De la chute du régime nazi à la guerre de Corée
Lors de la libération de l’Allemagne, les dirigeants staliniens de la zone d’occupation soviétique (qui allait devenir la RDA en 1949) ont dans un premier temps voulu démolir aussi bien la vision traditionnelle de l’histoire allemande que sa version nazie qui avait lavé les cerveaux pendant plus de douze ans. Ils étaient également préoccupés par le comportement de la population sous le nazisme. Ce pessimisme était certes alimenté par l’échec des communistes allemands lors des événements révolutionnaires précédents (entre 1919 et 1923) ; par leur incapacité à empêcher la prise du pouvoir par le NSDAP ; par l’apathie, voire la complicité passive, de la majorité de la population allemande sous le Troisième Reich.
Mais ce pessimisme se nourrissait aussi des analyses historiques critiques de Marx, Engels et Franz Mehring sur l’absence de révolution bourgeoise ainsi que la veulerie et « l’immaturité politique » de la bourgeoisie. Le récit marxiste sur la « voie particulière » (Sonderweg) empruntée par l’Allemagne était « l’histoire de l’échec et de la trahison de la bourgeoisie allemande, qui, de la Réforme à la prise du pouvoir par les nazis, n’avait cessé de poignarder dans le dos les forces progressistes » [Penshorn, 2018]. Par ses écrits sur le nazisme, le philosophe stalinien Lukacs contribua également à promouvoir « l’hypothèse d’une tradition de pensée allemande irrationaliste qui aurait favorisé le fascisme » [idem] et, dans ce cadre, il s’attaqua à la philosophie de Nietzsche et à son utilisation par les nazis, d’autant plus facilement que les cercles völkisch admiraient ses idées depuis la fin du XIXe siècle.
J’ai décrit les raisons immédiates et historiques de cette vision pessimiste des militants du KPD qui avaient réussi à sortir vivants des prisons et des camps. Ils avaient de bonnes raisons pour défendre l’idée d’une responsabilité voire d’une culpabilité collective allemande et d’une énième trahison de la bourgeoisie allemande – et en cela leur vision se rapprochait de celle de Niekisch avant 1933.
En effet, dans ses écrits apocalyptiques contre la république de Weimar et contre certains traits nationaux négatifs qu’il décelait chez ses compatriotes (les catholiques de l’Allemagne du Sud et les « petits-bourgeois » allemands et, parfois, les Prussiens ou les protestants), Niekisch avait toujours défendu l’idée d’une « misère allemande » congénitale, d’une sorte de malédiction qu’il fallait conjurer grâce à l’apport de « sang slave », en suivant l’exemple des « guerriers barbares », « asiatiques » ou anciens « Germains » de l’Est et du Nord, l’exemple du « bolchevisme », etc. Dans ses polémiques, il avait repris à son compte certains stéréotypes que les Allemands les plus critiques (de Goethe à Marx) appliquaient à leurs compatriotes (obéissants, sans culture ni goût, pédants, dépourvus de sens critique et de sens politique, apathiques, lâches, etc.) et Niekisch s’était servi de ces stéréotypes pour mieux souligner les qualités des peuples « barbares », germains, slaves, tatars ou asiatiques.
Devenu membre du KPD et du SED à sa sortie de prison, Niekisch voulait être bien vu des staliniens au pouvoir[1] dans la zone d’occupation soviétique et faire oublier ses écrits contre le KPD et le marxisme avant 1933. Il y réussit puisque, « dans les articles encyclopédiques du début de la RDA, peu soucieux du style, Niekisch est loué comme un antifasciste intègre et un représentant de l’héritage progressiste » [Templin, 2019].
Pourtant, en octobre 1933, Niekisch avait dressé un bilan complaisant de la répression nazie contre les socialistes allemands durant les dix mois qui venaient de s’écouler : « Le national-socialisme, en combattant l’ouvrier social-démocrate, menait la guerre contre un ennemi extérieur, la France. Il pouvait se concevoir comme une armée en marche, se livrant au combat, remportant ses victoires et célébrant ses héros morts pour la cause. Après la grande bataille décisive du 5 mars 1933, qui fut son “Tannenberg*”, il plaça ses prisonniers de guerre dans des “camps de concentration”. La disparition de la social-démocratie était considérée comme un nettoyage du sol allemand ; les espions français, l’avant-garde et les troupes auxiliaires furent éliminés. […] Les sociaux-démocrates furent expulsés de tous les postes où ils étaient autorisés à agir, en tant que fonctionnaires de Versailles, contre le peuple allemand ». Après avoir loué l’épuration et la répression menées par les nazis dans un style « neutre », Niekisch termine en invoquant son mantra favori : « Le national-socialisme a rétabli un régime militaire en Allemagne. C’est pourquoi il a pu se réapproprier l’Esprit de Potsdam[2]. La nature guerrière de la Prusse s’y manifeste pleinement » [« Une destinée manquée », 1933].
