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Ernst Niekisch, un fasciste… « antifasciste » ? (4/10)
Article mis en ligne le 17 juin 2026
dernière modification le 4 juillet 2026

Un festival de contradictions

Il me semble donc justifié de continuer à qualifier Niekisch de « girouette » et j’évoquerai maintenant quelques-unes de ses multiples volte-face et contradictions théoriques :

· Niekisch admire Nietzsche, Schmitt, Jünger, Moeller van den Brück et Spengler, leur « emprunte » de nombreuses idées, le plus souvent sans les nommer, puis il les dénonce, une vingtaine d’années plus tard, lorsqu’il copine avec le KPD et le SED entre 1945 et 1953. Il souhaite, en effet, être bien vu auprès des dirigeants de la RDA stalinienne et tenter de se faire pardonner ses écrits nationalistes et racistes.

· Niekisch utilise fréquemment la notion de classe ouvrière, ce qui peut faire croire à un lecteur inattentif qu’il aurait des sympathies « marxistes ». Mais il n’en est rien : selon lui, la défense des intérêts des classes exploitées est « égoïste », antinationale et anti-étatique. Et il défend cette position dès 1925 : les luttes de classes sont l’expression du « provincialisme et de l’étroitesse d’esprit, de la mesquinerie et de l’égoïsme » [« Le chemin de la classe ouvrière vers l’État »]. Et il compte sur la soumission totale des ouvriers à la hiérarchie capitaliste au sein de l’entreprise comme à l’État, à l’extérieur des lieux de travail : « Intégration dans un ordre de vie plus large, service d’une œuvre de grande envergure, restriction des droits individuels, soumission aux exigences collectives : telle a toujours été la vie du salarié[1] ».

Par conséquent, comme il l’explique en 1931 dans « L’espace politique de la résistance allemande », seules comptent les positions idéologiques qui sont capables d’entendre « la voix de la substance ethnique », « les instincts primaires ». Pour lui, les ouvriers sociaux-démocrates se sont vendus à la bourgeoisie : « adaptés à la société bourgeoise », ils luttent seulement « à l’intérieur du système capitaliste » et en constituent « les soupapes de sécurité ». Quant aux ouvriers communistes, ils sont certes mieux conscients des intérêts de leur classe, mais perdus pour la « révolution nationale ». A la fois parce qu’ils fétichisent le progrès et la technique, mais aussi parce qu’ils ne ressentent « aucune émotion » nationale et croient à un internationalisme chimérique.

Comme l’explique l’un de ses admirateurs néofascistes, Niekisch « ne manifeste aucune préoccupation sociale : s’il est anticapitaliste c’est parce que le capitalisme est une expression de la pensée occidentale ; s’il est “socialiste-révolutionnaire”, s’il veut liquider la bourgeoisie occidentalisée, c’est parce que la bourgeoisie est un “ennemi intérieur”, un “cheval de Troie” de l’Occident en Allemagne (il ne s’agit donc pas là d’un “social-révolutionnarisme authentique”) » [Mudry, 1985].

Les seuls « ouvriers » qui intéressent Niekisch sont ceux qui donnent la priorité à la nation et à l’État, parce que l’État doit dominer tout, y compris le rapport des êtres humains à la nature. Chez les bourgeois, le rapport à la nature est « faussé » par « l’appétit du gain et l’intention d’exploitation », et, chez les travailleurs, par leur volonté d’acquérir des « biens de consommation ». Niekisch ne croit nullement à l’efficacité de la lutte de la classe ouvrière contre la bourgeoisie : ces deux classes partagent la même idéologie et sont « entièrement absorbées par l’économie », ou la « raison économique », elle-même dominée par « l’Esprit juif ».

Niekisch veut créer un magma, une « substance », populaire en fusionnant « toutes ces couches de la société qui ne peuvent en faire partie sans [exprimer] certaines réserves ». Soit, pêle-mêle, « le paysan » « attaché à ses champs et au rythme de la nature » ; « l’intellectuel » qui refuse « dans son cœur » d’« être soumis à la loi de l’offre et de la demande » ; « le Junker », « l’aristocrate » et « le soldat » qui méprisent la société bourgeoise à laquelle ils se sont néanmoins adaptés ; « l’employé dépendant de son patron et l’ouvrier pas entièrement prolétarisé » qui « restent attachés aux traditions religieuses et patriotiques » [« L’espace politique de la résistance allemande », 1931].

· Niekisch critique parfois la discipline militaire mais place toujours ses espoirs dans une mobilisation totale, une militarisation du « peuple » et de la nation : « en chaque Allemand sommeille un soldat » ; « L’homme de la rue, élément des masses, se sent en lui-même un guerrier » ; « pour l’Allemand, la discipline militaire représente toujours un retour à sa nature propre, à sa véritable essence » [« Une destinée manquée », 1933].

