Contrairement à ce prétendent beaucoup de ses fans, Niekisch a toujours été une pitoyable girouette...
Un long voyage dans l’extrême droite nationaliste et philofasciste
L’Allemagne traverse alors une période particulière, comme l’explique K.O. Paetel*, un « national-bolchévique », du moins à l’époque[i], contrairement à la plupart des « nationaux-révolutionnaires ».
Donnons donc la parole à ce témoin qui fut (et est toujours) une référence pour les fascistes qui se réclament aujourd’hui du « nationalisme révolutionnaire ». Selon Paetel, dans les années 1920, on assiste à une convergence, en matière de politique intérieure, entre, d’un côté, « des socialistes révolutionnaires » qui « se ralliaient à l’idée de nation, parce qu’ils y voyaient le seul moyen de mettre le socialisme en pratique » et, de l’autre, des « nationalistes convaincus » qui « tendaient vers la “gauche”, parce que, à leur avis, les destinées de la nation ne pouvaient être remises en toute confiance qu’à une nouvelle classe dirigeante. Gauche et droite se rapprochaient dans la haine commune de tout ce qu’elles appelaient l’impérialisme occidental, dont le principal symbole était le traité de Versailles et le garant, le “système de Weimar” » [Paetel, 1952].
Il existe à l’époque, de nombreux groupuscules, cercles de discussion, revues, maisons d’édition nationalistes. Des revues comme Widerstand, Standarte, Arminius, Vormarsch, Das Reich, Die Kommenden, Das Junge Volk, etc., tentent de proposer un « nouveau nationalisme » face au « mouvement national-patriotico-bourgeois » et face au NSDAP [Paetel, 1952]. Les articles de ces revues mélangent des considérations métaphysiques à « des points forts réalistes », mais « ces différents groupes et journaux ne réussirent jamais à acquérir une cohésion réelle » [Paetel, 1952] et à créer un mouvement unifié.
Ces courants, y compris les nationaux-bolcheviks les plus radicaux dont le modèle est « la nouvelle aristocratie socialiste soviétique », ont la prétention de fabriquer une « élite » « de naissance » et « de sang » dans la situation chaotique que connaît l’Allemagne, chaos accompagné par une fermentation idéologique et des rapprochements inattendus entre des courants opposés qui donnent naissance à des « méli-mélos » et des « magmas » idéologiques.
Le prétendu « confusionnisme » dont certains nous rebattent les oreilles ne date pas d’aujourd’hui :
« La Première Guerre mondiale, l’effondrement des empires russe, allemand, austro-hongrois et ottoman, la transformation radicale des cartes géographiques, les révolutions bolcheviques, la succession de coups d’État et d’insurrections tant de droite que de gauche, l’instabilité économique persistante, la crise sociale et culturelle, la série infinie de conflits entre les États dans la longue période d’après-guerre, les déplacements de masses considérables de populations avaient modifié la physionomie de l’Europe, bouleversant complètement toutes les forces politiques. […]. Les destinées magnifiques et progressistes, le mythe de la paix perpétuelle et du progrès harmonieux n’étaient désormais plus qu’un lointain souvenir – si tant est qu’ils aient jamais existé pour de bon. Avec la crise du libéralisme démocratique et du socialisme réformiste, firent ainsi leur apparition d’étranges méli-mélo idéologiques qui tentaient de rompre avec les traditions du siècle précédent et de se positionner dans un nouvel horizon, en puisant dans le maelström politique, social, économique et culturel engendré par la guerre » [Cuzzi, préface de Bernardini, 2017].
Le moins sophistiqué des idéologues nationalistes
Durant l’entre-deux-guerres, Niekisch n’est ni le plus connu ni le plus sophistiqué des « théoriciens » et écrivains nationalistes radicaux (Moeller van den Bruck*, Ernst Jünger*, Carl Schmitt*, Martin Heidegger*, Oswald Spengler*, Ernst von Salomon*) qui ont ouvert la voie au nazisme, mais il réussit toujours à conserver une petite cohorte de fidèles autour de lui. En 1925, il écrit deux brochures : « Principes de politique extérieure allemande » ; et « Le chemin de la classe ouvrière allemande vers l’État », « dans laquelle il appelle la social-démocratie à renoncer à la lutte des classes » et à se détacher de la théorie marxiste [Gottfried, 2012].