Ayant beaucoup de saloperies à se faire pardonner, « l’antifasciste » Niekisch se servit d’un charabia pseudo marxiste pour dénoncer des penseurs nationalistes dont il s’était pourtant largement inspiré durant les années 1920 et 1930 (à l’exception de son ami Jünger qu’il considérait toujours comme un « sismographe » du nazisme et non comme un protofasciste, même si notre éternelle girouette dénonça plus tard son « nihilisme ») : des auteurs comme Oswald Spengler* (qu’il jugeait désormais nocif alors qu’il avait été massivement influencé par lui) et Moeller van den Bruck* ; Nietzsche qui se serait attaqué aux Lumières[3] et à Hegel pour poser des jalons en vue de « l’instauration d’un nouvel ordre », celui de « la grande bourgeoisie allemande » et de « l’impérialisme césariste-fasciste » ; l’œuvre de Wagner qui aurait préparé les masses au « désir d’un Führer » et viserait à « distraire, désorienter et envoûter » les gens en les empêchant de s’intéresser aux véritables causes économiques de leurs problèmes ; et Schopenhauer qui exprimerait les pulsions et les passions de « la petite-bourgeoisie en déclin », classe opposée à la raison et au progrès social [cf. Penshorn, 2018].
Niekisch ne faisait ici pomper maladroitement ce que Mehring avait écrit sur Nietzsche et Schopenhauer : « Certes, il faut admettre que Schopenhauer était un homme de talent, et Nietzsche un peu poète, mais quelle était leur position sur les questions importantes qui agitaient leur époque ? Schopenhauer a rationalisé la Révolution de 1848 avec la stupidité totale d’un petit-bourgeois rabougri […] et Nietzsche a condamné le socialisme avec les lieux communs éculés de l’exploitation capitaliste, avec des phrases qu’un représentant de commerce n’utiliserait guère à une table de brasserie » [Mehring, 1909]. « Nietzsche n’est pas, comme le prétend l’ouvrage de M. Lindau, Nord und Sud, le “philosophe social de l’aristocratie”, mais bien le philosophe social du capitalisme » [Mehring, 1890]. « Nietzsche n’était pas seulement le héros mais la victime du grand capital » ; certes « il ressentait avec dégoût la misère sans limites qu’engendre le Capital » mais « il chercha désespérément la raison du grand capital » [Mehring, 1893].
Cette vision négative de l’histoire allemande (« le bilan de toute l’histoire allemande s’avère être un terrible néant », écrivit Niekisch en 1945, [cité in Kaiser 2024]) convint au régime stalinien est-allemand pendant une brève période.
Cependant, les tensions croissantes entre les Alliés occidentaux et l’URSS poussèrent cette dernière et ses marionnettes locales, le KPD et le SED, à changer radicalement de discours[4]. Il n’était plus question de se lamenter sur la « misère » du passé allemand, de chercher ce qui, dans l’histoire et les mentalités du peuple allemand, avait permis et facilité la victoire du nazisme. Il n’était même plus souhaitable de reconnaître les mérites des résistants de la dernière heure comme les conspirateurs du 20 juillet 1944*, ou les petits groupes modérés de catholiques et de protestants qui avaient agi indépendamment du KPD. On ne pouvait plus, comme Niekisch l’avait fait dans un texte au titre apocalyptique[5], « reprocher à la majorité des Allemands leur complicité dans l’Holocauste et leur inaction[6] », éviter « de se plaindre du statut d’occupation de l’Allemagne », voire même se montrer « reconnaissant de cette conséquence modérée de la guerre » [cité in Penshorn, 2018]. Il fallait désormais construire un nouvel État dans lequel le discours officiel antifasciste et résistancialiste des communistes au pouvoir lavait en quelque sorte les citoyens de la RDA de toute culpabilité collective et rompait avec un discours jugé trop fataliste.