· Niekisch attaque sans relâche la république de Weimar qui, selon lui, « s’occupait des affaires de l’Éternel Juif » en ruinant les paysans [Hitler, une fatalité allemande, 1932]. En octobre 1933, il écrit : « L’État de Weimar était l’organe exécutif que les puissances occidentales utilisaient contre le peuple allemand » [« Une destinée manquée », 1933]. Cependant, « Dans la préface de son ouvrage posthume Die Legende von der Weimarer Republik [La légende de la république de Weimar], il affirme même n’avoir jamais été un ennemi de cette république, mais que son cœur était plutôt attaché à la Constitution républicaine » [Penshorn, 2018] !!! Ce que confirme une autre source : « Bien qu’il s’opposât fondamentalement aux conséquences du traité de Versailles pour l’Allemagne [et bien que sa dénonciation monomaniaque ait été au centre de ses activités politiques après 1923, Y.C.], il admit dans une conversation qu’il l’aurait probablement signé lui-même, mais à contrecœur et en détournant la tête » [Templin, 2019].

· Le 22 février 1927, dans un article du Volkstaat, Niekisch explique que, même si le fascisme italien ne peut être transposé en Allemagne, ce mouvement a au moins un aspect positif : il s’oppose à « l’esclavage » des puissances occidentales [cité in Bernardini, 2016]. Deux ans plus tard, il dénonce le fascisme italien parce qu’il lui semble « trop latin », « romain », « occidental », « paneuropéen » et donc « bourgeois », ces cinq notions étant quasiment équivalentes dans sa tête – ce qui est déjà une performance « théorique » ! Dans Hitler, une fatalité allemande [1932], Niekisch attaque violemment le Führer parce que ce dernier a promis à Mussolini de ne pas reprendre à l’Italie les « territoires précieux » du Tyrol du Sud où coule un « noble sang allemand ». Il affirme, en octobre 1933, que les « idées constitutionnelles » du national-socialisme sont « profondément marquées par le modèle de l’Italie fasciste » ; « l’empire médiéval a été ressuscité sous la forme d’une nouvelle existence spirituelle, mais il est assurément gouverné par Rome » ; « le fort sentiment de solidarité fasciste internationale dont fait preuve l’Italie est suspect » [« Une destinée manquée », 1933].

Néanmoins, il rencontre le Duce en 1935, lui serre « la main avec effusion », lui exprime son accord total avec la notion de « nations prolétaires » et prétend que Mussolini s’est intéressé à son parcours politique puisque tous deux venaient de la social-démocratie (cf. l’Annexe 2) !

· Niekisch fait l’apologie du retour à l’agriculture et à l’artisanat traditionnels et critique violemment l’industrie, la mécanisation et les techniques modernes. En avril 1930, son « Programme de Résistance » vise « à régénérer le peuple allemand par le retour à la terre, la désindustrialisation massive, la vie dure, l’autarcie – et même une transfusion de sang frais d’origine slave dans le Sud et l’Ouest du Pays » [Dupeux, 1984B]. Et, un an plus tard, dans « La technologie dévoreuse d’hommes » [1934], Niekisch poursuit sur la même ligne : « La production artisanale a été la première à tomber sous l’empire de la technologie » ; « La technologie chasse [le paysan] de sa terre » ; « En repoussant peu à peu les limites fixées par la nature, la technologie, détruit la vie » ; « elle dévore les hommes » ; « l’esprit de la technologie [déploie] les voiles toxiques de sa fureur meurtrière » ; « L’homme participe à la conquête de la nature. Il ne se rend pas compte qu’il piétine la nature elle-même et détruit ainsi une partie de celle-ci ».

Néanmoins, quelques pages plus loin, dans le même texte, il glorifie la technique comme un instrument de changement social positif à condition qu’elle soit contrôlée : « En Russie, comme en Chine et en Turquie, des nations relativement jeunes sont entrées en contact avec la technologie. […] Le peuple russe […] n’a pas utilisé sa substance vivante en la sacrifiant à la perfection de l’appareil technologique. Ils se sont emparés de la technologie et non l’inverse. La puissance de la matière organique a régné sur les processus de mécanisation, montrant la voie et le but, ouvrant des voies, mais indiquant également les règles. Cette puissance a été façonnée par la sagesse instinctive de la substance biologique du peuple russe ».

De façon totalement factice, Niekisch oppose « l’esprit techno-individualiste » « de l’Amérique et de l’Europe », et le « collectivisme » russo-stalinien, cette « forme sociale que la volonté organique doit adopter lorsqu’elle veut s’affirmer contre les influences mortifiantes de la technologie et les limiter au minimum » [idem].

· Niekisch tresse des lauriers à Lénine et Staline pendant toute l’entre-deux-guerres (cf. pp. 32-34 de ce texte), puis, à partir de 1955, exprime son amère déception vis-à-vis de l’URSS après avoir été chassé de tous ses postes en RDA et censuré par le régime est-allemand.

· Niekisch dénonce le marxisme comme une forme de « libéralisme bourgeois » après 1926 et considère que « la doctrine marxiste est naïve » car « elle glorifie le progrès qui détruira ses adeptes » [« La technologie dévoreuse d’hommes », 1932]. Dans le même texte, Niekisch salue « la campagne d’anéantissement contre la bourgeoisie » en URSS, campagne dont les « instincts » auraient été justifiés par « la doctrine marxiste ».

Mais il ajoute aussitôt : « […] lorsque l’extermination fut accomplie, nous avons compris que les idées marxistes n’étaient pas à l’origine de ces forces motrices. Issue des besoins des peuples slaves et asiatiques, la Russie s’est transformée en un État totalitaire, alors que le marxisme voulait en finir avec l’État, le considérant comme une institution obsolète », ce qui dégoûte évidemment l’étatiste qu’est Niekisch. Il conclut donc, comme n’importe quel scribouillard de droite ou d’extrême droite, en dénonçant « les antinomies manifestes entre le marxisme et la volonté de préservation nationale ».

