ». Le Führer a un « visage boursouflé », un « front médiocre », une « bouche vulgaire » et un « regard sournois ». Comme nous l’avons déjà vu, Niekisch s’attaque à toute la cour de Hitler : Julius Streicher, le directeur du torchon antisémite Der Stürmer, est pour lui « un dangereux pathologue sexuel » et ce « gardien de la pureté de la race rappelle le cochon » ; Goebbels « un bâtard difforme » ; le commandant en chef de la Wehrmach Werner von Blomberg « a les traits d’une vieille femme qui vient de se réveiller » ; Goering « s’agite comme une monstre préhistorique » et « il a parfois la mine sournoise de la sorcière qui essaye d’attirer à elle les petits enfants pour les dévorer », etc.

En dehors de ce tombereau d’insultes, et de nombreux extraits d’une prose toujours grandiloquente, les juges furent obligés de reconnaître qu’ils n’avaient « pas trouvé de points de repère concluants concernant le fait que les accusés avaient projeté avec leur Mouvement le renversement de l’État national-socialiste ou avaient participé activement aux complots par des partis hostiles à l’État », même si l’acte d’accusation avait longuement insisté sur les prétendus liens étroits entre le « Mouvement de la résistance » de Niekisch et le KPD.

Le principal « crime » de Niekisch reposait donc sur ses écrits dans lesquels il aurait lancé « des attaques et des calomnies contre le national-socialisme ». Dans la partie du jugement réservée aux « Motifs pour l’appréciation des peines », le tribunal fut obligé de reconnaître que, « étant donné le nombre restreint de ses membres, le Mouvement de la résistance ne pouvait représenter une grave menace contre l’État » même si cette « petite troupe » « avait cherché à « augmenter le nombre des mécontents » et à stimuler « une sorte de résistance passive ».

Bien que le dossier ait été incapable d’apporter la preuve d’un moindre « complot » réel, Niekisch fut condamné à la prison à vie.

Malgré tous les efforts de Drexel et la publication du jugement secret au début des années 1960, il fallut attendre la chute du Mur, et le début des années 1990, pour que Niekisch puisse intégrer la mémoire nationale allemande à une place pas trop minable, comme en témoignent les déclarations, déjà citées, de la Kultur Stiftung der deutschen Vertriebenen* (la Fondation culturelle des expulsés allemands), de la très officielle Bundeszentrale füt politisch Bildung* (Agence pour l’éducation politique) et du Centre du Mémorial de la Résistance allemande[6].

Mais, si la réputation de Niekisch ne fut pas très brillante à l’Ouest, au moins de son vivant, qu’en a-t-il été dans la très mal nommée République « démocratique » allemande ?

Une légende solidement fabriquée à l’Est

Je me servirai ici d’un article[7] publié en RDA en 1983, car il illustre la façon dont les combats douteux de Niekisch furent interprétés et récupérés par les staliniens de l’autre côté du Mur. Une telle interprétation tendancieuse explique peut-être pourquoi Niekisch put faire partie de l’Association des amis du SDS* (mouvement étudiant d’extrême gauche et « extraparlementaire » en RFA) et fréquenter des intellectuels « communistes » ou « marxistes » en RFA – dont Wolfgang Abendroth, déjà cité.

Dès le début de son article écrit en 1983, l’auteur (Udo Rössling) présente Niekisch comme un nationaliste, de droite certes, mais un adversaire des « puissances occidentales » et un ami de l’URSS :

« Déçu par les dirigeants de droite de la social-démocratie et par le parlementarisme de Weimar, [Niekisch] devint un farouche opposant à la paix dictée par le traité de Versailles. Il avait créé son propre mouvement, qui recrutait principalement parmi les intellectuels petits-bourgeois et se rassemblait autour d’une revue mensuelle paraissant depuis 1926 : Widerstand – un organe qui combattait les puissances occidentales, garantes du système du traité de Versailles de 1919, oppresseurs d’autres nations et piliers du capitalisme mondial. L’attitude de ce nationaliste allemand faisait apparaître Niekisch comme un leader intellectuel au sein du camp de droite, qui n’aspirait à rien d’autre qu’à une Allemagne renaissante, appelée à jouer le rôle qui lui revenait dans la politique mondiale. En cela, il était en effet en accord avec de nombreux “Führer” et “Führerchen[8]” de droite. Mais une chose le distinguait fondamentalement de ceux-ci : la conviction inébranlable qu’une telle Allemagne ne pourrait être édifiée que si elle était liée d’amitié avec l’Union soviétique. »