La direction du KPD ne voulait plus suivre la ligne qu’avait défendue l’un de ses historiens, Johannes Becher dans son livre Deutsches Bekenntnis. Dans cet ouvrage, Becher « affirme avec force que la grande majorité du peuple allemand a approuvé la politique d’Hitler, et décrit aussi clairement la participation d’“Allemands tout à fait normaux” aux crimes de l’Holocauste. En conséquence, il appelle les Allemands à la repentance, sans épargner les antifascistes actifs, dont l’échec constituerait un péché d’omission politique. Becher se prononce avec empathie en faveur de la honte : la honte serait un “sentiment révolutionnaire qui, profondément ressenti, fait rayonner tout l’être humain et brûle les scories de l’ancien monde pourri en nous”. Cette catharsis serait nécessaire à la construction de la nouvelle Allemagne » [Penshorn, 2018].
Le Parti communiste est-allemand proposa une nouvelle vision nationale : bien sûr, le KPD était toujours le digne héritier de la guerre des paysans, de Thomas Münzer, des Lumières allemandes, et des communistes qui avaient eu un comportement héroïque en combattant à la fois les nazis et les sociaux-démocrates – ces traîtres à la classe ouvrière et ces « sociaux-fascistes », selon le KPD des années 1924-1934. Pour le Parti, Staline avait évidemment eu raison de signer le pacte germano-soviétique. Par procuration, les citoyens est-allemands devaient désormais être fiers d’appartenir à un « État antifasciste » exemplaire qui, de surcroît, allait abolir le capitalisme (et donc les sources du « fascisme[7] »). Par contraste, la RFA était présentée comme un monstre gangrené par la présence d’anciens nazis nichés à tous les niveaux de l’appareil d’État, et les États-Unis comme une puissance désireuse d’imposer le « fascisme » partout dans le cadre de leur lutte contre l’Union soviétique.
Niekisch ne voulut pas prendre ce virage – ou alors il ne comprit pas qu’il allait payer cher son entêtement idéologique. Il fut dénoncé comme un adversaire dangereux du SED et du KPD dans les débats politiques qui eurent lieu à partir de 1949 dans la zone d’occupation soviétique, et il perdit son travail à Berlin-Est dès 1951.
Selon un politologue néofasciste, Niekisch était démoralisé par cette dernière mésaventure, mais « Son objectif restait l’unité spirituelle allemande : sans une culture panallemande, toute politique panallemande serait impossible. Son court essai sur les pôles de l’Est et de l’Ouest (Ost und West) et son Europäische Bilanz (Bilan européen), résigné mais exhaustif, témoignent de cette attitude ; son mémorandum adressé au haut-commissaire soviétique quelques jours avant le 17 juin 1953 comprenait une remise en cause fondamentale de toute idée selon laquelle on pourrait édifier une communauté solidaire à coups de baïonnettes [l’auteur, un néodroitier, ne nous fournit aucune citation à l’appui de cette thèse, Y.C.]. L’absence de réaction montre à quel point ses idées restèrent sans effet sur la politique concrète de la RDA. Certes, Niekisch restait convaincu que les Allemands et les Russes étaient des partenaires naturels ; mais les rapports de force étaient figés et “la République démocratique allemande n’était rien d’autre qu’un pauvre diable vivant exclusivement de la grâce de la Russie” » [Kaiser, 2024].
Contrairement à la légende colportée par ses admirateurs de droite et de gauche, ce n’est donc pas son indignation supposée[8] face à la répression du soulèvement ouvrier de 1953, deux ans plus tard, qui marqua le début de ses problèmes avec le régime stalinien mais le fait qu’il ait choisi de soutenir Anton Ackerman, un opposant[9] de Walter Ulbricht, et que ce dernier gagna la bataille idéologique au sein du Comité central.