Cette remarque est plutôt juste (du moins si l’on s’en tient aux interprétations les plus radicales des écrits de Marx), mais elle trahit l’incohérence absolue de Niekisch. En effet, tout en reconnaissant que Marx a bien compris le fonctionnement du capitalisme, il déplore que le marxisme fasse partie des « tendances subversives qui s’attaquent à la substance combative des Allemands », tendances qui « ont un effet aussi lourd de conséquences que celui de “l’esprit de l’économie libérale” » [« L’Allemagne en était de guerre », 1932].

A Marx, Niekisch préfère nettement le philofasciste Jünger : « […] le fossé qui sépare Jünger des positions fondamentales défendues par le marxisme est infranchissable : chez Jünger, ce qui apparaît clairement comme du courage face à la réalité et comme une description audacieuse de ce qu’elle deviendra, est, chez son homologue marxiste, une image inventée et fantastique de sentimentalisme humanitaire, imprégnée d’amertume […]. le marxisme apporte encore une réponse sentimentale à la technologisation de l’existence. La réponse de Jünger, quant à elle, est exclusivement empreinte de “réalisme héroïque” » [« A propos de Le Travailleur d’Ernst Jünger », 1932]. Pour couronner le tout, Niekisch n’est jamais avare de remarques antisémites contre l’auteur du Capital (cf. pages 32 et 40 ce texte) et je n’en donnerai ici qu’un échantillon : « Marx montra à l’ouvrier la terre promise ; mais en l’empêchant en même temps de la prendre d’assaut, il veilla à ce que l’ouvrier ne porte atteinte à aucun intérêt juif » parce qu’une « perspective bourgeoise » « emprisonnait encore le regard même de Marx » [Die dritte imperiale Figur, 1935]. Cette bouillie indigeste, tout comme ses propos élogieux sur Lassalle qu’il oppose à Marx (cf. p. 17) ne l’empêcheront pas d’être membre du KPD et du SED entre 1945 et 1953 mais devrait faire douter toute personne saine d’esprit qu’il ait jamais été « marxiste »…

· Niekisch dénonce avec virulence les États-Unis, les démocraties européennes et l’américanisation du monde avant 1939, puis reconnaît l’utilité de l’intervention des Alliés contre Hitler (cf. p. 51, note 88, et p. 53), avant de dénoncer à nouveau « l’Occident », etc.

En dehors des multiples incohérences que je viens de mentionner, Niekisch est surtout un idéologue fasciste qui n’a jamais rien compris à Hitler et au nazisme.

Non seulement le régime de la RDA mais aussi un certain nombre d’intellectuels ou de militants de gauche ouest-allemands ont déployé beaucoup d’efforts pour construire un mur artificiel entre Niekisch et Hitler. Nous avons déjà mentionné ses amis nazis et ses alliances avec des groupes nazis, durant l’entre-deux-guerres. Mais, quiconque prend la peine de lire ses textes constate également les nombreuses affinités qui existent entre Niekisch et le nazisme.

De profondes affinités entre Niekisch et le nazisme

· Niekisch croit en la nécessité absolue d’une nouvelle guerre mondiale

A propos de cette nouvelle guerre internationale qu’il appelle de ses vœux, l’unique divergence avec Hitler et les nazis réside dans le fait qu’il prône une alliance militaire avec l’URSS, et plus généralement avec « l’Orient » ou « l’Est », sans que les frontières géographiques de ces concepts soient clairement définis [cf. les explications de Michael Pittwald, p. 35]. Pour le reste, c’est-à-dire l’essentiel, Niekish propage exactement le même discours que Hitler – son « frère ennemi[2] ». Il ne cesse de prôner la nécessité d’une guerre « contre l’Occident », guerre qui n’est pas seulement idéologique mais aussi très concrète. Dans « A propos d’Entscheidung. Réponse à Wilhelm Stapel » [1931], Niekisch proclame qu’il faut « reconquérir » « la liberté de l’Allemagne » en « mettant le feu au monde » ; « mettre en jeu notre vie » et instaurer un « État total » « qui soumet la vie – sociale, culturelle et religieuse – aux exigences et au commandement de l’esprit belliqueux et combatif » ; il promeut « un état de guerre » qui « éveillerait en nous des forces, nous donnant une nouvelle fierté d’avoir une mission pour l’Allemagne ».

Dans « L’Esprit de Potsdam » [1931], Niekisch explique que, pour « libérer le sol allemand de l’empiètement latin[3] », « se libérer des règles de la domination latine », il faut que « tous les domaines de l’existence soient organisés en fonction de la guerre ». Afin de mener ce projet à bien, il souhaite « introduire une nouvelle conception du pouvoir » fondée sur une « culture autonome » « qui ne soit pas saturée des influences de la sphère méditerranéenne ». L’objectif ? mener un combat « dirigé par une autre substance biologique » qui devra « traiter le sang latin comme Charlemagne a traité celui des Saxons, brûler son héritage sur le sol allemand et le noyer dans le sang » !

