Die dritte imperiale Figur (La Troisième Figure impériale)
Dans ce livre, Niekisch invoque la « Figure impériale » et « mythique » du « Travailleur » censé mettre fin à « Tesprit bourgeois » et aux valeurs prônées par celui-ci (individualisme, libéralisme, parlementarisme, lutte contre les inégalités, démocratie, etc.). Cette « Figure impériale » germano- slave ou prusso-slave façonnera l’Allemagne : « Seule une éducation prussienne de la volonté, ancrée dans un bloc slavo-germanique, pourra lui donner la souplesse de T acier, la seule capable de surpasser par son ampleur T éducation romaine. Son mode de vie ordonné s’harmonisera avec celui de la Russie : l’esprit de l’ordre soufflera de l’Oural à l’Elbe, pour chasser l’esprit de la démocratie au-delà du Rhin et des Alpes » [cité in Bagozzi, 2010).
Niekisch souhaite la « révolution », la « destruction » de l’Etat (de la république de Weimar, surtout pas la destruction de tout État). Ce n’est nullement un « anarchiste », contrairement à ce que peuvent écrire certains plaisantins néo-droitiers ou journalistes pressés[1]. Cette « destruction de l’Etat » ne doit pas être effectuée par la classe ouvrière ou les travailleurs mais par... l’Allemagne (?!) : « il est nécessaire pour l’Allemagne d’exterminer par le feu et l’épée la société bourgeoise » [« L’espace politique de la Résistance allemande », 1931],
Lénine, Staline et le « bolchevisme » selon Niekisch
Niekisch prône l’alliance avec l’URSS parce qu’il voit dans la révolution d’Octobre une révolution « qui, contrairement à toute la théorie marxiste, n’entraîna pas la suppression de l’Etat, mais le renforça considérablement. Cet Etat totalitaire, avec ses possibilités d’organisation, le fascina » [Springer, 2023). D’ailleurs, il écrit que « /’ URSS et le communisme incarnent des forces vitales anti-européennes » [« Une destinée manquée », 1933).
Niekisch admire Lénine parce qu’il « ne considérait plus les choses sous un angle juif et ne les orientait plus vers T intérêt juif » : de plus, « vu ses origines biologiques, [Lénine] n’était pas non plus lié de manière souterraine au système économique juifi> [Die dritte imperiale Figur, 1935].
Pour ceux qui n’auraient pas compris pourquoi Niekisch se méfie de Marx, et apprécie le tandem Lénine-Staline : selon Niekisch, « C’est en effet en tant que Juif que Marx aurait pu élucider le capitalisme comme une étape capitale de l’entreprise de domination mondiale juive ; mais c’est aussi en tant que Juif qu’il aurait voulu inaugurer l’étape suivante, en faisant main basse sur l’âme du “Travailleur Le mérite fondamental des “Russes ” Lénine et Staline aurait ici été de redresser la barre face au Juif Trotski » [Dupeux, 1984B],
Pour Niekisch, le dirigeant bolchevik a su contenir la prétendue influence « juive » de Lev Davidovitch Bronstein : « Dans le cadre de la relation d’hommes d’Etat qui s’établit par la suite entre Lénine et Trotski, écrit Niekisch, Lénine s’acquitta d’une dette historique de reconnaissance envers Karl Marx ; mais comme Lénine dirigeait sans contestation, il était établi qu’un point de vue et un horizon slavo-asiatiques avaient supplanté le point de vue juif » [Die dritte imperiale Figur, 1935].
Niekisch vante les qualités « raciales » de Lénine : mi-« slave » et mi-« tatare », il aurait été plus proche des « instincts élémentaires », guerriers, du « peuple russe », un peuple « jeune[2] », donc non « pollué » par les idées démocratiques occidentales (« droits-de-l’hommistes », disent aujourd’hui les néofascistes et les néo-droitiers, mais aussi certains « radicaux » ou « gauchistes » invertébrés) et très éloigné des spéculations du « JuifMarx ».
Niekisch perpétue une vieille tradition russophile chez les intellectuels allemands : le philosophe Nietzsche, le poète Rilke, l’écrivain Thomas Mann pensaient que « ce vaste pays » « considéré comme non civilisé » était « guidé par des instincts archaïques », et ces écrivains ont glorifié « la pureté intellectuelle et morale intacte du peuple russe », bien avant Niekisch [Herzinger, 2021],
Niekisch admire le bolchevisme parce que son « sang » irrigue et « fait battre le cœur des besoins vitaux de la nation ». Il précise : « Cependant, il ne s’agit en aucun cas pour b Allemagne de se “bolchéviser, de se russifier et de s’asiatiser” ; il est nécessaire qu’elle se tourne vers le modèle oriental. Elle en tirera alors sa propre solution, sa forme particulière » [« Le cadavre dans le placard »,1931],
Niekisch donne un sens très spécial à la révolution bolchevique : « Dans la peur extrême de la mort, la Russie s’est emparée de l’idée de Potsdam[3], l’a intensifiée jusqu’à la limite ultime, presque jusqu’à l’excès, et a créé cet Etat militaire absolu, qui impose la discipline des casernes dans sa vie quotidienne, dont les citoyens savent endurer la famine quand il faut combattre, et qui, dans toutes les manifestations de la vie, fait preuve d’une ardeur belliqueuse [« L’Idée de Potsdam », 1931]
Ce qu’il admire dans la période dite du « communisme de guerre[4] [5] » et dans le « collectivisme » à la sauce soviétique, c’est sa « performance militaire », son « héroïsme guerrier », « la force irrésistible de l’idée de l’Etat total ». Il est persuadé que « La substance allemande sera cependant, en fin de compte, assez puissante pour transformer elle-même le principe communiste en un instrument de la grandeur allemande à venir. Même chez Lénine, qui n’a jamais été un prolétaire, la logique de sa théorie marxiste s’est soumise à l’impératif politique de sa substance ethnique russe » [« L’esprit de la Résistance allemande », 1931],
Si cette prose vous semble obscure, elle ne Test pas pour ses fans néofascistes italiens : « Il appartenait donc à ! Allemagne de résister et de se libérer, de s’unir à la Russie dans cette immense bataille éternelle entre !’Esprit et la Matière, entre l’Orient et l’Occident » [Bagozzi*, 2010],
Certes, Niekisch apprécie Lénine, mais il apprécie encore plus Staline : « Lorsque, après la mort de Lénine, Trotski voulut une nouvelle fois regagner le terrain perdu pour la cause de l’Eternel Juif, il fut banni par Staline. Face à la Figure juive, Staline revendiqua pour l’élément slavo- asiatique l’indépendance impériale à laquelle Lénine l’avait élevé » [Die dritte imperiale Figur, 1935], « Staline n’a pas trahi la révolution : il a au contraire empêché son échec » ; il a permis au peuple russe de renouer avec « ses instincts originels » [Simoes, 1992], et ainsi empêché que son pays devienne « une colonie de ses alliés occidentaux ».