Niekisch ne comprit pas que, avec la création de deux États en 1949, les dirigeants du SED allaient désormais se désintéresser de la critique des aspects négatifs du passé allemand. Ils voulaient désormais se présenter comme les représentants de toute l’Allemagne qu’ils souhaitaient réunifier sous leur direction. Ils réécrivirent donc l’histoire :
– les historiens officiels rendirent les puissances occidentales responsables de l’ascension d’Hitler au pouvoir : « les magnats des monopoles et les grands banquiers allemands, américains, anglais et français auraient conspiré en faveur d’une paix de compromis entre l’Allemagne [nazie] et les Alliés occidentaux » [Penshorn, 2018] ;
– « les bombardements des villes allemandes […] furent désormais interprétés comme des crimes de guerre (notamment à l’occasion du cinquième anniversaire du bombardement de Dresde en 1950) et intégrés dans un récit de victimisation (est-)allemand qui remplaçait de plus en plus la mise en lumière des crimes allemands » [idem] ;
– avec le déclenchement de la guerre de Corée, « les États-Unis furent accusés de préparer un nouvel Auschwitz » et d’incarner l’avant-garde du fascisme occidental ;
– le RFA fut « dépeinte comme un État gouverné par le capital financier où le retour d’un régime fasciste n’était qu’une question de temps » et l’on dénonça « la résurgence du militarisme prussien » à l’Ouest [idem] ;
– quant au soulèvement populaire de juin 1953 en RDA, il fut vécu par les bureaucrates staliniens comme « un rappel de l’époque nazie » [idem].
Pour parachever le tableau, les dirigeants de la RDA se mirent aussi à faire l’éloge des traditions germaniques et des luttes des Germains contre l’empire romain (leitmotiv de Niekisch dans Die dritte imperiale Figur, 1935), mais aussi à réhabiliter le rôle de Luther (au grand désespoir du même Niekisch).
Bien qu’il ait toujours été une girouette, Niekisch fut incapable de s’adapter rapidement à cet important changement de ligne opéré par le SED et le KPD, même s’il endossa une grande partie de ces « analyses ».
Ainsi, en mars 1950, Niekisch écrivit que « l’impérialisme américain avait lui-même pris goût au fascisme et trouvait ses méthodes avantageuses pour lui-même » tout en ressortant sa vieille rhétorique völkisch-décadentiste et en l’appliquant à la RFA :
« L’observation montre que les organismes, tout comme les peuples, qui sont voués à la mort perdent leur instinct de conservation. Le goût et la tendance les attirent vers ce qui les achève définitivement. L’instinct d’autodestruction les submerge. La politique de la République fédérale d’Allemagne est placée sous le signe de l’autodestruction et de l’auto-déchéance de l’Allemagne. C’est pourquoi quiconque se tourne vers l’Ouest allemand a l’impression de sentir la pourriture et la décomposition. Les signes de décomposition et de pourriture apparaissent sur le corps d’un peuple lorsque son existence n’a plus de sens » [cité in Penshorn, 2018]. Il se demanda si « le véritable Allemand » n’avait pas « survécu à l’Est[10] » et s’il ne lui incombait pas donc de réussir « l’épreuve coûteuse de l’affirmation de soi » puisque les Allemands de l’Ouest étaient en train de se transformer en « mercenaires, légionnaires et soldats au service des Américains » dans le cadre du réarmement de la RFA [cité in Templin 2019].
A suivre…
[1] Penshorn [2018] se demande si Niekisch était sincère. Il nous révèle que, dans ses lettres à ses amis « nationaux-conservateurs » comme Jünger, Niekisch « expose en détail sa nouvelle attitude antinationale » et son dégoût pour « le sentimentalisme des Allemands de l’après-guerre, en particulier des expulsés ». A l’époque, Niekisch « reprochait à la majorité des Allemands leur complicité dans l’Holocauste et leur inaction, et estimait qu’il ne fallait pas se plaindre du statut d’occupation de l’Allemagne, mais être reconnaissant de cette conséquence modérée de la guerre ». Penshorn ne fournit aucune citation sur la « nouvelle attitude antinationale » de Niekisch dans sa correspondance privée, mais cette éventuelle parenthèse temporaire ne remet pas en cause les fondements de son idéologie nationaliste-impérialiste.