Cette description n’est pas inexacte, mais elle trahit, chez Rössling, une vision totalement conforme à la politique criminelle de la Troisième Internationale, de Staline et de ses successeurs jusqu’en 1989 : pour que l’URSS continuât à exister, il fallait qu’elle dispose d’alliés ; le fait qu’ils fussent des nationalistes uniquement préoccupés du relèvement économique de leur pays et de l’instauration d’un « ordre étatique autoritaire à la manière de la Prusse » (selon Rössling lui-même) n’avait aucune importance, tant qu’ils étaient prêts à s’allier avec l’Union soviétique.

D’un côté, Rössling affirme que Niekisch n’a rien compris à la vraie nature de l’URSS puisqu’il « approuvait l’“État bolchevique” » pour des raisons totalement erronées. En effet, selon Niekisch, le bolchevisme « incarnait précisément l’esprit prussien » ! Or, Rössling est bien obligé de reconnaître, même s’il s’exprime en utilisant la langue de bois léninisto-stalinienne, que « Niekisch confondait la discipline révolutionnaire des ouvriers russes, leur esprit de sacrifice, avec les prétendues vertus prussiennes. La dictature du prolétariat lui apparaissait comme un pseudonyme des rapports de domination prussiens ».

De l’autre côté, Rössling pense que Niekisch a élaboré « une critique mystifiée, mais pertinente, qui mettait en évidence le caractère capitaliste du fascisme hitlérien ». Il rend même hommage à la revue Widerstand après janvier 1933 en ces termes :

« […] compte tenu de l’interdiction du KPD, du SPD, des syndicats, ainsi que de tous leurs journaux, [Widerstand] servait de porte-voix et de point de ralliement aux intellectuels qui faisaient face au pouvoir brutal du régime nazi avec malaise, voire avec un rejet conscient et une résistance active. Les orientations idéologiques des auteurs couvraient un large spectre, allant de l’humanisme bourgeois au nationalisme profasciste d’Ernst Jünger […] cette revue pouvait ainsi offrir un soutien intellectuel et moral à un lectorat tout aussi diversifié (communistes, sociaux-démocrates, chrétiens, conservateurs, voire des oppositionnels fascistes) ».
Ces quelques citations permettent d’éclairer l’image de Niekisch qui fut fabriquée en RDA après 1945 et qui continua à être diffusée dans ce pays jusqu’à la chute du Mur. Elle éclaire aussi la nature de ces courants de l’« antifascisme » qui n’hésite pas à accueillir, les bras ouverts, les « oppositionnels fascistes » et les « nationalistes profascistes ».

Il n’est donc pas étonnant qu’on trouve encore aujourd’hui des articles favorables à Niekisch dans certaines revues « de gauche » allemandes ou sur certains sites « antifascistes », qui acceptent sans broncher les légendes et les mythes de la propagande stalinienne et néostalinienne.

Postérités multiples, réelles et imaginées

Après 1945, « Ernst Niekisch et ses défenseurs s’efforcèrent de minimiser son engagement au sein de la droite national-révolutionnaire. Il chercha constamment à se présenter comme un homme de gauche qui, parfois, pour des raisons purement tactiques, adoptait une certaine affinité rhétorique avec les idées de la “révolution conservatrice” » [Gottfried, 2012]. Cette appréciation rejoint en partie celle d’Alain de Benoist pour qui Niekisch réécrivit son histoire et affirma avoir fréquenté les cercles nationalistes avant la guerre pour des raisons purement tactiques.

Un collaborateur peu rigoureux d’une revue antifasciste allemande (Der Rechte Rand) dresse le bilan suivant de son héritage :

« La continuité de la pensée et de l’activisme de Niekisch réside probablement dans ses sentiments farouchement anti-occidentaux, anti-libéraux et antiparlementaires qui, selon le contexte, trouvèrent un écho aussi bien à droite qu’à gauche. Son anti-impérialisme et son opposition à l’Occident firent de lui un penseur pertinent [?!] pour les neutralistes et les opposants au réarmement dans la jeune République fédérale d’Allemagne, ainsi que pour le SDS de Berlin-Ouest, qui, au début des années 1960, cherchait à fonder son anti-impérialisme » [Laskowski, 2023].