Dans « Le chemin de la classe ouvrière vers l’Etat », Niekisch explique que l’Allemagne est devenue une nation « sans défense », « un objet d’exploitation impuissant », « une colonie de réparation ». Il remplace la classe ouvrière par le « peuple » qui joue désormais le premier rôle dans sa vision d’un changement politique radical : « les classes d’un peuple, aussi vivement qu’elles puissent se quereller et se déchirer, et aussi sérieusement qu’elles puissent prendre leur opposition, ne sont que des composantes organiques d’un tout cohérent ». Ce vocabulaire est clairement celui de l’extrême droite nationaliste.
Mais cette position n’est pas nouvelle dans le mouvement ouvrier : elle puise notamment dans une vieille tradition lassalienne* au sein de la social-démocratie allemande, tradition que Niekisch revendiquera quelques années plus tard.
Ainsi, dans Gedanken über deutsche Politik [1929], Niekisch souligne que Lassalle, « contrairement à Marx, était un “homme d’action” et offrait à la classe ouvrière une orientation meilleure, plus adaptée à “la solution de la question allemande”, car il pensait et faisait de la politique “à partir des conditions prussiennes et allemandes” ». Et dans Entscheidung [1930] Niekisch précise : « Lassalle sentait que la solution de la question allemande était à portée de main. [...] Il voulait placer la classe ouvrière à la tête du mouvement d’unification nationale allemande [...]. C’était un socialisme national qu’il défendait, contrairement à Marx. [...] Le Testament politique de Fichte, qui […] était imprégné d’un fervent nationalisme allemand, avait fortement influencé la réflexion politique de Lassalle. [...] quelle autre tournure aurait prise l’histoire allemande si le mouvement ouvrier avait intégré l’idée d’État prussienne ? » [cité in Pittwald, 1996].
Pour Niekisch, la lutte des classes a seulement des effets temporaires, même s’il peut la considérer comme bénéfique à court terme. Par exemple, il mentionne parfois les conquêtes sociales de Weimar : pour lui, elles, servent surtout à endormir le prolétariat et à lui faire adopter une mentalité individualiste et « bourgeoise ». A long terme, cependant, la nation (au sens d’une « communauté de sang » et de culture, la tristement fameuse Volksgemeinschaft*), est la seule force unificatrice, intrinsèquement positive, alors que la classe, y compris la classe ouvrière, est un élément destructeur, négatif, un point d’appui éphémère. L’objectif de cet idéologue n’est nullement le « socialisme » mais « le recouvrement de l’indépendance allemande, la libération des chaînes imposées et la reconquête d’une position mondiale importante et influente » pour son pays [« La politique révolutionnaire », 1926].
Les titres des deux textes précités illustrent les préoccupations qui resteront les siennes durant toute sa vie : le rôle primordial de l’État comme outil pour forger une « communauté du peuple », ou une « communauté populaire » (Volksgemeinschaft) et l’importance de la politique internationale.
Ce n’est donc pas un hasard si ses « disciples » néodroitiers et néofascistes actuels se passionnent pour la « géopolitique ».
Selon Niekisch, « les États se comportent comme des “individus vivants” sur la scène internationale, “ils agissent comme des êtres organiques qui poursuivent des objectifs, qui interagissent avec leur entourage, qui subissent un destin et qui aspirent à la reconnaissance”, et pour lesquels la seule loi valable est la “volonté vitale” de chacun d’entre eux » [Schwab, 1992].