Certes, Niekisch ne fait aucune allusion à la mythologie aryenne mais où se trouve donc la différence essentielle avec l’hitlérisme sur le plan militaire ?

Et, en octobre 1933, il continue à défendre « La guerre et non la paix, la guerre à l’intérieur et à l’extérieur, contre tous ceux qui n’avaient aucun goût pour l’austérité spartiate, voilà ce que les ouvriers allemands auraient dû apporter à leur peuple et au monde entier » [« Une destinée manquée », 1933].

Des considérations pseudo-« biologiques »

Comme les nazis, Niekisch défend des positions fondées sur des considérations pseudo-« biologiques », y compris contre les Juifs (sur son antisémitisme, voir mon analyse détaillée, pp. 35-40), même si elles diffèrent de celles de Hitler concernant les Slaves.

Niekisch dénonce « chaque goutte de sang étranger » qui « ronge le noyau essentiel de la substance germanique allemande » [cité in J.P. Faye, 1972] et évoque furtivement une « “prussification” biologique de l’Allemagne entière par déversement de masses de “sang slave[4]” en Allemagne de l’Ouest et du Sud » [Dupeux, 1987]. Selon l’un de ses exégètes néofascistes, Niekisch est horrifié par le « métissage » qui « atteint son paroxysme » dans ces régions « où la substance originelle était presque réduite au silence, voire totalement supplantée par l’héritage latin » [Simoes, 1992].

· Les critiques qu’il formule contre Hitler sont soit superficielles soit absurdes.

Commençons par citer un historien qui a étudié les points communs et les différences entre ces deux idéologues fascistes : « Niekisch et Hitler sont l’un et l’autre irrationalistes, antilibéraux, antimatérialistes, antihumanistes, etc., c’est-à-dire qu’ils procèdent de la même réaction contre les Lumières et l’humanisme dit “judéo-chrétien”. […] du fait même de son caractère irrationnel, la “Weltanschauung” de l’extrême-droite allemande ne constitue pas une idéologie précise et transparente ». Si « l’opposition Niekisch-Hitler » « est quasi-totale », tous deux souhaitent « parvenir à un même objectif supérieur : la contre-révolution contre l’Occident libéral et “judéo-chrétien” » [Dupeux, 1984B].

Étant donné cette communauté de vues essentielle, il est normal que Niekisch ait vanté les mérites du national-socialisme à ses débuts : « Le national-socialisme allemand a commencé comme un mouvement national-révolutionnaire sûr de lui et enthousiasmant, écrit-il. On sentait des énergies bouillonnantes [...] ; oui, même dans l’exclusivité unilatérale de sa haine des Juifs, une passion rebelle se déchaînait » [« Der Deutsche Nationalsozialismus », Widerstand n° 5, 1929, cité in Pittwald, 1996].

Et en 1931 : « […] durant les premières années, Hitler fut indéniablement l’un des porte-parole de la protestation allemande », écrit Niekisch. « Le national-socialisme fut la forme sous laquelle s’exprimèrent les premiers sentiments sombres de ces classes qui ne partageaient pas véritablement la société bourgeoise. À partir du mouvement national-socialiste, elles prirent conscience de leur particularité non bourgeoise » [« L’espace politique de la résistance allemande », 1931].

Par la suite, Niekisch se contente de reprendre à son compte les slogans éculés et les analyses les plus banales du KPD ou des journalistes hostiles aux nazis : selon lui, le Führer est un « démagogue » doué (« un maître inégalé dans l’art de simplement convaincre les gens de croire en lui »), mais Hitler ne propose aucune vision politique nouvelle. (Notons au passage que Niekisch ne comprend rien au rôle central de l’antisémitisme dans le nazisme – même si, reconnaissons-le, il est loin d’être le seul à l’époque – et même encore aujourd’hui à gauche à n’y rien comprendre !)

Selon lui, Hitler est financé par la grande bourgeoisie allemande pour que celle-ci puisse exploiter la classe ouvrière et les classes moyennes et faire payer à celles-ci le prix des crises économiques[5]. C’est un « agent des trusts internationaux » qui veulent perpétuer la « colonisation » et le « pillage » de l’Allemagne. La position de Niekisch n’est originale que sur un seul point : il prédit que, si l’Allemagne attaque l’URSS, cette guerre se terminera inévitablement par une terrible défaite (« la participation allemande à la croisade contre la Russie équivaudrait à un suicide »).

Comme n’importe quel pamphlétaire, Niekisch attaque Hitler et les membres de son premier cercle sur le plan personnel. Il lance quelques remarques acides[6] contre Baldur von Schirach, chef des Jeunesses hitlériennes, puis secrétaire d’État à la jeunesse (« c’est ainsi que le Troisième Reich imagine sa jeunesse, si inoffensive et blasée, si enfantine, si docile, et si lisse à la manière byzantine ») ; Heinrich Himmler, le maître absolu de la SS (« un imbécile » doté d’une « tête de mouton sadique » et qui a « soif de meurtre ») ; Robert Ley, directeur du Front allemand du travail et important organisateur du parti nazi (« une âme paresseuse et vile ») ; et Alfred Rosenberg*, le principal idéologue du NSDAP (« qui n’est pas un philosophe, mais une poule folle qui s’agite pour un grain de sable »).