Certains antifascistes allemands sont donc capables, encore aujourd’hui, de reprendre à leur compte la légende fabriquée par la RDA puis par des renégats du SDS, devenus d’extrême droite, comme Horst Mahler*, Jürgen Elsässer* et Bernd Rabehl*, ou un socialiste-nationaliste comme Herbert Ammon*. A partir de 1998, trente ans après le 68 allemand, ces ex-« gauchistes » tentèrent en effet de faire passer Niekisch pour un « penseur pertinent » alors qu’« aucune influence idéologique sur le mouvement étudiant et à fortiori au sens nationaliste de gauche ne fut perceptible » à l’époque [Engelmann, 2015].

Les efforts intéressés de Niekisch et de ses fans payèrent après sa mort puisque le site du très officiel « Centre du Mémorial de la Résistance allemande » indique : « Après la prise du pouvoir par les nationaux-socialistes, [la revue et les éditions] “Widerstand” devinrent le point de ralliement de l’opposition national-révolutionnaire à Hitler, avec Niekisch comme chef de file intellectuel. Cependant, la tentative de former un front national-révolutionnaire anti-hitlérien grâce à des contacts avec Josef “Beppo” Römer[9] et Scheringer, un officier de la Reichswehr ayant fait défection au profit du KPD (Parti communiste d’Allemagne), échoua. Le 22 mars 1937, Niekisch fut arrêté pour ses critiques incessantes contre le “Troisième Reich”[10] ».

La réputation pseudo « antifasciste » de Niekisch est également liée à des initiatives qu’il prit après l’interdiction de sa revue Widerstand, en 1934 et avant son arrestation en mars 1937. « Dans les années qui suivirent, Niekisch chercha des points communs avec les opposants au national-socialisme ; il rencontra clandestinement à Paris le national-bolchevique Karl Otto Paetel*, et Harro Schulze-Boysen*, ancien rédacteur en chef de la revue national-révolutionnaire Gegner (Opposant), qui devint par la suite une figure clé du groupe de résistance connu de la Gestapo sous le nom d’“Orchestre rouge” » [Herzinger, 2021].

La revue et le site antifascistes allemands (Der rechte Rand) déjà cités se sont laissés prendre au piège en mélangeant allégrement éloges immérités et critiques ambiguës : « Ses concepts théoriques oscillent entre rhétorique marxiste et nationaliste. Ils présupposent une solide formation classique [?!], notamment en ce qui concerne l’Antiquité, ainsi qu’une connaissance approfondie de Carl Schmitt et de Lénine. Ernst Niekisch était sans aucun doute un opposant au régime nazi [...], mais certainement pas un antifasciste au sens de la gauche émancipatrice. […] Certains de ses textes sur la situation géopolitique de la Russie semblent constituer un véritable guide [?!] pour interpréter l’impérialisme russe sous Poutine » [Laskowski, 2023].

L’héritage nationaliste et philofasciste de Niekisch (« rouge-brun », ou « transversal » comme disent les universitaires allemands) est aujourd’hui réclamé autant par la Nouvelle Droite[11] que par des groupes fascistes européens ou américains [Bouchet, 2024]. Ainsi, ces deux néo-droitiers, l’un espagnol, et l’autre italien, qui croient en la possibilité aujourd’hui d’un « bloc national-impérial » [S.J. Lorenz, 1992], c’est-à-dire un « bloc eurasien fondé sur les principes d’identité, de patriotisme, de sensibilité spirituelle, de valorisation de l’horizon social et de rejet de l’universalisme moderne et capitaliste, c’est-à-dire de la vision du monde “occidentaliste” » [Siniscalco, 2019].