[2] Cet « Esprit de Potsdam », qu’il appelle aussi la « Loi de Potsdam » ou « L’Esprit de Potsdam » possède toujours un sens extrêmement positif et constitue donc ici un « bon point » accordé à Hitler en 1933. Potsdam fut certes la résidence des rois de Prusse à partir du XVIIe siècle, et la Prusse joua un rôle décisif dans l’unité allemande, mais, chez Niekisch, l’« esprit » de ce bastion de la caste militaro-aristocratico-monarchique s’oppose symboliquement à celui de « Weimar », la république démocratique qu’il déteste jusqu’au plus profond de ses entrailles. Même s’il existe plusieurs conceptions du « prussianisme » (terme plus répandu que l’« Esprit de Potsdam »), elles défendent toutes les mêmes principes : le culte de l’État comme agent d’homogénéisation de la « communauté nationale » et donc la primauté du politique sur l’économique ; des rapports sociaux fondés sur le devoir, la discipline et le respect des hiérarchies ; un style de vie frugal ; le culte de l’efficacité organisationnelle et de la technique. Tous ces principes sont mis au service de la puissance de l’État, de la nation, et pour les courants « völkisch » et nazis de la race germanique ou « aryenne », ce qui peut servir à justifier des projets pangermanistes et impérialistes. Pour approfondir cette question, on lira les articles de Dupeux [1987] et Gisselbrecht [1987].
[3] Rappelons que Niekisch avait passé toutes les années 1920 et 1930 à dénoncer la Révolution française et les Lumières. Il considérait « le marxisme comme un prolongement des Lumières et comme faisant partie de la société bourgeoise, qui, selon lui, repose sur un matérialisme vulgaire » [Pittwald, 1996]. Comme l’écrivit Niekisch en 1935, « La Révolution française fut, en ce sens, un succès juif, tout comme l’avait été la Réforme allemande plusieurs siècles auparavant. Les Lumières, dont le sol avait vu germer les idées de 1789, avaient “par principe” érodé toutes les institutions, traditions et privilèges qui faisaient obstacle au développement de la raison économique” » [Die dritte imperiale Figur]. La « raison économique » est pour Niekisch le Mal absolu, parce qu’elle serait dominée par « l’Esprit juif », ou la « Figure du Juif », mais aussi parce qu’elle sape, selon lui, « toutes les institutions, traditions et privilèges » nationales, et ici germaniques. On voit que Niekisch avait une sacrée « pente à remonter » pour être crédible auprès des staliniens.
[4] En juillet 1952, Walter Ulbricht n’hésita pas à reconnaître que « jusqu’à présent, l’histoire allemande a souvent été présentée comme une “misère allemande” » [cité in Penshorn, 2018].
[5] Daseinsverfehlung peut se traduire littéralement par « Le défaut grave, ou la faute grave, de l’Être-là allemand », ou plus simplement par « L’échec existentiel » de l’Allemagne. Il ne faut pas oublier que le concept de Dasein occupe une place centrale dans la pensée du philosophe nazi Heidegger, et peut donc avoir un sens particulier ici, mais j’ignore si Niekisch voulait y faire allusion.
[6] Dans une lettre du 28 décembre 1945 Niekisch écrit même : « Ce n’est pas la faute d’Hitler seul, c’est la complicité de tout le peuple. Chaque peuple a le gouvernement qu’il mérite. Je n’accorde aucune circonstance atténuante à aucun prisonnier de guerre, pas même au plus petit. [...] Il me semble que Jaspers a tout à fait raison lorsqu’il disait que ceux qui sont coupables sont ceux qui (bien sûr en s’adaptant au régime hitlérien) vivent encore aujourd’hui » [cité in Penshorn, 2018].
Niekisch fait ici allusion à un livre écrit par le philosophe chrétien Karl Jaspers paru en Allemagne en 1946 Die Schuldfrage, littéralement « La question de la culpabilité » (en français, La culpabilité allemande, Minuit, 1948) – un thème destiné à devenir omniprésent dans les débats politiques. Ce livre « fut sans doute la tentative la plus sérieuse et la plus discutée de l’immédiat après-guerre pour appeler les Allemands à une introspection et à une purification historiques et morales » [Koenen, 2009].
[7] Les staliniens allemands avaient toujours eu des réticences à utiliser l’expression de national-socialisme à cause du mot « socialisme » ; ils préférèrent d’abord dénoncer le « nazisme » puis finirent par noyer ce concept dans la notion plus générale de « fascisme ». A leurs yeux, ce concept avait un avantage : dépourvu de racines spécifiquement allemandes, il reposait désormais uniquement sur des facteurs généraux, abstraits, internationaux, inséparables du capitalisme et de l’impérialisme – surtout américain.
[8] J’écris « supposée » parce que ses partisans d’extrême droite ou ses fans « de gauche » ne citent aucun texte public dans lequel il aurait exprimé en 1953 son opposition à la répression du régime est-allemand contre les ouvriers qui firent grève et/ou manifestèrent dans 250 villes en RDA.