Niekisch accuse Hitler d’avoir profité de la crédulité des Allemands « crédules par nature » et proies idéales pour les « faux prophètes » : « La confiance dont jouit Hitler est sans pareille. Il n’a encore jamais prouvé par ses actes qu’il était digne d’une telle confiance ; celle-ci lui est accordée aveuglément. […] il sait que plus la propagande est inventive, plus la publicité est percutante, plus on obtient de crédit. Ce qu’écrit Hitler est toujours quelque peu flou et sans relief ; il est incapable de penser avec précision et acuité et n’a pas de vision claire » [Hitler, une fatalité allemande, 1932].

Niekisch se livre fréquemment à des accusations absurdes, incohérentes ou qui se révéleront totalement fausses :

– il juge que Hitler est un simple « tambour de Ludendorff* », alors que Niekisch rencontra ce général pour tenter de le gagner à sa cause et qu’il l’avait qualifié d’ « empereur secret du soulèvement germanique » quand il cherchait à fédérer toutes les extrêmes droites et les groupuscules paramilitaires en dehors du NSDAP ;

– il dénonce Hitler parce que ce dernier cherche à gagner les faveurs de la caste militaire, alors que Niekisch entretient d’excellentes relations au sein de cette même caste et est invité à prononcer des conférences devant des parterres d’officiers ;

– Niekisch est persuadé que « pour sauvegarder l’Occident, les pays fascistes doivent se résigner à l’hégémonie française [?!] » [« Une destinée manquée », 1933] et qu’« aucun Occidental ne peut croire à un conflit avec la France » (?!) ;

– selon lui, Hitler respecte trop la légalité (?!). « Le Hitler légaliste est le vrai Hitler » et il serait « devenu un élément conservateur de la république de Weimar et du régime de Versailles » [Hitler, une fatalité allemande, 1932]. (Niekisch ne comprend rien aux projets totalitaires du Führer) ;

– Niekisch accuse Hitler de conclure des alliances avec des partis « bourgeois », mais c’est exactement ce que fit l’ASP quand il en était membre entre 1926 et 1928. Cette critique dirigée contre Hitler rejoint celle formulée par son ami Ernst Jünger qui stigmatise « la soumission tactique aux règles du jeu parlementaire imposée par Hitler contre l’aile “révolutionnaire” de son propre parti (après l’échec du putsch de novembre 1923), parce qu’il y voit l’effritement d’une volonté nationaliste commune cimentée seulement “par la passion” » [Segebert, 1995]. Dès juillet 1933, la dissolution de tous les partis leur donnera tort à tous les deux ;

– Hitler serait incapable de défendre « une politique de puissance » ; il serait seulement « bruyant, jamais belliqueux » (?!) et privilégierait « la diplomatie » plutôt que de choisir l’« épreuve des armes » (!!). Même quand l’Allemagne se réarme sous l’impulsion d’Hitler, Niekisch prend encore le chancelier du Reich pour un timide pacifiste vendu aux Français et aux Anglais : « L’enthousiasme allemand ne remplace pas les chars, l’artillerie lourde et les escadrons de bombardiers qui lui font défaut » [« Une destinée manquée », 1933] ;

– son tropisme anticatholique l’amène à réduire Hitler à un agent de l’Église qui aurait « dans la tête la loi secrète de son sang qui lui disait de comploter avec le catholicisme » ; les défilés nazis lui rappellent les processions catholiques ; il compare les « chemises brunes » des SA (instrument essentiel du NSDAP jusqu’en 1934) à « des troupes d’occupation d’Europe du Sud sur le sol allemand », etc.

Visiblement Niekisch n’a rien compris à la stratégie d’Hitler ni à la nature profonde du nazisme. Il s’est mépris totalement sur sa capacité à éliminer tous les autres partis (y compris ses alliés), à mettre en coupe réglée la société allemande, et à partir en guerre contre toutes les démocraties européennes que Niekisch haïssait de toute son âme – et pour les mêmes raisons que Hitler.

Si la pratique politique et organisationnelle de Niekisch est aussi « confuse », si sa pensée constitue un véritable « magma » ou un « méli-mélo », comme l’écrivent certains historiens, il en est de même de ses écrits qui brouillent délibérément toutes les pistes. Il faut néanmoins tenter d’explorer un peu plus cette bouillie idéologique. Pour ce faire, j’utiliserai surtout, dans les quelques pages qui suivent, son ouvrage considéré comme le plus « abouti » par certains historiens : Die dritte imperiale Figur [1935]. Mais avant d’entamer ce qui sera certainement une épreuve pour ceux qui continueront leur lecture, il me faut d’abord expliquer le sens d’un de ses concepts centraux, la « Figure » ou la « Forme », puisqu’il est inclus dans le titre du livre que je viens de mentionner.

« Figure », « Figure impériale » et « Figure du Travailleur »

Le concept de Figur renvoie à celui de « Gestalt » en allemand, que l’on peut traduire par « Forme » ou « Figure ». Niekisch l’emprunte à son ami Ernst Jünger, qui lui-même l’a emprunté à la Gestalt-psychologie (ou Psychologie de la forme) pour concocter son projet philosophico-politique.