Et, à l’autre extrémité de l’éventail politique, il s’est trouvé un certain nombre d’individus de gauche pour faire de lui un « combattant intrépide contre la barbarie » (comme le déclara l’historien « communiste » Wolfgang Abendroth pour le 75e anniversaire de Niekisch, en 1964) ; ou un intellectuel pseudo-« radical », membre de Refondation communiste et conseiller municipal « de gauche » [Milanesi[12], 2021].

Sont-ils impressionnés par son bref engagement dans les conseils d’ouvriers et de soldats en 1919 ou par ses douze années passées en prison ?

Apprécient-ils son philostalinisme ?

Sont-ils mystifiés par les fables qu’il raconta après la seconde guerre mondiale ?

Révèrent-ils son « esprit frondeur » face à Hitler :

– comme ce site fasciste français qui écrit : « Malgré toutes les tentatives pour le briser, Ernest Niekisch résistera stoïquement aux mauvais traitements et à la souffrance » ;

– cet autre site fasciste qui voit en Niekisch « une figure révolutionnaire tourmentée » ;

– cet agitateur néo-droitier qui le présente comme un martyr : « Les ostracismes qu’il a subis de son vivant sont le signe tangible d’une prédisposition intérieure radicale d’anarchiste [?!] – à la Jünger : persécuté et emprisonné, en 1937, par les nationaux-socialistes ; en lutte contre la RDA, après la répression des soulèvements ouvriers par le gouvernement Ulbricht, en 1953 ; puis criminellement ignoré, enfin, dans l’Allemagne de l’Ouest “libérale”, où il mourut en 1967 » [Siniscalco, 2019] ;

– cet intellectuel « de gauche » qui salue « son aversion intransigeante pour toute forme de médiation et de pacification » [Milanesi, 2021] et ce plumitif stalinien de la RDA qui admire cet « cet antifasciste et ami de l’Union soviétique » au « courage d’acier » [Rössling, 1983] ;

– ce journaliste qui voit en lui un « étranger hors du commun[13] », un « combattant inflexible qui partagea le destin d’aventuriers et de rebelles » [Freschi, 2022] ?

Croient-ils sincèrement que « la plupart des écrits de Niekisch, jusqu’en 1933, sont des œuvres militantes, fondées sur une analyse approfondie de l’époque et destinées à orienter stratégiquement le peuple contre ses adversaires politiques, tant intérieurs qu’extérieurs[14] » [Milanesi, 2012] ?

Quelles que soient les raisons avancées pour présenter Niekisch comme un idéologue « rebelle » et un « antifasciste », elles ont toutes pour fonction de réhabiliter les idées d’un idéologue philofasciste !

Il y a trente ans, un universitaire allemand avait déjà souligné comment Niekisch pouvait être utilisé par des camps politiques opposés et comment certaines questions essentielles étaient à chaque fois poussées sous le tapis :

« Une part non négligeable des auteurs qui s’intéressent à Niekisch le comptent parmi les résistants à Hitler, le considérant comme un antifasciste et un marxiste » ; ils « l’utilisent comme l’un de leurs précurseurs, ce qui présente un avantage décisif, à savoir celui de critiquer Hitler sans s’être souillé les mains de sang. Sa condamnation à la prison à perpétuité en 1939 joue ici en sa faveur. » Ses admirateurs soulignent que Niekisch n’a pas pu mettre ses idées en pratique et, quand on leur objecte que « certaines d’entre elles ont été reprises par les nazis », ils prétendent que les thèses de Niekisch ont été « déformées et falsifiées », ce qui leur assure « une démarcation apparemment irréfutable par rapport au fascisme ». Les auteurs les plus critiques se contentent de le « rattacher ses écrits à ceux de la “ révolution conservatrice” et à la tradition des idées antilibérales et antidémocratiques ». Ce constat, parfaitement « acceptable même pour les partisans des positions de Niekisch » évite à tous de se demander « si et dans quelle mesure le développement théorique du mouvement ouvrier allemand comportait lui-même des éléments nationalistes, völkisch et racistes que Niekisch a pu reprendre et approfondir » [Pittwald, 1996].

Happy end pour un facho ?

Les admirateurs de Niekisch, qu’ils soient de droite ou « de gauche », ont tous dissimulé, ou en tout cas minimisé, ses nombreux écrits antisémites et ses innombrables points communs avec le fascisme et le nazisme. La légende qu’il tissa autour de lui en Allemagne de l’Ouest après 1953 fit que ses livres, dans les années 1950 et 1960, ne furent pas cantonnés au petit réseau de diffusion des maisons d’édition néonazies ou d’extrême droite.