Niekisch défend les vertus de la planification et de la collectivisation forcée qui mettent en œuvre « un effort moral et national prodigieux visant à atteindre l’autarcie ». Il effectue même un voyage en URSS en 1932 dont il revient enthousiasmé : « Le paysan n’a pas sa place dans l’Etat ouvrier : par conséquent, il doit disparaître. Le paysan doit devenir un ouvrier » [cité in Milanesi, 2021],
Quand il sera arrêté et jugé par les nazis, Niekisch devra, bien sûr, rendre compte de toutes ces déclarations « prosoviétiques », favorables au « bolchevisme ». Ses explications devant le tribunal valent la peine d’être citées : « Je suis d ’avis que 1 ’Etat allemand, organisé selon un modèle technique, industriel et de grande entreprise, a besoin d ’être complété par un Etat organisé selon un modèle technique, agricole et de grande entreprise ; l ’Allemagne entretiendrait le même rapport avec celui-ci que la ville avec la campagne. A côté de l’usine allemande de biens industriels, il faut, en quelque sorte à titre complémentaire, une usine de céréales et de viande poussée à des performances techniques maximales, ainsi que des sources de matières premières techniquement parfaites et parfaitement organisées. Naturellement, la Russie pourrait remplir cet objectify [cité in Pittwald, 1996],
Cette façon astucieuse, pour un individu accusé de haute trahison, d’expliquer les avantages d’une alliance germano-russe à des juges nazis, et donc de se dédouaner de toute accusation de sympathie pour le « bolchevisme », peut aussi être interprétée comme l’exposé, en termes crus, sans langue de bois, du véritable projet du national-révolutionnaire Niekisch qui ne fut jamais « bolchevik » ni « communiste »...
Quoi qu’il en soit, son amour immodéré pour Staline et l’URSS ne faiblit pas avec le temps puisqu’il écrit encore en 1950, alors qu’il n’est plus en prison et vit en liberté à Berlin-Ouest : « [...] le lien entre Staline et b avènement de b Union soviétique est si étroit qu’il apparaît immédiatement que c’est l’œuvre de cet homme [...]. Staline n’est pas un homme de pouvoir ou de réussite comme les autres. Une époque de l’histoire mondiale est incarnée par lui. Le souffle de l’histoire mondiale plane encore autour de lui » [cité in Milanesi, 2021],
Un « anticapitalisme » de pacotille
Sa dénonciation du monde « bourgeois » et son « socialisme » n’ont rien à voir avec le socialisme et le communisme, comme le soulignent d’ailleurs ses disciples néofascistes, qui comprennent beaucoup mieux la nature profondément réactionnaire de Niekisch que les intellectuels de gôche qui se sont infatués de lui.
Dans le programme de la revue Widerstand, publié en avril 1930, Niekisch prône le « retrait de l’économie internationale », l’autarcie, « la réduction de la population urbaine et la reconstitution des possibilités de la vie paysanne » ; il vante les vertus de « bascétisme » de « la pauvreté et d’une vie simple » [cité par Cuadrado Costa, 1989], Même s’il reviendra sur cette position plus tard, on est à des années-lumière d’une conception « socialiste »
De toute façon, sa « critique » du capitalisme est extrêmement superficielle.
Comme tous les « nationaux-révolutionnaires », il n’envisage « nullement de porter atteinte au capitalisme privé, si ce n’est pour l’englober dans des corporations de types divers, à égalité de dignité avec le monde du travail. Le nationalisme-révolutionnaire vise à b instauration d’un ordre nouveau qui permettra, par b utilisation de procédés modernes (propagande, organisation des masses), par le développement des grandes passions politiques contemporaines (nationalisme et même socialisme), de revenir à un ordre naturel, organique, orienté par la vie et non par l’intellect » [S. François, 2009j.
Certes, dans ses écrits, Niekisch dénonce « le système capitaliste », « la misère », « les tendances à la privatisation », « les situations de détresse générale effroyable » que ce système provoque. Mais, en réalité, il ne cible que les aspects strictement financiers, monétaires ou spéculatifs du capitalisme : les « dettes commerciales », « la dette extérieure », « bétalon-or », « une mince couche de rapaces internationaux », « le chantage du capital financier international », « la monnaie-or », « le joug fiscal », « les devises étrangères », « b exploitation tributaire du peuple allemand », « les spéculateurs fonciers internationaux », « les capitaines de la haute finance », « le contrôle étranger », « les chevaliers pillards modernes », les « vainqueurs » qui ne font que « s’engraisser du sang du peuple allemand », etc.
A l’instar de tous les « anticapitalistes » en carton-pâte, Niekisch dénonce la corruption comme si elle était distincte du capitalisme : « lespots-de-vin », « la noblesse corrompue », « le financier, le pur ploutocrate », etc. Cela ne l’empêche pas, en même temps, de dénoncer Hitler parce que ce dernier
aurait seulement dénoncé « le capital “spéculatif” ».