En juillet 1926, Niekisch quitte le SPD car il sait qu’il va se faire exclure à cause de ses positions nationalistes trop radicales, même pour les dirigeants sociaux-chauvins* de son parti : il veut notamment que les Alliés renoncent aux réparations de guerre comme l’URSS l’a fait ; et il s’oppose aux différents traités de Locarno (signés en 1925) qui fixent les frontières occidentales de l’Allemagne (l’Alsace-Lorraine revient à la France et les cantons d’Eupen et Malmedy à la Belgique) et au plan Dawes qui prolonge les dispositions du traité de Versailles.
Niekisch abandonne aussi son poste de responsable au syndicat des ouvriers du textile et rejoint l’ASPS (Parti de l’ancienne social-démocratie de Saxe), qui compte seulement quelques milliers de militants. Cette scission ultra modérée[ii] du SPD est dirigée par 23 députés – qui ne seront plus que quatre après les élections de mai 1928.
Dans son programme, l’ASP réclame « l’abolition du système de Versailles, la restitution des territoires allemands cédés, des colonies allemandes et l’union avec l’Autriche » ; le parti veut que l’Allemagne retrouve « son autonomie militaire ». En revanche, son programme ne mentionne ni « la journée de travail de 8 heures, ni la séparation de l’Église et de l’État ni d’autres objectifs socialistes classiques » [Hausmann, 1996].
A ce parti, adhèrent aussi de sinistres individus comme Karl Otto Paetel* qui fondera ensuite le Groupe des nationalistes sociaux révolutionnaires (Gruppe Sozialrevolutionärer Nationalisten) ; Richard Schapke et Eugen Mossakowsky qui rejoindront plus tard le NSDAP et y soutiendront la tendance d’Otto Strasser*, etc.
Niekisch ne restera pas longtemps à l’ASP puisqu’il en démissionnera peu après son échec électoral retentissant en 1928, quand ce parti remportera seulement 0,2 % des voix.
Néanmoins, pendant ces deux années, il put diriger le journal du parti, Der Volkstaat, et exercer une certaine influence idéologique en développant ses positions personnelles : « la primauté de la politique étrangère, une analyse géopolitique et “typologique” de la situation internationale, la nécessité d’une armée forte, la “Verwandtschaft [la parenté, l’affinité]” entre l’Allemagne et les autres peuples opprimés contre l’impérialisme capitaliste occidental, la nécessité d’une alliance entre la “force élémentaire” des travailleurs et l’intelligence de la jeunesse bourgeoise pour la rédemption nationale et l’identification de lignes d’action efficaces pour contrer l’isolement de la Russie bolchevique et de l’Italie fasciste » [Bernardini, 2015].
« Avec August Winnig* […], qui deviendra dans les années suivantes un collaborateur proche et important de Niekisch, [Niekisch] tente de transformer l’ASP en un nouveau mouvement de résistance national » [Pittwald, 2026]. Son projet coïncide d’ailleurs avec celui de son compère, un ex-président et permanent du syndicat des ouvriers du bâtiment à Hambourg avant 1914, qui veut faire de l’ASP (qu’il a rejoint en juin 1927) « un parti du nouveau mouvement ouvrier doté d’un programme conservateur révolutionnaire » [Hausmann, 1996].
En même temps qu’il développe ses thèmes idéologiques favoris, Niekisch pousse l’ASP à nouer des liens avec les ligues nationalistes d’extrême droite puisque, selon lui, elles contribuent au renforcement de l’État : « la ligue paramilitaire Wehrwolf*, le Tannenbergbund* d’Erich Ludendorff, le Jungdeutscher Orden* (Jungdo) d’Artur Mahraun* et le Stahlhelm* » [Bernardini, 2015]. Ces manœuvres politiques de l’ASP intéressent des nazis prétendument « de gauche » comme Otto Strasser* et même le Völkischer Beobachter, l’organe central du NSDAP, qui considère avec sympathie les « nationaux-révolutionnaires socialistes » comme Niekisch [idem].
Durant cette même période (1926-1928), Niekisch crée en 1926, avec la collaboration d’ex-membres du Cercle de Hofgeismar*, une revue (Widerstand, Résistance) qui tire entre 3 000 et 4500 exemplaires chaque mois. Au départ, Niekisch codirige Widerstand avec August Winnig*.