Selon certaines analyses, contestables et d’ailleurs contestées, Niekisch aurait réussi à vendre sa légende d’« antifasciste » à une petite partie du mouvement étudiant radical puisque, « ce principal représentant du “national-bolchevisme” sous la république de Weimar fut un soutien et un mentor de l’Union des étudiants socialistes allemands (SDS) dans les années 1960 et était vénéré par les jeunes militants de l’APO [Opposition extraparlementaire], notamment en raison de son parcours dans la Résistance[15] » [Engelmann, 2015].

Un « soutien » du SDS ? Oui, l’information semble exacte puisqu’il était membre de l’Association des amis du SDS, sans que l’on sache exactement en quoi consistait cette adhésion. Une simple cotisation ? Une participation à des réunions ? Mystère !

Un « mentor » ? En fait, ceux qui répandent cette rumeur sont surtout les quelques ex-membres du SDS devenus d’extrême droite à la fin des années 1990 (Horst Mahler*, Bernd Rabehl* et Jürgen Elsässer*) – ce qui rend leurs témoignages intéressés pour le moins suspects.

En revanche, nous savons que Niekisch fréquentait à la même époque certains groupes « nationaux-révolutionnaires de la Nouvelle Droite naissante, entre autres “Sache des Volkes*” et “Solidaristische Volksbewegung*” » [Kaiser, 2024].

Ces fréquentations néofascistes auraient dû alerter ses interlocuteurs « de gauche » sur la sincérité et la profondeur de son « antifascisme » supposé. Mais peut-être, comme Paul Rassinier* dans les années 1960, Niekisch rencontrait-il des individus des deux camps sans qu’ils en soient mutuellement informés ? On peut se demander si ses amis « gauchistes » de l’Opposition extraparlementaire étaient aussi ignorants que cela de ses idées philofascistes car Niekisch ne cachait pas son antisémitisme. D’après Rosa Meyer-Léviné [1980] qui avait rencontré à Londres Rudi Dutschke et d’autres militants d’extrême gauche, « Selon le témoignage que j’ai recueilli auprès d’une personnalité qui le connaissait bien, il aurait fréquemment tenu, même après l’expérience du camp de concentration[16], des propos antisémites. »

Mais il y a plus grave : le témoignage de Rosa Meyer-Léviné sur l’antisémitisme de Niekisch a apparemment peu de poids auprès de certains universitaires comme Sascha Penshorn [2018] dont j’ai résumé précédemment l’excellente thèse sur la « misère allemande ». Cet intellectuel – qui semble éprouver une certaine sympathie pour les analyses de Marx et des marxistes – ose écrire : « Les notes du journal intime de Niekisch montrent en outre que, sous le choc de la persécution des Juifs, il a largement renoncé à son antisémitisme (qui n’a pas été abordé ici, car il ne constitue pas un élément central de la pensée de Niekisch) ». Il suffit de lire Die dritte imperiale Figur (1935) pour comprendre que l’antisémitisme a bel et bien été un « élément central » de la « pensée » de Niekisch, comme je crois l’avoir amplement démontré dans ce texte. De plus, Penshorn cite, comme source pour étayer cette affirmation, le livre de Birgit Rätsch-Langejürgen ! Cette référence est pour le moins étonnante, vu les positions violemment antimarxistes et anticommunistes[17] de Mme Rätsch-Langejürgen, docteure en histoire et sciences politiques devenue journaliste et réalisatrice de documentaires pour la télévision. D’autant plus qu’elle idéalise son objet d’étude en ces termes : « Ainsi, si Niekisch ne voulait pas renier sa véritable nature, il ne lui restait que la résistance aux pouvoirs en place. Tel était son principe. »

Toujours le mythe de l’indomptable « rebelle »…

Pour finir, il me faut mentionner une ultime victoire remportée par Niekisch, en dehors du champ académique ou des fabricants du récit national allemand. Il remporta cette victoire, de son vivant cette fois : un an avant sa mort, en 1966, il put même tardivement toucher une petite pension et une indemnité exceptionnelle en tant que « victime de la persécution nazie » !!!