Et, après la seconde guerre mondiale, Niekisch vilipende le « Komfortismus » américain, ce capitalisme qui assure le « confort » à chaque citoyen (de « Faspirateur » à la « voiture individuelle », en passant par « la salle de bains » et... « Fhygiène » !) et est « un substitut efficace à la religion » [Europäische Bilanz, 1951], Cette dénonciation de la prétendue société de consommation est superficielle, même si elle peut sembler « radicale » aux yeux de certains tenants, à gauche, de la thèse de « l’embourgeoisement » ou de la « disparition » de la classe ouvrière.
Comme les idéologues de tous les mouvements populistes de droite et de gauche (altermondialistes, tiersmondistes et anti-impérialistes compris), Niekisch ne s’attaque ni à la hiérarchie et à l’encadrement capitalistes (et pour cause, il admire la discipline militaire !), ni à l’exploitation économique au sein des entreprises. Il prétend détester « la bourgeoisie » (ce « Rotary Club », cette « franc-maçonnerie » de « chevalierspillards » [« Le cadavre dans le placard », 1931] mais Niekisch en a une vision caricaturale et étriquée. Il lui reproche surtout de ne pas défendre les intérêts de la nation allemande, les « traditions patriotiques ». Certes, il peut parfois dénoncer « F impérialisme » et le fait que « les peuples coloniaux soient saignés à blanc par les peuples industrialisés », mais c’est uniquement parce que l’Allemagne, ce « pays colonisé et prolétarisé » [« Hitler, une fatalité allemande », 1932], ne possède pas encore d’empire.
Niekisch n’est pas hostile à la vision de son ami Jünger, à « la réunion de tous les Allemands vivant en Europe à F intérieur d’un seul Etat, d’un “grand et puissant Reich ’’pourvu d’une armée, d’une flotte et de colonies, c’est-à-dire un Etat d’importance mondiale » [Segeberg, 1995]. En effet, un partisan d’une « politique de puissance », comme Niekisch, peut seulement défendre une politique impérialiste - comme en témoigne le programme de l’ASP dont il était l’idéologue dans les années 1926-1928 et qui réclamait, dans son programme, le retour des colonies allemandes à la république de Weimar.
« Dans le cadre de son concept national-révolutionnaire, Niekisch élabore un programme géopolitique qui prévoit le réaménagement de l Europe sous la direction de l Allemagne. [... ] Niekisch place l’expansion vers l’Est au centre de ses réflexions. [...] C ’est à partir d’un “front germanico-slave ” que la lutte contre l Europe occidentale doit être menée. L’objectif visé est une grande zone économique dictée par l Allemagne. Le bloc de pouvoir en formation engloberait dans un premier temps l Autriche, la Hongrie, la Tchécoslovaquie, la Yougoslavie, la Bulgarie, la Roumanie, la Pologne et le Danemark. [... ] [Ce] ne serait toutefois qu ’une étape intermédiaire vers un territoire plus vaste, qui s’étendrait “de l’océan Pacifique au Rhin, de Vladivostok à Vlissingen “ [...]. F ’intégration de l’Union soviétique est la condition préalable à la réussite de ce modèle ambitieux » [Pittwald, 1996].
« Ambitieux »... mais surtout loufoque !
C’est pourquoi il est impossible de prendre au sérieux Niekisch quand il semble exprimer une certaine sympathie pour les révoltes des peuples colonisés :
« Seuls certains peuples privilégiés ont le droit de profiter des acquis du progrès technique. Cette supériorité doit maintenir les autres peuples “sous-développés ” dans un état de dépendance et de servitude, sans le moindre espoir de libération. Ils doivent accepter des produits industriels à des prix exorbitants en échange de matières premières et de denrées alimentaires. Le sens des relations économiques internationales doit se limiter à F exploitation des peuples colonisés par les pays industrialisés, à la manière de ceux qui peuvent se partager la terre et s’en emparer d’une main de fer. Toutes ces conditions n’existent plus. Il n’y a plus rien à découvrir. Le monde est déjà devenu trop petit. Les peuples colonisés ont commencé à s’emparer des machines et à s’industrialiser. Ils ne considèrent plus leur assujettissement comme un état de dépendance inéluctable, voulu par Dieu. La révolte gronde parmi eux. Leur avantage réside dans le fait qu’ils se trouvent à proximité des sources de matières premières et que, dans la concurrence internationale, ils disposent d’une main-d’ œuvre moins chère et moins exigeante » [« Le cadavre dans le placard », 1931]
Dans ses textes, Niekisch loue le sens de l’ordre des Prussiens, d’une « Allemagne prussienne, disciplinée et barbare, plus soucieuse de puissance que de spiritualité ». Pour lui, « la Prusse était
historiquement enracinée en Europe de l’Est. Le flanc occidental de l’empire tsariste, dont les bolcheviks avaient hérité, jouxtait directement la Prusse. Il n’y avait pas de place pour une Pologne souveraine, et encore moins tournée vers l’Occident » [Templin, 2019], La Prusse est la région d’Allemagne qui, selon lui, a su résister militairement à l’influence catholique-romaine-occidentale, conserver « les forces éthiques de la vie » et cultiver une saine animosité envers l’Europe : « La Prusse était anti-romaine en tant que puissance protestante, en tant qu’Etat de force face à la métaphysique de P empire » [Die dritte imperiale Figur, 1935], mais Niekisch lui reproche de n’avoir pas su « opposer à la volonté impériale de Rome[6] [7] une volonté impériale propre d’une ampleur équivalente », de ne pas avoir été « capable de fonder un empire mondial » à partir de « l’ espace nordique-protestant » [Die dritte imperiale Figur, 1935, mots soulignés par mes soins]. Il loue les vertus d’un « Etat total », d’un « socialisme de guerre », d’un « Etat völkisch » (ethnoraciste), d’un « Etat tout-puissant »_et la supériorité de la « substance allemande ».