Quelles positions politiques défendent-ils dans cette publication ?
Ils dénoncent le fait que le poids du traité de Versailles « pèse surtout sur la population ouvrière ; l’effondrement de la position occupée par l’Allemagne dans le monde menace précisément les conditions de vie de l’ouvrier allemand. Ainsi, les défis auxquels est confrontée la nation allemande coïncident avec le droit de légitime défense de la classe ouvrière. [...] Il est tout à fait justifié de parler de la situation prolétarienne[iii] dans laquelle se trouve l’Allemagne : la nation est opprimée et dépendante, travaillant au profit d’autrui et vivant dans la misère. Dans cette conjoncture historique, le travailleur, incarnation d’une situation prolétarienne en tant que telle, a une mission nationale à accomplir. En s’attaquant aux véritables causes de son oppression sociale, les États vainqueurs qui ont imposé le traité de Versailles, il se dresse également contre les chaînes qui entravent la nation » [Niekisch, Widerstand, août 1926].
Couverture de la revue de Niekisch, qui combine des symboles venant de deux camps politiques opposés : l’aigle impérial et l’épée ; la faucille et le marteau. De 1926 à 1928, la revue arbore le sous-titre « Revue de politique socialiste et nationale-révolutionnaire », puis « Revue de politique nationale-révolutionnaire »
.En même temps que sa revue, Niekisch fonde également une maison d’édition homonyme qui prône « une politique nationale-révolutionnaire », et même, à partir de 1932, une autre revue, Entscheidung qui « traite principalement de sujets et d’événements d’actualité » [Pittwald, 1996] mais disparaîtra en 1933.
Pour faire marcher ces trois entreprises, Niekisch, qui n’arrête pas de dénoncer la « bourgeoisie » et les « bourgeois » dans ses textes, accepte sans sourciller l’argent d’un grand négociant (Alfred Toepfer) qui financera aussi certains de ses voyages à l’étranger. Évidemment, aucun des fans actuels de Niekisch (néodroitiers, néofascistes, ou invertébrés « de gauche ») ne fait mention de ce soutien financier sans lequel leur idéologue chéri aurait eu bien du mal à subvenir à ses besoins jusqu’à son arrestation en 1937, vu qu’il ne travaillait pas.
Niekisch organise des cercles Widerstand pour recruter des militants et des sympathisants, mais ces cercles ne regrouperont jamais plus de 500 adhérents. « Le programme de ces cercles, dont les membres se nommaient “Camarades du Reich” et devaient prêter serment à Niekisch, s’apparentait à un “impérialisme racial” : une Europe centrale sous domination allemande et, à terme, un prétendu “empire final” », bref une « idéologie élitiste de domination, indissociable du Führerprinzip[iv] » hitlérien.
Après avoir quitté l’ASP, Niekisch continue à grenouiller dans les milieux d’extrême droite.
« Entre 1928 et 1930, Niekisch prit l’initiative d’actions visant à unifier le camp nationaliste. En octobre 1928, il réussit à réunir les dirigeants des groupes paramilitaires “Stahlhelm*”, “Jungdo*”, “Wehrwolf*”, “Bund Oberland*”, etc., afin de constituer un “cercle de dirigeants” (“Führerring”). »
Suivant une ligne définie d’ailleurs par Otto Strasser*, Niekisch veut unifier ces individus sur une base minimale : la lutte pour un État « fort, englobant toutes les tribus allemandes de l’espace de peuplement d’Europe centrale et suffisamment d’espace vital pour la jeune nation allemande » [Pittwald, 1996]. « Cette entreprise d’unification (déjà tentée quelques années auparavant par Ernst Jünger*) échoua finalement. En 1929, Niekisch tenta d’unir les ligues de jeunesse et les associations étudiantes dans une “action de la jeunesse ”contre le plan Young. Ce fut un succès partiel » [Mudry, 1985].