Yves Coleman, Ni patrie ni frontières (mars-juin 2026)

NOTES

[1] Broszat introduisit ce concept à partir de 1977, lorsqu’il dirigea une série de livres sur la Bavière pendant la période nazie. « En analysant les attitudes et les comportements de la population durant cette période, le projet mit en évidence toute une série d’attitudes non conformistes ou dissidentes, se manifestant dans une grande variété de situations quotidiennes, qui ne pouvaient être qualifiées de “Résistance” [Widerstand] au sens strict, mais qui, prises dans leur ensemble, suggéraient qu’il existait de nombreux domaines de la vie et milieux sociaux que le régime n’avait réussi à pénétrer que partiellement. C’est pour cela que fut forgé le terme “Resistenz” » [https://academic.oup.com/book/47999/chapter-abstract/422548067?redirectedFrom=fulltext.

Mais cette double définition ne fit jamais l’unanimité chez les historiens : en effet, si « presque tous les comportements quotidiens non conformes au régime, quels que soient les motifs, relèvent de ce concept élargi de résistance », alors « quiconque n’a pas applaudi constamment le régime nazi aurait été un résistant » [Benz, 2005]. Un historien français formule la même objection : « […] à force de s’intéresser […] aux moindres faits, aux conduites non conformistes, aux différentes réticences ou dissidences idéologiques et même aux héros anonymes, si dignes de respect que soient leur motivation et leur conduite (je pense ici à la résistance humanitaire qui était évidemment loin d’être sans risques), ne court-on pas le danger de laisser entendre que le peuple entier a été un peuple de résistants ? » [Merlio, 2016].

[2] https://ehne.fr/fr/eduscol/les-allemands-ont-ils-resiste-au-nazisme#:~:text= Mais%20si%20ces%20actes%20de,une%20opposition%20fondamentale%20au%20nazisme.

[3] Selon le le jugement secret du « tribunal populaire » nazi, « La guerre finie, [Drexel] s’engagea d’abord dans le bataillon des volontaires Rauscher, puis, jusqu’en mai 1920, dans le corps franc Epp comme officier de renseignements, participant ainsi à la répression du soulèvement de Nuremberg ».

[4] Ce « blanchiment » a encore des conséquences aujourd’hui puisque dans un calendrier des dates les plus importantes pour la ville de Nüremberg entre 1551 et 2026, on peut lire : « 13 avril 1976 : Décès de l’éditeur Joseph E. Drexel à Nuremberg. Économiste de formation, il travaillait à Nuremberg depuis 1929. Avec Karl Tröger, il fut une figure de proue du groupe de Nuremberg, au sein du mouvement de résistance dirigé par Ernst Niekisch (1889-1967). De ce groupe naquirent, en 1932, des sections locales à travers l’Allemagne, à partir de Berlin. Arrêté en 1937, Drexel fut condamné en 1939 à trois ans et demi de prison, puis interné dans les camps de concentration de Mauthausen et de Flossenbürg. Après la Seconde Guerre mondiale, il fonda les Nürnberger Nachrichten en 1945. Le 17 mars dernier, le conseil municipal a décidé à l’unanimité de lui décerner la citoyenneté d’honneur » [https://www.nuernberg.de /imperia/md/stadtarchiv/dokumente/ gedenktage_nuernberg_monate_2026.pdf].

En dehors de l’importance exagérée attribuée au prétendu « mouvement de résistance » de Drexel et Niekisch, cet éphéméride dissimule habilement le fait que, dans un premier temps, cette citoyenneté d’honneur ne fut pas accordée à Drexel par la ville de Nüremberg parce qu’il ne voulut pas refuser un doctorat honoris causa que la RDA honnie par la RFA lui décerna à la même époque. Petite leçon politique : lorsqu’un philofasciste (apparemment « repenti ») se fait des copains staliniens en taule, cela lui est certes utile quand ses potes prennent le pouvoir… mais cela entraîne aussi quelques inconvénients si cet opportuniste veut manger à tous les rateliers !