Völkisch et étatiste
Malgré tous les rideaux de fumée dont il s’est entouré et qu’entretiennent ses disciples de droite et « de gauche » au XXIe siècle, Niekisch doit être rangé, sans la moindre hésitation, dans l’extrême droite préfasciste et philofasciste, qu’elle soit national-révolutionnaire, national-bolchevique ou völkisch (ethnoraciste).
Dès 1923, Niekisch vante les mérites d’un État fort, guerrier, pour créer et/ou consolider une « communauté nationale » (à dominante germanique) soudée derrière ses chefs, et qui soit prête à élargir son influence à l’est de l’Elbe, en faisant les yeux doux à l’URSS, mais en ayant une attitude agressive vis-à-vis des États d’Europe orientale et centrale que l’Allemagne devra inévitablement dominer pour former un empire euro-asiatique, « de Vladivostock à Flessingue » (au nord des Pays- Bas), pour lutter contre « Paméricanisation » de la planète (sur les étapes de construction de cet empire imaginaire, cf. p. 35).
Un publiciste néodroitier souligne que Niekisch a été fortement influencé par le géoanthropologue Friedrich Ratzel (1844-1904) et le géopoliticien Karl Haushofer (1869-1946) pour qui 1 ’État était une « entité organique dotée d’une pulsion d’expansion permanente ». Ce qu’un universitaire exprime en termes plus neutres en écrivant que la vision du monde de Niekisch repose « sur cinq piliers inébranlables : la prussianité, la vie militaire, le protestantisme1, l’Etat et l’orientation vers l’Orient bolchevique » [Springer, 2023].
Comme chez tous les fascistes, l’État joue un rôle central dans sa pensée, contrairement à celle de Karl Marx : pour Niekisch, l’État est « né du peuple », selon l’expression révélatrice d’un néofasciste allemand.
Niekisch veut que l’État puisse intervenir sans aucune entrave dans l’économie. Comme il l’explique dans son livre Entscheidung en 1930, il veut « recréer un véritable Etat allemand, un Etat pour lequel on veut à nouveau mourir, on peut mourir et on a le droit de mourir » [cité in Pittwald, 1996]. Dans son imagination délirante, il croit que son « communisme » fantasmatique « en
décivilisant, en déseuropéanisant, en déromanisant, enpaganisant » l’Allemagne est capable de restituer « l’air et l’espace à l’esprit germanique. En déchaînant le chaos, il crée de nouveaux besoins d’ordre » [cité in Dupeux, 1998],
Ce tropisme national-étatiste permet sans doute d’expliquer l’attirance de cet individu qui vient de la « gauche » pour les idées völkisch (ethnonationalistes et racistes) et celles de la prétendue « révolution conservatrice », dont les modèles sont « l’ Ordre teutonique et P armée prussienne » [Dupeux, 1987], Il permet de comprendre son amitié avec Gregor Strasser (selon lui, « la plus forte tête politique du NSDAP ») qui lui propose, à la fin des années 1920, d’être le rédacteur en chef du Völkischer Beobachter, le quotidien nazi ; mais aussi ses relations avec des intellectuels nationalistes anticommunistes (dont Ernst et Friedrich-Georg Jünger*, Ernst von Salomon* et Cari Schmitt*[8]).
On ne s’étonnera pas que sa revue Widerstand (Résistance[9]) ait édité, entre 1926 et 1934, des textes « dont le contenu présentait de nombreux parallèles avec P idéologie nazie » [Ellsbach, 2015). Au début des années 1930, Niekisch développe une interprétation néo-romantique du national- bolchevisme* que Sebastian Ellsbach propose d’appeler un « bolchevisme völkisch ». La revue Widerstand « polémique contre le traité de Versailles et la limitation des effectifs de la Reichswehr à 100 000 hommes, plaide pour le réarmement du Reich et, en définitive, pour une vengeance contre les Alliés de la Première Guerre mondiale afin de mettre fin à l’obstruction politique et économique du Reich allemand » [Herzinger, 2021).
Malgré ses déclarations d’amour à Staline, à la Russie (« la Russie n’a pas besoin de nous pour une alliance temporaire, mais pour une alliance éternelle [...]. C’est à ces deux grands peuples, le russe et le nôtre, qu’il appartient de changer la face du monde ») et à l’URSS (« seule une Union soviétique en expansion serait en mesure de libérer P “Occident judaïsé ” du capitalisme »), et malgré ses voyages dans ce pays (en 1932, mais aussi en novembre 1949 en compagnie de hauts responsables staliniens est-allemands), Niekisch n’arrivera jamais à créer un courant nationaliste- révolutionnaire puissant qui aurait pu coopérer régulièrement avec le KPD (si ce dernier l’avait accepté !) pour lutter contre le Traité de Versailles et pour la dissolution de la Société des Nations, en alliance avec l’URSS ; il échouera également à concurrencer le NSDAP, puisqu’il n’influencera jamais plus que quelques centaines de militants et quelques milliers de sympathisants (de 2 000 à 5000 selon les historiens [Bernardini, 2020).
Un antisémite enragé[10]
Prudent mais pas téméraire, après 1945, Niekisch prétendra s’être distingué de l’antisémitisme hitlérien tout en ayant systématiquement présenté le national-socialisme comme « une idéologie bourgeoise, occidentale et... judaïsée » dans ses écrits des années 1930 ! Un universitaire qui a analysé ses écrits, « trouve chez Niekisch à la fois des éléments d’une conception biologiste de la
race et des propos pouvant découler d’une conception sociale ou culturelle de la “race allemande ” au sens völkisch » [Ellsbach, 2015],
En revanche, un auteur « libéral-démocrate » prétend que l’antisémitisme de Niekisch serait radicalement différent de celui des nazis : « l’antisémitisme et le racisme profondément enracinés chez Hitler sont donc absents de l’œuvre de Niekisch, bien que l’on puisse également trouver des propos antisémites et racistes dans ses écrits » [Templin, 2019],
Quant à Louis Dupeux, qui a beaucoup écrit sur la « révolution conservatrice » : « [...] la critique de l’antisémitisme hitlérien illustre bien la différence entre l’antijudaïsme à prétention spiritualiste qui, même quand il est très brutal et grossier, l’emporte chez les théoriciens “révolutionnaires conservateurs ” et d’autre part, l’antisémitisme biologique peu à peu rameuté autour du nazisme. Le fait même que Niekisch s’avère incapable d’analyser correctement l’antisémitisme nazi est significatif du caractère étranger à la pensée conservatrice que revêt le nouvel antisémitisme à fondements pseudo-scientifiques » [Dupeux, 1984],
Qu’en est-il exactement de ces mystérieux « propos antisémites » et de cet « antijudaïsme à prétention spiritualiste » chez Niekisch ? L’antisémitisme biologique est-il totalement « étranger » à Niekisch ?