A propos de cette dernière initiative, un néofasciste espagnol, nullement gêné par les alliances politiques de son gourou « antihitlérien » (?!), écrit : « En octobre 1929, Niekisch est l’instigateur de l’action de la jeunesse contre le Plan Young […] Le 28 février 1930, un vibrant appel contre ce plan fut lancé, signé par la quasi-totalité des associations de jeunesse allemandes – dont la Ligue des étudiants nationaux-socialistes et les Jeunesses hitlériennes – et soutenu par des manifestations de masse » [Cuadrado Costa, 2010 ; le passage est souligné par mes soins].
Un peu plus tard, Niekisch tente de rassembler à nouveau les différents groupes « nationaux-révolutionnaires » afin de convaincre, sans succès, Claus Heim*, dirigeant du mouvement paysan emprisonné, de se présenter à l’élection présidentielle du Reich en 1932.
Très tôt dans son parcours politique, Niekisch adopte une attitude à laquelle il restera toujours fidèle : ne jamais mettre tous ses œufs dans le même panier. Ainsi, à partir de la seconde moitié des années 1920, il entretient en même temps des relations avec un parti de dissidents socialo-nationalistes (l’ASP) ; des nervis d’extrême droite appartenant à des corps francs et des groupes paramilitaires, comme ceux précités ; des responsables nazis (Gregor Strasser* ; Joseph Goebbels qui tenta à plusieurs reprises de le convaincre de travailler pour le NSDAP) ou des idéologues nazis (Ernst zu Reventlow*, Alfred Bäumler*, Carl Schmitt*) ; un petit courant nationaliste au sein des Jeunesses socialistes (le Cercle Hofgeismar*), sans compter les intellectuels nationalistes (Ernst et Friedrich-Georg Jünger*, Ernst von Salomon*) qui participeront à sa revue et enfin des membres du Herrenklub (un cercle de notables et d’intellectuels conservateurs).
Fin théoricien ou infatigable girouette ?
Le terme de « girouette » peut sembler méprisant – et il l’est.
Avant d’exposer en détail les raisons pour lesquelles j’utilise ce mot péjoratif, je présenterai rapidement l’argumentation de l’un de ses disciples néofascistes, Thierry Mudry [1985], tout en opposant cette argumentation à l’interprétation de l’historien Louis Dupeux qui me semble plus pertinente, en tout cas sur le positionnement de Niekisch à l’extrême extrême droite.
Selon Mudry, la « pensée » de Niekisch serait passée par trois étapes successives :
1) une forme de « nationalisme prolétarien » entre 1925 et 1928 (ce que d’autres appellent un retour au « lassallisme* ») quand il était à l’ASP.
Le texte de Mudry est paru dans la revue néofasciste Synergies européennes en 1985 et est régulièrement republié et traduit en d’autres langues sur des sites d’extrême droite. Mudry y résume la thèse d’Uwe Sauerman[v]* sur »la revue de Niekisch Widerstand (Résistance) et son cercle d’influence ». Or, ce concept de « nationalisme prolétarien » avait déjà été utilisé par Louis Dupeux, dans sa thèse, parue en 1976.
Dans un texte ultérieur [Dupeux, 1995], l’historien français remarque très justement que « le maintien de la référence au “prolétariat” fournit ici la transition-légitimation dont tout donne à penser qu’elle est indispensable à beaucoup de renégats[vi] sincères » (souligné par mes soins).
En clair, dans cette expression, le mot important est « nationalisme », et l’adjectif « prolétarien » n’est qu’un leurre : il permet à la fois à Niekisch de se convaincre (ou de faire croire à ses lecteurs) qu’il reste fidèle à son passé « socialiste » (?) ou « marxiste » (?) et sert utilement à tromper les naïfs et les ignorants qui ignorent ce que signifient véritablement les concepts de socialisme et de communisme. Ce terme sert aussi les intérêts des néofascistes comme Mudry qui essaient de semer une « confusion »… très organisée.