[5] Tröger travailla notamment comme espion pour l’armée allemande à partir de 1925 dans les Sudètes, une région majoritairement germanophone de Tchécoslovaquie que les nazis envahirent en 1938, après avoir minutieusement préparé le terrain grâce à des individus comme Tröger. Il eut aussi des contacts avec le KPD mais toujours dans le but de collecter des renseignements sur les communistes et de les gagner à la cause nationaliste, ce que les juges nazis finirent par admettre en décrétant qu’il n’avait visiblement aucune sympathie pour les « rouges ». Le tribunal populaire en arriva même à louer son nationalisme, ses activités de tueur d’ouvriers et de communistes, et son courage : « A son bénéfice, il faut citer sa participation à l’écrasement de soulèvements communistes de Bavière, de Hambourg et de Haute-Silésie, son combat pour la défense de la Ruhr, ainsi que sa lutte contre la pénurie en devises du Reich et enfin sa collaboration aux services de contre-espionnage militaire, sans parler de l’activité qu’il exerça, au péril de sa vie, dans le territoire des Sudètes »…

[6] https://www.gdw-berlin.de/vertiefung/biografien/personenverzeichnis/biografie/view-bio/ernst-niekisch

[7] Publié dans Helmut Bock (dir.), Sturz ins Dritte Reich : historische Miniaturen und Porträts 1933-35 [Plongée dans le Troisième Reich : miniatures historiques et portraits, 1933-1935], Urania Verlag, 1983, https://archive.org/details/B-001-002-015. Cet ouvrage fut dirigé par l’un des historiens officiels de la RDA, Helmut Bock (1928-2013). Dans sa préface de 1983, en dehors des flagorneries habituelles envers la puissante et prospère Union soviétique « antifasciste et anti-impérialiste » et les « partis révolutionnaires » qui « construisent le socialisme » sur cette planète, Bock rend hommage à ses collègues de « l’Institut du marxisme léninisme auprès du Comité central du SED qui ont collaboré à ce livre ». Bock fut ensuite membre du PDS puis de Die Linke – au moins, ce philostalinien n’a pas retourné sa veste

[8] Diminutif ironique, signifiant de « mignons petits Führers ».

[9] Ex-commandant des corps francs d’extrême droite, Römer participe activement à la répression de la République des conseils de Munich et au putsch de Hitler en 1923 ; ce juriste devient ensuite un espion « communiste » à partir de 1923 et sera exécuté par les nazis en 1944.

[10] https://www.gdw-berlin.de/vertiefung/biografien/personenverzeichnis/biografie/view-bio/ernst-niekisch

[11] Cf. Alain de Benoist [1996 et 2014].
[12] Il est intéressant de comparer cette appréciation élogieuse d’un prétendu « spécialiste » du marxisme italien à celle d’un essayiste néofasciste pour qui « Niekisch n’a jamais été marxiste au sens orthodoxe du terme : il reconnaissait au marxisme la valeur de la critique sociale, mais non celle d’une vision du monde, et il concevait l’État socialiste comme supérieur à tout intérêt de classe, héritier de Weimar et de Königsberg (c’est-à-dire de Goethe et de Kant) » [Cuadrado Costa, 1989]. Quand un (néo)fasciste lit et explique Niekisch, il le comprend toujours mieux qu’un intellectuel « de gauche » ou certains antifas allemands !

[13] Ce critique reprend comme titre de son article celui d’un livre collectif (Stranieri extraordinari. Figure dell’ Europeo fra le due guerre) qui place le reportage de Niekisch sur son voyage en URSS en 1932 dans le même panier que l’œuvre d’André Malraux (résistant fait prisonnier par les Allemands), Boris Pasternak (écrivain russe qui subit la répression du régime stalinien), Ivan Goll (poète juif qui dut fuir les persécutions nazies), Curzio Malaparte (un écrivain certes fasciste, mais au talent littéraire incontestable) et l’écrivain Jacques Rivière. Les professeurs de l’Université Sapienza de Rome qui ont confectionné cet ouvrage (dont Gabriele Guerra, auteur du chapitre sur Niekisch) pensent-ils qu’un aventurier philofasciste et antisémite comme Niekisch était « suspendu entre les lignes de fracture idéologiques » durant l’entre-deux-guerres ? Croient-ils sérieusement qu’il fit partie des « destructeurs de stéréotypes », de « ces intellectuels et poètes qui viennent perturber nos certitudes et nos frontières rigides » comme l’affirme la quatrième de couverture ? (https://www.castelvecchieditore.com/prodotto/stranieri-straordinari-figure-delleuropeo/).
[14] Ma question est purement rhétorique puisque, dans la même interview, l’auteur « de gauche » Franco Milanesi déclare que Niekisch « n’est certainement pas libéral, ni proche du communisme soviétique, ni même fasciste, dont il reste séparé par de nombreux traits » (souligné par mes soins) !