Pour répondre à ces questions, je me servirai surtout, dans la partie suivante, d’un ouvrage publié par Niekisch en 1935, sous le Troisième Reich donc. Et cette date de parution n’est pas anodine parce qu’elle permet à certains défenseurs de Niekisch d’affirmer, avec aplomb, que ses « propos antisémites » (qu’ils ne citent jamais) auraient été en quelque sorte été imposés à ce pauvre homme pour que son livre soit publié légalement. De plus, si Niekisch avait honte d’avoir écrit ses lignes sous le Troisième Reich, pourquoi n’a-t-il pas renié ce livre après 1945 et démoli pièce par pièce tout son « ancien » argumentaire judéophobe et antisémite ?
Dans Die dritte imperiale Figure (La Troisième Figure impériale[11]), après avoir précisé dans sa préface qu’il n’est pas antisémite, Niekisch, se déchaîne contre ce qu’il appelle la « Figure mythique » et « impériale » de « l’’Eternel Juif ». Cette Figure mythique (tout comme celle de « l’’Eternel Romain ») s’incarne dans un « type humain », « né pour le pouvoir ». Ce type humain est parfaitement méprisable et haïssable aux yeux de Niekisch et son raisonnement raciste mobilise toutes les strates de la judéophobie antique, médiévale, chrétienne, sociale, économique et « scientifique ». Au tableau, il ne manque plus que l’antisionisme de tendance antisémite.
Selon Niekisch, l’« Eternel Juifi> a « le sentiment d’être le peuple par excellence élu par Dieu ». Cet idéologue ne comprend rien au sens de l’élection spirituelle pour le judaïsme[12]. Il ne se rend même pas compte que ce thème de « l’élection » parcourt les trois prétendues « religions du Livre[13] » (dont l’islam !) et toutes les idéologies nationalistes - y compris la sienne, puisqu’il prône une
alliance politique et spirituelle entre la « substance germanique » et « les peuples orientaux, les Slaves et les Tatars » pour fonder le futur « empire » nébuleux dont il chérit l’avènement !
Niekisch ajoute aussitôt que l’élection juive serait, depuis les origines, « étayée par des arguments biologiques ». Or, le judaïsme a toujours connu des conversions. Il suffit de mentionner les multiples origines ethniques recensées en Israël aujourd’hui - au grand dam des Juifs réactionnaires, ou simplement stupides, qui font des tests ADN pour prouver que leurs lointains ancêtres seraient tous nés dans l’antique royaume d’Israël !
Ce pseudo-argument permet à Niekisch de sous-entendre que les Juifs pratiquants seraient, eux aussi, partisans de la « .pureté raciale » (sic !) comme Hitler (qu’il ne nomme jamais mais attaque indirectement en dénonçant le « césarisme » et la Figure du « César[14] » dans Die dritte imperiale Figur). Niekisch en rajoute encore une couche en évoquant « Tunité de la substance biologique fondamentale » de « l’Éternel Juif ».
Une fois le constat religieux et pseudo « biologique » posé, Niekisch construit un portrait psychologique à charge.
Selon lui, « le Juif> serait animé par une « sublime soif de vengeance » et la « haine juive » (Niekisch reproduit ici les raisonnements et les mots mêmes de Nietszche dans La généalogie de la morale). « Tout à fait conscient de sa supériorité », il diffuserait un « poison nihiliste » et stimulerait « les instincts anarchistes » (?!). Pourquoi « l’Éternel Juif » répand-il « l’esprit anarchiste et subversif d’origine juive » ? Incapable « de former lui-même un État », il constituerait, notamment grâce aux « Juifs de cour », une « franc-maçonnerie supranationale afin de saper immédiatement tout État, partout où celui-ci était né comme création naturelle d’un peuple doué pour l’État ». « L’Éternel Juif est un conspirateur » qui « souhaite prendre le contrôle des choses » ; il envisage d’instaurer une « dictature des prix », parce qu’il voit « le monde comme une source inépuisable de profits, monopolisée par les Juifs » où il pourra « exploiter totalement tout ce qui n’est pas juif » « Là où il y a de F économie, le Juif est au sommet » ; « Le Juif aime dissimuler son attachement existentiel à la rationalité économique ; il voudrait faire passer pour le fruit du hasard la bonne relation qu’il entretient avec celle-ci. C’est parce qu’on l’a enfermé dans le ghetto, parce qu’on lui a fermé l’accès à toutes les autres professions, qu’il a ainsi réussi dans les affaires d’argent ». Non seulement « le Juif ruine le petit bourgeois par l’usine et par la construction de grands magasins » mais il « a un autre esprit, qui ruine les anciennes protections corporatives » [Die dritte imperiale Figur, 1935],
Niekisch est un antisémite militant et particulièrement pervers, puisqu’il prétend répondre par avance aux arguments antiracistes de son époque[15].