Selon Jünger, « dans la Figure repose le tout qui englobe plus que la somme de ses parties ». « Dans son Travailleur, publié en 1932, Ernst Jünger présente le Travailleur comme la Figure dominante du monde contemporain. Par “Figure” (Gestalt), Jünger ne se réfère pas simplement au visage, à la silhouette ou au type sociologique du travailleur. La Figure du Travailleur constitue l’unité organique ultime de la réalité ; elle est le principe à partir duquel l’ensemble de la réalité s’organise et trouve son sens. […] Pour Jünger, le Travailleur ne saurait être simplement conçu comme le représentant d’une certaine classe sociale […]. Il est une Figure, c’est-à-dire une instance métaphysique, un archétype qui impose une certaine forme au monde. […] la thématisation du Travailleur comme Figure est le moyen par le biais duquel Jünger pense le règne métaphysique de la technique : le monde tout entier est soumis à la volonté technique de l’homme » [Le Bon, 2012].

Avant de préciser ce qu’est la « Figure du Travailleur » peut-être faut-il expliquer la place de la notion de « Figure impériale » dans la pensée de Niekisch :

« Deux Figures impériales sont enracinées dans le passé (“ewige Alten”) C’est “l’Éternel Romain”, qui s’incarne dans l’État et qui vise à l’empire politique. Et c’est “l’Éternel Juif”, dont la ratio [l’esprit] est économique et qui vise à la domination du marché universel. […]. L’histoire de l’Europe “s’éclaire“ alors selon un déroulement où l’on reconnaît sans peine les vieux clichés völkisch [ethno-nationalistes et racistes, Y.C.] : “L’Éternel Juif” aurait miné Rome par le christianisme. Le Saint-Empire romain germanique aurait été une résurgence romaine. La Réforme aurait vu la revanche de “l’Éternel Juif” etc. Weimar aurait représenté un compromis, d’abord favorable à “l’esprit juif”, mais la réaction ne se serait pas fait attendre, avec le retour en force de “l’Éternel Romain” – visiblement incarné par le mouvement nazi.

Jusqu’à nos jours, les Figures impériales se seraient toujours dissimulées sous des “masques”. Ainsi du jésuite “romain” ou du franc-maçon, “Juif incirconcis”. Marqués par “l’esprit juif” seraient aussi le gentleman, le “citoyen” à la française et bien entendu le “bourgeois” – lequel n’aurait d’ailleurs pas vraiment réussi à s’implanter en Allemagne.

Tel est le passé, avec ses types et ses sous-types. Mais voici que s’avance à visage découvert le type de l’avenir […]. Nous entrons dans “l’espace technique”, dans une nouvelle époque marquée par l’avènement d’une “Troisième Figure Impériale” : celle du “Travailleur” » [Dupeux, 1984B].

Que ce soit pour Jünger, ou pour Niekisch, la « Figure » du « Travailleur » ne symbolise pas les ouvriers d’usine pour lesquels ces deux idéologues philofascistes n’ont guère d’estime ; elle a de toute façon été « élaborée en dehors de toute donnée sociologique » [Paetel, 1952]. « L’ouvrier [le travailleur] vivant est en soi totalement inintéressant[7] ».

« […] comme tous les intellectuels néo-conservateurs, Niekisch est tiraillé entre l’absolu mépris pour les masses et le désir de les “mobiliser” pour la bonne cause, tout en gardant, bien entendu, son quant-à-soi en tenant lesdites masses à distance par des procédés qui vont du rêve de manipulation des chefs jusqu’à la “métaphysique” du Travailleur ou de la Troisième Figure Impériale. […] La masse, écrit-il, “choisit toujours la facilité”. Elle n’est qu’un agglomérat d’individus “vidés” [de toute substance spirituelle et/ou ethnique, Y.C.] qui ne souffrent pas de la dictature, puisqu’ils ne demandent que du pain et des jeux – qu’on leur donne » [Dupeux, 1984B].

« Le “Travailleur” selon Niekisch surgit dans le même univers mental que son interprétation de l’État hitlérien […]. Il n’a rien à voir avec l’ouvrier concret. Il est, comme le “Soldat”, une des Figures-types de la “révolution conservatrice”, subsumant et universalisant l’idéal social de la contre-révolution » [Dupeux, 1984B]

D’ailleurs, pour Niekisch, les ouvriers allemands sont des lâches : « le travailleur allemand n’ose pas s’engager dans la révolution de la classe prolétarienne » ; « il manifeste une complaisance servile envers la société bourgeoise » [« Lutte des classes », 1932]. « Être un combattant de la lutte de classe effraie » l’ouvrier allemand ; « il recula devant l’action que l’histoire attendait de lui » ; « les ouvriers allemands tremblaient devant la perspective catastrophique d’un héroïsme prolétarien » ; « les ouvriers allemands […] n’ont pas fait ce qu’ils devaient faire. Ils ont trahi leur vocation » [« Une destinée manquée », octobre 1933].

Niekisch apprécie beaucoup Le Travailleur, un livre de Jünger dont il explique le contenu en ces termes : « La Figure du Travailleur est en passe de dominer le monde ; fondée sur la technicité du monde, elle porte en elle-même le germe de la totalité. À côté d’elle, tous les autres types humains apparaissent obsolètes, rétrogrades, romantiques, et doivent dépérir jusqu’à ce qu’ils n’aient plus ni terre, ni racines, ni air à respirer » [« L’espace politique de la résistance allemande », 1931].