Le Dictionnaire Maitron reproduit imprudemment la même rumeur sur son attitude face au régime stalinien : « Libéré de la prison de Brandebourg en 1945, presque paralysé et à moitié aveugle, il s’installa à Berlin dans la zone soviétique et resta en RDA, tout en adoptant une attitude critique, par exemple lors de la révolte ouvrière de 1953 ». Le Maitron ignore que Niekisch habita toujours à Berlin-Ouest même s’il enseigna à l’Est, et il ne cite aucun texte prouvant cette prétendue « attitude critique ». De plus, dans un texte publié par l’Agence fédérale pour l’éducation civique (la Bundeszentrale für politische Bildung qui diffuse de solides articles historiques malgré sa ligne ultra modérée), on peut lire : « Ernst Niekisch avait des sentiments partagés concernant le soulèvement de 1953. D’un côté, il jugeait erronée la politique et l’économie menées par la RDA sous Walter Ulbricht, et considérait ses responsables comme des faillis. De l’autre, il était absolument convaincu qu’il ne pouvait s’agir d’un soulèvement ouvrier. Les véritables travailleurs, pensait-il, ne se seraient pas rebellés contre un ordre socialiste, malgré tous ses défauts. Des provocateurs impérialistes américains, dirigés depuis Berlin-Ouest, ville de première ligne, étaient à l’œuvre. Partagé entre les faillis et les provocateurs, Niekisch prit le parti des faillis. Son point de vue sur le soulèvement hongrois de 1956 était encore plus catégorique » [Templin, 2019]. Malheureusement, l’auteur ne fournit aucune citation à l’appui de cette description à charge, donc le doute peut subsister.
[9] Les échecs répétés de Niekisch s’expliquent sans aussi par le fait qu’il ne fut jamais « un bon tacticien », et que « par conséquent, il lui manquait certaines des qualités nécessaires pour réussir en tant qu’homme politique » [Templin, 2019].
[10] « Ces espoirs de voir l’Allemagne perdurer à l’Est ont fourni aux partisans de la Nouvelle Droite un argumentaire idéal après la chute de la RDA. À leurs yeux, la véritable essence allemande se trouvait sous la glace et les ruines de la dictature, aspirant à une grandeur nouvelle » [Templin, 2019].
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SOMMAIRE
Introduction
Préambule
https://npnf.eu/spip.php?article1302
Une pluralité suspecte d’admirateurs
Deux portraits utiles
Un militariste…planqué
Une personnalité « de gauche » très « ambiguë »
Pourquoi Niekisch est-il obsédé par « l’Esprit romain » ?
https://npnf.eu/spip.php?article1303
Un long voyage dans l’extrême droite nationaliste et philofasciste
Le moins sophistiqué des idéologues nationalistes
Fin théoricien ou infatigable girouette ?
https://npnf.eu/spip.php?article1304
Un festival de contradictions
Un idéologue fasciste qui n’a jamais rien compris à Hitler
Pour une nouvelle guerre mondiale
Des critiques superficielles de Hitler
« Figure », « Figure impériale » et « Figure du Travailleur »
https://npnf.eu/spip.php?article1305
Die dritte imperiale Figur
Lénine, Staline et le « bolchevisme « selon Niekisch
Un « anticapitalisme » de pacotille
Völkisch et étatiste
Un antisémite enragé
https://npnf.eu/spip.php?article1306
Attaques personnelles contre Hitler et « arguments » antisémites biologiques
Du fascisme au stalinisme et retour sous un masque prétendument « de gauche »
Quand un blog de gauche embellit les actions et la pensée de Niekisch
La « vision de la misère » allemande : de Goethe à Niekisch
La France et le Saint Empire romain germanique
https://npnf.eu/spip.php?article1307
De la chute du régime nazi à la guerre de Corée
https://npnf.eu/spip.php?article1308
Qui furent les authentiques « résistants » dans l’Allemagne nazie ?
Deux visions opposées de la « résistance »
Les efforts de Drexel
Le jugement secret du « tribunal populaire » de 1939
Une légende solidement fabriquée à l’Est
Postérités multiples, réelles et imaginées
Happy end pour un facho ?
https://npnf.eu/spip.php?article1309
Annexe 1 : Falsifications et omissions de Wikipedia
Annexe 2 : La rencontre de Niekisch avec Mussolini
https://npnf.eu/spip.php?article1310
Glossaire
Sources