Après avoir copié et déformé la critique du judaïsme effectuée par Nietzche [16], Niekisch se sert aussi de Karl Marx et de son article calamiteux, Sur la question juive (1844) : « On ne peut guère
passer sous silence l’auto-analyse juive que nous a léguée Karl Marx, qui puisait dans les couches les plus profondes et les plus secrètes de la substance juive. “Quel est le fond profane du judaïsme ?”, se demande Marx. “Le besoin pratique, l’utilité personnelle.” “Quel est le culte profane du Juif ? Le trafic. Quel est son dieu profane ? L’argent ?” “L’argent”, poursuit-il, “est le dieu jaloux d’Israël, devant qui nul autre dieu ne doit subsister. L’argent abaisse tous les dieux de l’homme et les change en marchandises. ” »
Les clichés antisémites que déploie Marx dans La question juive (et qui seront repris par de nombreux militants et intellectuels « de gauche » jusqu’à nos jours) ne suffisent pas à Niekisch. Il a en effet la prétention de dévoiler « le secret le plus intime et décisif> à propos des Juifs : « Le Juif est une Figure impériale, car il est animé par une passion dévorante de soumission et (l’ exploitation du monde ; il vit dans la certitude immédiate que le monde est l’héritage qui doit un jour lui revenir. :» « La machine capitaliste était née de l’esprit de l’Eternel Juif ; mais elle n’était qu’une étape sur le chemin menant au but ultime juif. » Niekisch reproche à Marx d’avoir « banalisé le Juif » et de l’avoir « minimisé », parce qu’il n’a pas tenu compte de la composante « biologique » du judaïsme.
Il dénonce également l’influence néfaste des Juifs au sein du mouvement ouvrier socialiste et communiste : « De nombreux Juifs se légitimaient ainsi auprès de la classe ouvrière par Marx, afin de ne pas avoir à craindre qu’on les surveille de trop près. Ils étaient les gardiens dont la profession consistait à contrecarrer la fuite de l’ouvrier révolutionnaire hors de l’enclos de la ratio [de l’esprit] économique : ils devaient interpréter correctement la notion de “socialisme ”. » Et quel était l’objectif des « interprètes juifs » des idées de Marx ? « Que l’ouvrier, pour qui le socialisme se limitait aux mouvements salariaux, aux comités d’entreprise, aux syndicats, aux coopératives de consommation et aux sièges parlementaires dans le cadre de l’ordre capitaliste, devienne un simple bouffon de la révolution ».
Les « raisonnements » d’un antisémite monomaniaque qui pense déceler la main invisible des Juifs dans toute l’histoire de l’humanité vous semblent certainement loufoques, mais, dans la mesure où Niekisch est l’objet de tentatives de réhabilitation régulières[17], je suis obligé de vous infliger encore la lecture de sa prose sur un éventail de sujets disparates :
– Luther (un antisémite fanatique) aurait servi la cause des Juifs parce que les protestants valorisaient l’Ancien Testament (?!) et la « ratio économique » (« esprit » censé être le monopole des Juifs) ;
– « La Révolution française fut, en ce sens, un succès juif » ;
– « U Angleterre s’éleva au rang d’empire de la ratio économique [... ] l’ Eternel Juif reçut ainsi, par l’ intermédiaire de l’empire britannique, une épée dans la main, à l’instar du Saint-Empire romain germanique » ;
– les jésuites seraient devenus « juifs » dès qu’ils « prirent le christianisme au sérieux » (?!) ;
– la répression des révoltes paysannes en Allemagne au XVIe siècle (notamment celle de Thomas Münzer) aurait « profité avant tout à l’ Eternel Juif> car ainsi « la matière première populaire, qui, dans son indépendance révolutionnaire, ne pouvait s’intégrer dans la conception économique juive du monde, devint désormais docile et exploitable ». Cette répression aurait été également approuvée par Engels dans son livre, La guerre des paysans - ouvrage qui souligne pourtant le rôle des insurgés[18] ;
– « en Amérique, P Eternel Juif a entrevu une possibilité de se débarrasser de ces apparences. Le Yankee est bien plus juif et bien moins anglais que ne l’est le gentleman » ;
– « la franc-maçonnerie est devenue l’organisation mondiale de l’“Eternel Juif’. Le franc-maçon est, en ce sens, une création ad hoc de l’ “Eternel Juif » ;
– « l’antisémitisme petit-bourgeois ne tient pas seulement au fait que le Juif exploite le petit- bourgeois et qu’il construit des grands magasins » ;
– « Après les victoires inattendues de la révolution russe, il était urgent pour les Juifs de neutraliser le travailleur marxiste européen en tant que révolutionnaire opposé à la ratio économique ». C’est pourquoi, en dirigeant en sous-main la république de Weimar, « les Juifs » auraient tenté de faire disparaître l’esprit révolutionnaire des ouvriers « par le biais du socialisme réformiste des syndicats et de l’aide sociale » ;
– Ce grand « antifasciste » tient à souligner « l’accent juif des apôtres de ce dieu » (le capitalisme) en citant évidemment les noms de deux opposants juifs à Hitler (l’écrivain Jakob Wasserman et l’industriel Paul Silverberg, tous deux contraints à l’exil) : « Pour Wassermann et Silverberg, les tendances anticapitalistes sont des forces diaboliques qui tentent la jeunesse allemande et mettent en danger le règne de leur Providence toute-puissante et paternelle » [« Les cadavres dans la maison », 1931],
Etc., etc.
Toutes ces élucubrations antisémites sont écœurantes mais il est malheureusement nécessaire de les citer pour répondre aux plaidoyers malhonnêtes en faveur de Niekisch (y compris les discours de gens « de gauche » en sa faveur), et contrer la désinformation répandue par l’encyclopédie Wikipedia. Et ses thuriféraires cachent encore bien d’autres aspects répugnants de la pensée de Niekisch.
[1] Quelques exemples : Niekisch aurait été « un perpétuel anticonformiste », « un individu totalement hors-norme » et « un trop grand anarchiste pour pouvoir se soumettre durablement à des systèmes autoritaires » ! ! !