[15] Cette appréciation contredit ce qu’écrit le même auteur dans le même article à propos de l’influence de Niekisch. Ses hésitations sont sans doute liées au succès de la propagande de « publicistes » comme Rabehl, Mahler et Elsässer, ex-cadres du SDS, qui sont passés à l’extrême droite à la fin des années 1990.

[16] Malgré une légende tenace, je le répète, Niekisch n’a pas été enfermé dans un « camp de concentration » mais dans la prison de Brandebourg à Berlin.

[17] Cf. cette critique de son livre par Kathrin Chod (par ailleurs, militante de Die Linke) qui répertorie quelques-unes de ses perles anticommunistes https://berlingeschichte.de/lesezei/blz9801/text39.htm. Rätsch fut la première biographe et universitaire à avoir eu accès aux archives de l’ex-RDA pour écrire sa thèse. Le choix du sujet de son doctorat n’est guère surprenant quand on sait qu’elle fut ensuite financée pour ses recherches postdoctorales par la Fondation Konrad Adenauer. Très proche de la CDU, cette fondation voulait absolument, après la chute du Mur, développer sa propre version de l’« antitotalitarisme » (anticommuniste sans guillemets, dans ce contexte précis). Rätsch est aussi liée à un autre organisme, la « Fondation du 20 juillet 1944 » (https://www.stiftung-20-juli-1944.de/stiftung), dont la principale fonction est de réhabiliter et défendre la mémoire des généraux, hauts dignitaires et aristocrates qui se sont réveillés juste avant la fin du Troisième Reich et ont voulu renverser Hitler.

Sommaire

Introduction
Préambule
https://npnf.eu/spip.php?article1302

Une pluralité suspecte d’admirateurs
Deux portraits utiles
Un militariste…planqué
Une personnalité de gauche très « ambiguë »
Niekisch et l’Esprit romain
https://npnf.eu/spip.php?article1303

Un long voyage dans l’extrême droite nationaliste et philofasciste
Le moins sophistiqué des idéologues nationalistes
Fin théoricien ou infatigable girouette ?
https://npnf.eu/spip.php?article1304

Un festival de contradictions
Un idéologue fasciste qui n’a jamais rien compris à Hitler
Pour une nouvelle guerre mondiale
Des critiques superficielles de Hitler
Qu’est qu’une « Figure » ?
https://npnf.eu/spip.php?article1305

Die dritte imperiale Figur
Lénine, Staline et le « bolchevisme « selon Niekisch
Un « anticapitalisme » creux
Völkisch et étatiste
Un antisémite enragé
https://npnf.eu/spip.php?article1306

Attaques personnelles contre Hitler et « arguments » antisémites biologiques
Du fascisme au stalinisme et retour sous un masque prétendument « de gauche »
Quand un blog de gauche embellit les actions et la pensée de Niekisch
La « vision de la misère » allemande : de Goethe à Niekisch
La France et le Saint Empire romain germanique
https://npnf.eu/spip.php?article1307

De la chute du régime nazi à la guerre de Corée
https://npnf.eu/spip.php?article1308

Qui furent les authentiques « résistants » dans l’Allemagne nazie ?
Deux visions opposées de la « résistance »
Les efforts de Drexel
Le jugement secret du « tribunal populaire » de 1939
Une légende solidement fabriquée à l’Est
Postérités multiples
Happy end pour un facho ?
https://npnf.eu/spip.php?article1309

Annexe 1 : Falsifications et omissions de Wikipedia
Annexe 2 : La rencontre de Niekisch avec Mussolini
https://npnf.eu/spip.php?article1310

Glossaire
Sources