Cette « Figure » est un « archétype platonicien » dont « toutes les incarnations empiriques ne sont que des ombres », écrit Niekisch [Die dritte imperiale Figur, 1935]. Le prolétaire concentre en lui les « forces motrices les plus sombres de la société bourgeoise » qui sont de véritables tares : son déracinement, « son absence de liens avec la nature, son matérialisme obtus, son rationalisme sans âme, sa nature occidentale, son pacifisme, sa comédie paneuropéenne, sa consommation nationale » [« L’espace politique de la résistance allemande », 1931].

Dans le même texte, Niekisch explique que le « prolétariat industriel occidentalisé » est prisonnier du « sentiment d’être en quelque sorte à sa place » ; il « n’a plus assez de profondeur spirituelle et nationale pour être à la hauteur du fardeau exigeant d’une politique nationaliste ». Pour sa « révolution nationale », Niekisch place ses espoirs non pas dans la classe ouvrière mais dans « ces couches de paysans, d’intellectuels, de soldats, employés et des ouvriers semi-prolétarisés qui sont en train de quitter le camp bourgeois et qui sentent déjà, de manière diffuse, que la société bourgeoise est le gage le plus solide de l’asservissement allemand ». En clair, comme tous les nationalistes, Niekisch mise sur « le peuple », un magma informe dans lequel fusionneraient toutes les classes sociales sous la férule d’un Führer, d’un Caudillo, d’un Lider Maximo, d’un « Dirigeant bien-aimé » – à vous de choisir !

Niekisch s’intéresse uniquement à la « puissance vitale » du Travailleur, mais par là il entend plutôt les « guerriers » et les « barbares » (à condition que leur « substance » comme « la substance de la volonté guerrière du peuple allemand » soit exploitée au service de l’empire germano-slave imaginé par Niekisch) et tous ceux qui maîtrisent la « rationalité technique », donc une élite de « prêtres érudits de la machine » [Bayart, 2025] plutôt que des prolétaires. Cet éloge de la technique (plus ou moins accentué, selon les auteurs fascistes et philofascistes), ou cette acceptation résignée de la technique, ne sont pas du tout contradictoires avec l’irrationalisme politique et l’usage des mythes.

Pour compléter le tableau, il faut préciser que, en Allemagne, le concept de « Figure » ou de « Forme » a poussé de nombreux auteurs à vulgariser « l’idée selon laquelle le cosmos serait déterminé, sinon même constitué par une force qui s’exprime dans et par la “Forme” elle-même et qui, de ce fait même, produit précisément des “types”, à la fois strictement conformes à la matrice cosmique, mais “structurés et hiérarchisés”, pour reprendre une expression courante à l’extrême droite dans les années vingt » [Dupeux, 1995].

Ce charabia vous semble obscur ? Ne vous découragez pas ! Cela deviendra plus clair avec quelques précisions littéraires supplémentaires :

Aux débuts du romantisme allemand*, à la fin du XVIIIe siècle, il y a d’abord eu la « figure poétique d’exception : prophète, prince, soldat, marin, marchand-aventurier, poète, amant tragique », le héros « porté par un “Destin” singulier qui tranche sur la grisaille du groupe ». Ce héros s’est progressivement transformé en un « type idéaliste d’une espèce supérieur d’homme » [Dupeux, 1995]. Avec la vulgarisation de la biologie et de l’anthropologie, on a vu apparaître des types raciaux qui mélangeaient les traits physiques et mentaux. Ainsi, pour Ernst Niekiesch, « le Vendéen Clemenceau » avait un « type du Nord » et descendait « des Vikings » !

Deux auteurs qui ont beaucoup influencé Niekisch (Spengler* et Jünger*) ont eu recours à la notion de « type » : Spengler au « type allemand » et au « type prussien » ; quant à Jünger, il se met « carrément en quête d’un “nouveau type d’homme” » qui serait « l’incarnation d’une nouvelle “Forme”, une forme-force cosmique qui modèle également les hommes et les choses. Cette “forme”, c’est le “Travail”, qui régit l’univers lui-même et s’exprime en ce bas monde par la technique » [Dupeux, 1993].

Après Ernst Jünger, Ernst Niekisch n’a plus eu qu’à radicaliser ce modèle : « En 1935, Ernst Niekisch, ami intime des frères Jünger, se saisit à son tour du “type” du Travailleur pour en faire ce qu’il appelle la Troisième Figure impériale de l’histoire de l’humanité. Après la “forme” ou “type” du législateur romain, après la figure ou “type” du Juif, voici venir le type du Travailleur, lequel exprime la forme “technico-machinale” à tous les niveaux d’expression ; ainsi, en économie, du manœuvre au chef d’entreprise […]. » [Dupeux, 1993.]

[1] « Proletarischer Nationalismus », article paru sous le pseudonyme de Nicolo dans Widerstand en 1926.

[2] Le nationalisme et l’étatisme sont si « absolus » chez Ernst Niekisch qu’un historien se demande s’il n’a pas été « le frère ennemi du Führer nazi : frère par l’ultranationalisme, le totalitarisme et l’antihumanisme ; ennemi du fait de l’admiration qu’il portait simultanément à “l’Est” et au “bolchevisme” selon ses vues » [Dupeux, 1998].