[2] Ce concept de « peuples jeunes » est emprunté à Moeller van den Bruck*. Cet historien accorde ce label à ceux qui ont encore, selon lui, le potentiel de développer de grandes civilisations, notamment l’Allemagne et la Russie, parce que, « contrairement à l’Occident rationaliste ils étaient encore idéologiquement et spirituellement intacts » [Herzinger, 2021] et jouissent encore d’une grande « vitalité ». Certains nationaux-révolutionnaires appliquaient ce concept aussi à la Chine, à l’Inde et au Japon et l’appliqueront plus tard à l’Iran sous Khomeiny, à l’Irak sous Saddam Hussein, au Venezuela de Chavez et Maduro, au Cuba de Castro, à la Syrie sous les Assad et à l’Égypte nassérienne.
’ Ce concept est fondamental pour Niekisch : « La concrétisation de l’Esprit de Potsdam est, par la nature même des choses, l’Etat absolu ; l’économie s y trouve subordonnée, tandis que la société et la culture occupent la place qui leur est accordée en fonction des besoins vitaux. Enfin, tous les domaines de l’existence sont organisés au service de la guerre » [« L’Esprit de Potsdam », 1931],
[4] Ce terme désigne les mesures politiques adoptées par les bolcheviks entre 1918 et 1921 pour gagner la guerre civile : création d’une police politique (la Tchéka), dissolution de l’Assemblée constituante, interdiction des partis d’opposition, répression contre les anarchistes, mise en place de la censure, déportation voire peine de mort requise contre les grévistes, épuration des syndicats ; mais aussi des mesures économiques (nationalisation, planification, réquisition de la production agricole) et sociales (gratuité des logements, des transports et des services publics). Dans « L’Esprit de Potsdam » (1931), Niekisch fait l’apologie du communisme de guerre ; il croit que le bolchevisme s’est inspiré d’un « marxisme prussianisé » ou plutôt d’un « hégélianisme dénaturé » mais dans le bon sens, à ses yeux.
[5] Selon un exégète néofasciste, « Pour Niekisch, Trotsky ! et ses partisans incarnaient les forces occidentales, le poison de l’Occident, les forces d’une décomposition hostile à un ordre national en Russie. C’est pourquoi Niekisch salua la victoire de Staline et décrivit son régime comme “une organisation de défense nationale qui libère les instincts virils et combatifs ” » [Cuadrado Costa, 1989].
[6] Dans les textes de Niekisch, on peut remplacer « Rome » par « l’Occident », et « romain » par « occidental ». Comme d’habitude, Niekisch reprend à son compte une idée émise par d’autres avant lui. Par exemple, plus d’un siècle auparavant, dans Germanien und Europa (1803), l’historien nationaliste Arndt* avait lancé une véritable « déclaration de guerre contre l’esprit de Rome qui, après avoir détruit l’harmonie grecque entre nature et esprit, avait, dans son déclin, donné naissance au christianisme et, depuis la Renaissance et la Réforme, à l’autorégulation pernicieuse de l’absolutisme » (httns ://www.deutsche- biogranhie.de/gndl 18504118.html#ndbcontenf) et Amdt défendait la prétendue « pureté » de la culture et de la langue allemande contre toutes les influences « étrangères ».
[7] Une précision s’impose ici : Niekisch voit dans le protestantisme, une « mutinerie permanente » mais inaboutie, « sans espoir », de « la substance allemande » contre l’Église catholique. « Ce n’est pas un mouvement puissant, sûr de sa victoire », mais seulement « une réaction modérée », une simple « objection », pire « une soupape de sécurité » commode pour maintenir le statu quo. Tant qu’elle ne sortira pas de l’« Occident », cette religion ne remettra jamais en cause « l’asservissement » millénaire de « l’espace germanique », parce que, « même dans sa rébellion, le protestantisme est resté loyal et a pris soin de ne pas couper les ponts » avec « les fondements mêmes de l’Occident », [« L’Esprit de Potsdam », 1931].
[8] Dans « A propos d’Entscheidung. Réponse à Wilhelm Stapel » (1931), Niekisch fait allusion à une notion centrale dans la pensée de Carl Schmitt : « En temps de crise, ce point de vue ami-ennemi domine toute notre existence. »
[9] Les nationaux-révolutionnaires français ont repris ce titre en 1997 : « Nous avons créé pour coordonner tout cela, une revue Résistance ! et une structure l’Union des cercles Résistance. En adoptant ces noms, nous ne rompions pas avec notre passé puisque nous reprenions les dénominations même du journal et de
P organisation d’Ernst Niekisch » [Bouchet*, 2024).
[10] En faisant une recherche sur Niekisch avec l’aide d’une « intelligence artificielle » gratuite (si je payais, l’IA me promettait bien sûr d’autres infos provenant de spécialistes chevronnés), j’ai appris que Niekisch n’avait pas de préjugés biologiques (ce qui est faux) et qu’il n’était pas antisémite au sens exterminationniste-hitlérien (ce qui est vrai d’un point de vue littéral, mais faux si l’on s’intéresse à toutes les couches de sa judéophobie obsessionnelle - tout lecteur de sa prose ne pouvait que souhaiter, au minimum, le départ forcé des Juifs, vu le rôle historique néfaste que leur attribuait Niekisch depuis deux mille ans). De plus, la même IA conseille, comme sources fiables, un article et un livre d’Uwe Sauerman qui était le président des jeunesses du parti néonazi NPD dans les années 1975-1976 et continue encore à écrire dans des revues d’extrême droite !
[11] Sauf indication contraire, toutes les citations de cette partie sont extraites de Die dritte imperiale Figur.