L’historien Louis Dupeux [1995] apporte des précisions théoriques indispensables, mais que le néodroitier Mudry passe sous silence : durant cette même époque (1925-1928) « Niekisch présente le « “prolétariat” — ou la “classe ouvrière” — comme ayant “des dispositions naturelles à soutenir l’État”, parce qu’il échappe aux motivations égoïstes de la propriété individuelle. “Que la classe ouvrière en vienne à la conviction sentimentale que l’État est son État, et son rapport à l’État pourra prendre le caractère d’un fanatisme absolu”, écrit-il. Elle deviendra “l’instrument le plus pur de la raison d’État” — un État que Niekisch en vient très vite à caractériser comme “originel, impérieux, absolu, implacable” » Et Dupeux de conclure : « On est loin des valeurs “de gauche” ».
En effet…
2) Niekisch aurait défendu ensuite une sorte de « bolchevisme prussien » (que Niekisch appela lui-même un « bolchevisme allemand ») dans les années 1930-1931. Selon Mudry [1985] : « Après avoir idéalisé le prolétariat, Niekisch, déçu par l’expérience de l’ASP, plaça ses espoirs dans la “minorité nationaliste”, c’est-à-dire les groupes paramilitaires et les ligues de jeunesse, mais aussi la paysannerie révolutionnaire. En 1932, Niekisch milita pour la candidature du leader paysan Claus Heim* aux élections présidentielles » (notons que Heim fut également sollicité par le KPD).
Là encore, l’article de Dupeux « corrige » celui de Mudry sur plusieurs points essentiels : à cette époque, Niekisch change « de référent idéologique, ou plus exactement d’agent majeur du développement historique allemand, le “prolétaire” étant rejeté avec mépris dans la pourriture de la grande ville et remplacé par le “paysan”, enraciné dans le sol allemand, surtout “à l’Est”, loin des influences délétères du monde “welsch[vii]” » [Dupeux, 1995].
Dans Entscheidung [1930] Niekisch fait en effet l’éloge des campagnes et de la vie rurale.
Niekisch couronne alors « la phase proprement völkisch de son évolution, le Nord biologique étant ici, comme chez Moeller van den Bruck, remplacé par un Est plutôt culturel ». Et il rédige alors un « Programme de la Résistance allemande » que l’historien considère comme « l’un des sommets idéologiques de la contre-révolution européenne entre les deux guerres » [Dupeux, 1995].
3) Enfin, selon le néofasciste Mudry, après son voyage en URSS en 1932, Niekisch serait entré dans une nouvelle phase : « Niekisch prône une alliance militaro-économique, mais aussi idéologique (“weltrevolutionär” précise Niekisch – “révolutionnaire-mondiale”), avec la Russie bolchévique. Il imagine même un empire russo-allemand “de Vladivostock à Flessingue” (ici, Niekisch semble dépasser son nationalisme allemand absolu pour penser en termes de politique impériale) » [Mudry, 1985].
Certes, la description du néodroitier Mudry n’est pas inexacte, mais très partielle et partiale – pour des raisons politiques évidentes : il tient toujours à nous faire croire que la Nouvelle Droite, qui se réclame de Niekisch, aurait rompu avec le national-socialisme et le fascisme, et que Niekisch ne serait pas un philofasciste.