[3] « Latin » et « romain » sont synonymes pour Niekisch.

[4] Contrairement aux nazis, Niekisch ne méprise pas les Slaves. En avril 1930, dans son « Programme de la Résistance allemande », Niekisch écrit : « Le bolchevisme est jusqu’à maintenant la révolte la plus radicale contre les idées de 1789. La Russie n’est ni individualiste, ni libérale. Elle place la politique au-dessus de l’économie. Elle n’est ni parlementaire, ni démocratique, ni “civilisatrice”. Le bolchevisme est le rejet de l’humanisme et des valeurs “civilisatrices”. Les formes extérieures souvent teintées d’occidentalisme de ce renversement ne peuvent tromper quant au contenu “barbare” et “asiatique”. » Et l’un de ses fans « communistes » renchérit : Niekisch admire « la spécificité spirituelle et nationale du peuple russe », « la sobriété de la vie et le caractère martial des peuples slaves (et germaniques) préservés de toute influence occidentale » [Milanesi*, 2021].

[5] Il tient ce discours « antibourgeois » superficiel dans Hitler, une fatalité allemande [1932] et d’autres textes de la même période.

[6] Ces citations sont extraites du manuscrit original de Das Reich der niederen Dämonen. Eine Analyse der Nationalsocialismus [« Le royaume des démons inférieurs. Une analyse du nazisme »] saisi par la Gestapo en 1937 [https://storydigger.de/margots-geschichte/] mais ces critiques ont disparu dans l’édition allemande de 1953, version traduite en italien sous le titre Il regno dei demoni. Panorama del Terzo Reich, Feltrinelli, 1958 disponible en ligne. Das Reich der niederen Dämonen et Im Dickicht der Pakte (qu’on peut traduire par « Dans le fourré », ou « dans les taillis », « des pactes », et qui fut « saisi dès sa sortie des presses en 1935 » [Dupeux, 1984B]) servirent à justifier sa condamnation à perpétuité en 1939. Selon l’acte d’accusation, Niekisch aurait comploté pour « modifier la constitution du Reich par la force ou par la menace de la force et « influencer les masses par la production et la diffusion d’écrits », ce qui constituait « un acte de haute trahison ». Le livre sera publié seulement en 1953 en Allemagne chez Rowohlt. Cette maison d’édition située en RFA fut la première à lancer des livres de poche dans ce pays ; elle publia Sartre, Camus et Beauvoir, et n’était pas du tout une officine d’extrême droite. L’ouvrage fut en partie réécrit pour parfaire l’image fictive d’un « antifasciste » et faire oublier les écrits antisémites antérieurs de Niekisch.

[7] Ce qu’approuve l’un de ses disciples néofascistes espagnols : « Niekisch n’ignore pas que l’ouvrier, en tant que tel, ne diffère guère d’un “bourgeois frustré” dont la seule aspiration est d’atteindre le bien-être économique et un mode de vie identique à celui de la bourgeoisie. Ceci est une conséquence inévitable du fait que le marxisme est une idéologie bourgeoise, née sur le même terreau que le libéralisme et partageant avec lui une valorisation exclusivement économique de la vie » [Cuadrado Costa, 1989].

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SOMMAIRE

Introduction
Préambule
https://npnf.eu/spip.php?article1302

Une pluralité suspecte d’admirateurs
Deux portraits utiles
Un militariste…planqué
Une personnalité « de gauche » très « ambiguë »
Pourquoi Niekisch est-il obsédé par « l’Esprit romain » ?
https://npnf.eu/spip.php?article1303

Un long voyage dans l’extrême droite nationaliste et philofasciste
Le moins sophistiqué des idéologues nationalistes
Fin théoricien ou infatigable girouette ?
https://npnf.eu/spip.php?article1304

Un festival de contradictions
Un idéologue fasciste qui n’a jamais rien compris à Hitler
Pour une nouvelle guerre mondiale
Des critiques superficielles de Hitler
« Figure », « Figure impériale » et « Figure du Travailleur »
https://npnf.eu/spip.php?article1305

Die dritte imperiale Figur
Lénine, Staline et le « bolchevisme « selon Niekisch
Un « anticapitalisme » de pacotille
Völkisch et étatiste
Un antisémite enragé
https://npnf.eu/spip.php?article1306

Attaques personnelles contre Hitler et « arguments » antisémites biologiques
Du fascisme au stalinisme et retour sous un masque prétendument « de gauche »
Quand un blog de gauche embellit les actions et la pensée de Niekisch
La « vision de la misère » allemande : de Goethe à Niekisch
La France et le Saint Empire romain germanique
https://npnf.eu/spip.php?article1307

De la chute du régime nazi à la guerre de Corée
https://npnf.eu/spip.php?article1308

Qui furent les authentiques « résistants » dans l’Allemagne nazie ?
Deux visions opposées de la « résistance »
Les efforts de Drexel
Le jugement secret du « tribunal populaire » de 1939
Une légende solidement fabriquée à l’Est
Postérités multiples, réelles et imaginées
Happy end pour un facho ?
https://npnf.eu/spip.php?article1309

Annexe 1 : Falsifications et omissions de Wikipedia
Annexe 2 : La rencontre de Niekisch avec Mussolini
https://npnf.eu/spip.php?article1310

Glossaire
Sources