[12] La prétention à incarner « l’excellence » morale est au centre des religions monothéistes comme des idéologies les plus diverses, du marxisme à l’anarchisme en passant par le féminisme, l’antisionisme, l’antiracisme, le nationalisme ou les politiques de l’identité, qui prétendent toutes incarner les vertus les plus élevées. Ce n’est nullement une particularité « juive » ou « judaïque ». De plus, pour les Juifs croyants, le fait d’avoir été originellement « choisis » par « D. » (Dieu, qui, jusqu’à preuve du contraire, est une pure invention issue du cerveau humain !) implique de défendre inlassablement le monothéisme, dans des sociétés qui le rejettent, mais aussi d’obéir à des devoirs personnels et collectifs particulièrement contraignants. Cela n’a rien à avoir avec la notion de supériorité raciale, comme le sous-entendent les antisionistes obtus et/ou les antisémites. Enfin, la notion de « peuple élu » repose sur une traduction maladroite, voire inexacte, selon François Rachline pour qui « adaptable », ou « adapté au changement », serait plus conforme au sens originel, tout en mentionnant d’autres traductions comme « spécial » ou « privilégié » (par Dieu). Et il ajoute : « Si on veut à tout prix conserver l’expression “peuple élu ”, il faut alors préciser qu’il ne s’agit que d’une élection par le devoir, c’est-à-dire par l’effort pour atteindre la justice. Il n’existe aucune “élection a priori” » (https://inrer.org/2020/Q6/peuple-elu-derapage-semantique/).
[13] Cette expression est trompeuse, puisque les musulmans considèrent qu’il n’y a qu’un seul livre sacré (le Coran), et que la Bible et la Torah sont des ouvrages où la parole de Dieu et des prophètes aurait été « falsifiée » par les croyants de ces religions antérieures et concurrentes.
[14] Selon Niekisch, la Figure du « César » règne sur une masse amorphe d’individus vidés de leur
« substance », que ce soit sous une forme despotique ou démocratique. Le « césarisme » est un mot-valise chez Niekisch, un peu comme le terme de « fascisme » chez de nombreux « gauchistes » actuels, un concept détaché de toute analyse historique.
[15] Ces arguments indigents sont repris encore par la gauche aujourd’hui alors que les recherches historiques récentes montrent que les Juifs ont exercé bien d’autres professions que celles d’intermédiaires, de banquiers ou d’usuriers, y compris quand certains métiers leur étaient interdits par l’Église [Mell, 2019], Il est donc vain et absurde de vouloir répondre aux antisémites sur leur propre terrain. Mais l’histoire réelle des Juifs et la composition de classe des minorités juives n’ont jamais intéressé la gauche et l’extrême gauche, y compris ceux qui se réclament du « matérialisme historique ». Pour être charitable, il n’y a que deux exceptions chez les « marxistes » : Karl Kautsky et Abraham Léon, mais leurs analyses historiques sont aujourd’hui dépassées et obsolètes, vu les progrès des connaissances en ce qui concerne l’histoire des peuples juifs.
[16] II s’inspire fortement de Nietzsche (mais aussi de Jünger, van den Bruck* et Spengler*) sans le mentionner, sauf lorsqu’il cite un extrait de La généalogie de la morale : « Lequel des deux peuples a vaincu provisoirement, Rome ou la Judée ? Mais la réponse n’est point douteuse ; que l’on songe plutôt devant qui aujourd’hui, à Rome même, on se courbe comme devant le substratum de toutes les valeurs supérieures — et non seulement à Rome, mais sur toute une moitié de la terre, partout où l’homme est domestiqué ou tend à l’être — devant trois Juifs on ne l’ignore pas, et devant une Juive (devant Jésus de Nazareth, devant le pêcheur Pierre, devant Paul qui faisait des tentes et devant la mère du susdit Jésus, nommée Marie). » Et Niekisch d’ajouter son propre commentaire : « Depuis lors, le Juif trouve toujours, parmi les peuples chrétiens, un point d’ancrage pour faire dévier le cours des choses vers une voie juive. »
[17] Non seulement en Allemagne [Kaiser, 2024], mais en France [de Benoist, 1996 et 2012] et en Italie à droite [Freschi, 2021] comme à « gauche » [Milanesi, 2021].
[18] Disponible sur l’excellent site classiques.uqam.ca.
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Introduction
Préambule
https://npnf.eu/spip.php?article1302
Une pluralité suspecte d’admirateurs
Deux portraits utiles
Un militariste…planqué
Une personnalité « de gauche » très « ambiguë »
Pourquoi Niekisch est-il obsédé par « l’Esprit romain » ?
https://npnf.eu/spip.php?article1303
Un long voyage dans l’extrême droite nationaliste et philofasciste
Le moins sophistiqué des idéologues nationalistes
Fin théoricien ou infatigable girouette ?
https://npnf.eu/spip.php?article1304
Un festival de contradictions
Un idéologue fasciste qui n’a jamais rien compris à Hitler
Pour une nouvelle guerre mondiale
Des critiques superficielles de Hitler
« Figure », « Figure impériale » et « Figure du Travailleur »
https://npnf.eu/spip.php?article1305
Die dritte imperiale Figur
Lénine, Staline et le « bolchevisme « selon Niekisch
Un « anticapitalisme » de pacotille
Völkisch et étatiste
Un antisémite enragé
https://npnf.eu/spip.php?article1306
Attaques personnelles contre Hitler et « arguments » antisémites biologiques
Du fascisme au stalinisme et retour sous un masque prétendument « de gauche »
Quand un blog de gauche embellit les actions et la pensée de Niekisch
La « vision de la misère » allemande : de Goethe à Niekisch
La France et le Saint Empire romain germanique
https://npnf.eu/spip.php?article1307
De la chute du régime nazi à la guerre de Corée
https://npnf.eu/spip.php?article1308
Qui furent les authentiques « résistants » dans l’Allemagne nazie ?
Deux visions opposées de la « résistance »
Les efforts de Drexel
Le jugement secret du « tribunal populaire » de 1939
Une légende solidement fabriquée à l’Est
Postérités multiples, réelles et imaginées
Happy end pour un facho ?
https://npnf.eu/spip.php?article1309
Annexe 1 : Falsifications et omissions de Wikipedia
Annexe 2 : La rencontre de Niekisch avec Mussolini
https://npnf.eu/spip.php?article1310
Glossaire
Sources