Je citerai ici une recension du livre de Michael Pittwald[viii], parce que l’auteur de cet article résume de façon beaucoup plus complète que Mudry les rêveries de Niekisch et ses affinités indéniables avec le nazisme :
« La théorie raciale de Niekisch différait de celle du parti nazi par sa référence positive à la culture “slave”. Leur souci du bien-être de la “ race blanche” était, bien entendu, une préoccupation partagée. Dans le cadre de ce “sentiment d’autodétermination de la race blanche”, il recommandait donc le “bolchevisme” aux États-Unis et à d’autres États européens. Ses ambitions impérialistes s’exprimaient dans un plan en trois étapes. Premièrement, une “Europe centrale” ou “paneuropéenne” devait être créée sous l’égide de l’Allemagne, englobant les territoires abritant des minorités germanophones. L’Est servirait également de “réserve alimentaire et de matières premières” à l’Allemagne [y compris l’URSS, dont on se demande comment elle aurait pu accepter un tel plan ! Y.C.]. Pour contrebalancer les grandes puissances que sont la France, l’Angleterre et les États-Unis, Niekisch envisageait une “coalition élargie” des “nations prolétariennes” d’Allemagne, de Russie et de Chine. Il espérait ainsi susciter la “haine” des “peuples asiatiques” contre “ l’oppresseur blanc’, anticipant ainsi les conceptions eurasiennes des extrémistes de droite actuels [conceptions qui convergent avec celles des islamistes, des campistes et des néo-tiersmondistes actuels, Y.C.]. L’Allemagne était ainsi censée apparaître comme la représentante des peuples opprimés. Le véritable objectif de sa réflexion était la création d’un “empire final” allemand global, la “ patrie des travailleurs”, dont l’organisation serait conçue selon des principes d’efficacité et d’utilité, c’est-à-dire une fédération mondiale technocratique et centralisée de toutes les républiques ouvrières » en vue d’assurer « la pacification finale du monde[ix] ».
En dehors de ces explications essentielles pour comprendre la « pensée » brouillonne de Niekisch, l’article du néofasciste Mudry est insatisfaisant et incomplet aussi parce qu’il ne mentionne pas l’étape (je dirais plutôt la pirouette) suivante dans l’itinéraire « intellectuel » du fondateur des cercles Widerstand :
« […] en 1934, avec l’invention de la “Troisième Figure impériale”, d’ailleurs visiblement dérivée du “prolétaire” selon Winnig* et surtout du “Travailleur” selon l’ami Ernst Jünger*, dans le même mélange d’esprit universel, sinon “cosmique”, et d’option allemande préférentielle. […] l’Histoire serait marquée par la succession de grandes “Figures”, imprimant leur style à chaque époque. Après la Figure du “Romain” bâtisseur d’Empire politique et celle du “Juif” capitaliste, typique de l’ère bourgeoise (et plutôt maltraité), viendrait la Figure du “Travailleur”. Non pas le prolétaire marxiste, ni même la “couche” néo-romantique dont parlait le premier Widerstand, mais l’incarnation d’un principe métapolitique fondé sur l’expansion universelle de la technique, avec assignation à chacun d’un “rang” strict, à la hauteur de son adaptation consciente au dit principe. Au-delà même du “bolchevisme’, c’était donc désormais la technique elle-même qui permettait l’émergence de l’Ordre total suprême, appelé à gagner toute la planète. A l’Allemagne de donner le ton, du moins si elle en retrouvait un jour la force... » [Dupeux, 1995.]
Comme j’espère l’avoir montré brièvement, la tentative du néofasciste Mudry de dégager une cohérence « théorique » chez Niekisch et de créer un fossé artificiel avec les idées de base du « nazifascisme » n’est absolument pas convaincante. Mais cela ne devrait pas nous étonner puisque les idéologies fascistes n’ont jamais brillé par leur cohérence et que, paradoxalement, cette prétendue « confusion » constitue l’une de leurs forces.
A suivre…
[i] Exilé aux Etats-Unis en 1940, il devint correspondant de la presse allemande après 1945 et, bien sûr, prétendit avoir radicalement changé… tout en donnant de temps en temps des conférences discrètes sur le national-bolchevisme – c’est du moins ce que racontent les sites néofascistes fidèles à sa mémoire. Dans ces milieux, les légendes et les mythes, même les plus abracadabrants comptent beaucoup plus que les faits.
[ii] Au cours de sa brève existence, l’ASP participa à des coalitions gouvernementales dans le Land de Saxe avec le Parti populaire allemand (DVP*) et le Parti démocrate allemand (DDP*), deux partis bourgeois classiques, à mille lieues aussi bien du prétendu « nationalisme révolutionnaire » que du « socialisme ». Et l’ASP eut un rôle particulièrement nocif puisqu’elle contribua à « poursuivre le démantèlement des réformes prises par les sociaux-démocrates durant les années précédentes » [Bernardini, 2015].
[iii] Niekisch reprend ici à son compte la notion de « nation prolétaire » chère au nationaliste Errico Corradini et au fasciste… Benito Mussolini [Bernardo, 2014]. Notion qui sera utilisée aussi par la Troisième Internationale, notamment par Radek* pour qui, en 1923, « Mettre la nation au premier plan, c’est en Allemagne comme dans les colonies, faire acte révolutionnaire » et qui fit l’éloge du courage du fasciste Schlageter* – tout comme, un siècle plus tard, certains « gauchistes » firent l’éloge du « courage » des assassins islamo-jihadistes qui commirent les attentats de 2015 en france.
[iv] Dirk Eckert (2002), « Grenzgänger der Reaktion. Ernst Niekischs völkischer Sozialismus » https://www.philtrat.de/articles/396/index.html.
[v] Membre de la fraternité étudiante d’extrême droite Danubia, Sauerman présida le NHB, Nationaldemokratischer Hochschule Bund, l’association des étudiants du NPD néo nazi dans les années 1975-1976. Aujourd’hui il défend toujours des idées d’extrême droite puisqu’il écrit dans wir selbst, revue et site identitaires.
[vi] A mon avis, il faut distinguer entre les « équilibristes » cyniques, les « passeurs » (plus ou moins proactifs) et les « transfuges » assumés ou « renégats ». Cependant, dans tous les cas, la référence au prolétariat a effectivement une fonction légitimatrice.
[vii] En allemand, le mot Welsch servait à désigner les étrangers qui parlaient une langue non germanique, donc les langues celtiques puis romanes. Il avait fréquemment une connotation péjorative.
[viii]Ernst Niekisch. Völkischer Sozialismus, nationale Revolution, deutsches Endimperium (Ernst Niekisch. Socialisme ethnique, révolution nationale, dernier empire allemand), PapyRossa, 2002.
[ix] https://forvm.contextxxi.org/ernst-niekisch.html
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SOMMAIRE
Introduction
Préambule
https://npnf.eu/spip.php?article1302
Une pluralité suspecte d’admirateurs
Deux portraits utiles
Un militariste…planqué
Une personnalité « de gauche » très « ambiguë »
Pourquoi Niekisch est-il obsédé par « l’Esprit romain » ?
https://npnf.eu/spip.php?article1303
Un long voyage dans l’extrême droite nationaliste et philofasciste
Le moins sophistiqué des idéologues nationalistes
Fin théoricien ou infatigable girouette ?
https://npnf.eu/spip.php?article1304
Un festival de contradictions
Un idéologue fasciste qui n’a jamais rien compris à Hitler
Pour une nouvelle guerre mondiale
Des critiques superficielles de Hitler
« Figure », « Figure impériale » et « Figure du Travailleur »
https://npnf.eu/spip.php?article1305
Die dritte imperiale Figur
Lénine, Staline et le « bolchevisme « selon Niekisch
Un « anticapitalisme » de pacotille
Völkisch et étatiste
Un antisémite enragé
https://npnf.eu/spip.php?article1306
Attaques personnelles contre Hitler et « arguments » antisémites biologiques
Du fascisme au stalinisme et retour sous un masque prétendument « de gauche »
Quand un blog de gauche embellit les actions et la pensée de Niekisch
La « vision de la misère » allemande : de Goethe à Niekisch
La France et le Saint Empire romain germanique
https://npnf.eu/spip.php?article1307
De la chute du régime nazi à la guerre de Corée
https://npnf.eu/spip.php?article1308
Qui furent les authentiques « résistants » dans l’Allemagne nazie ?
Deux visions opposées de la « résistance »
Les efforts de Drexel
Le jugement secret du « tribunal populaire » de 1939
Une légende solidement fabriquée à l’Est
Postérités multiples, réelles et imaginées
Happy end pour un facho ?
https://npnf.eu/spip.php?article1309
Annexe 1 : Falsifications et omissions de Wikipedia
Annexe 2 : La rencontre de Niekisch avec Mussolini
https://npnf.eu/spip.php?article1310
Glossaire
Sources