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Jean-Luc Debry : Les habits neufs de Khamenei père et fils
Article mis en ligne le 6 mai 2026

Retour sur le présent à la lumière du passé. Comme quoi, on n’apprend rien, ou si peu, des générations qui nous ont précédés. De la Chine maoïste à l’Iran des mollahs, de l’indifférence à la complicité - Petit livre rouge et Coran confondus- des similitudes qui dérangent ceux qui n’ont pas la mémoire courte.

Mensonges et massacres, les méthodes du totalitarisme maoïste, du “grand bond en avant” à “la grande (sic) révolution culturelle”, furent non seulement tus par les militants prochinois et leurs sympathisants de l’époque intellectuellement engoncés dans leur certitude, un biais cognitif en somme, mais de plus les éblouirent jusqu’à l’aveuglement de bonne foi. Ils justifièrent, et avec quelle fougue, excusant les crimes de masse commis au nom d’un idéal qui était censé les combattre. C’est pour le coup que le “deux poids, deux mesures” se grandissait des attributs de la “juste cause”. Qui, à part les situationnistes et les anarchistes, osait parler d’aliénation ?

Mais, et c’est sans doute plus grave encore, la déshumanisation des victimes semblait une punition méritée, aussi cruelle fut-elle. En approuvant les crimes, ils tournaient le dos à la simple humanité. Comme lors de la controverse de Valladolid qui se déroula du 15 août 1550 au 4 mai 1551 en Espagne - lors de laquelle un collège de théologiens, des juristes imprégnés de messianisme catholique, débattirent âprement pour savoir si les Amérindiens avaient une âme - car pour nombre de théologiens l’évidence n’allait pas de soi - et donc s’il était normal de considérer “les indigènes” comme des animaux, et donc de les traiter en tant que tel, de les dominer et, par témoignage de la bonté chrétienne, de les convertir par la force. L’enjeu était de savoir si l’on peut en toute bonne conscience et sans scrupule réduire à l’esclavage les populations conquises, les traiter comme du bétail et les massacrer avec la bénédiction de l’Église. Car pour les conquérants qui se justifient d’une croyance qui donne à leurs actes un fondement théologique, tout est relatif selon que vous soumettez à leur “pouvoir, spirituel et temporel ” ou non. Vous êtes, selon le cas, un animal ou un être humain. Car pour les Espagnols - militaires et moines militants - la foi faisait la part belle aux crimes, sans aucune mauvaise conscience - le confort des bourreaux.

La féroce répression du soulèvement populaire qui vient de secouer l’Iran, et les réactions qui, quand ils ne les justifient pas, minimisent, disculpent, excusent ou nient purement et simplement sa réalité, nous renvoient aux époques où les tyrans, Staline et Mao, étaient des dieux intouchables, quoi qu’ils fassent, quoi qu’ils disent. Une adoration qui faisait des victimes des “animaux nuisibles”. On se désole de l’absence, et c’est peu dire, de manifestations de soutien aux victimes des gardiens de la révolution islamique et de leurs stipendiés. Les victimes sont coupables et méritent leur sort.

Les Habits neufs du président Mao, chronique de la Révolution culturelle est un livre de Simon Leys, Pierre Ryckmans de son vrai nom, publié en 1971 par Champ Libre dont le souvenir douloureux du sort qui lui fut réservé à sa sortie par les fanatiques de “l’homme nouveau”, nous vient à l’esprit en songeant à la répression sanglante de ce sinistre mois janvier 2026 iranien. Et en 1974 les textes d’une anthologie de la presse des Gardes rouges mai 1966-janvier 1968 publiée sous la direction de Guilhem Fabre dans la Bibliothèque asiatique, Union générale d’éditions, Coll. 10/18, subira le même destin. Celui de l’opprobre et de l’infamie, l’enfermement dans l’Enfer où sont enfermés les livres interdits par les gardiens du dogme. L’ouvrage était intitulé “La Révo cul dans la Chine pop : Révolution culturelle dans la Chine populaire”, il nous avait, lui aussi, éclairé sur la nature profonde d’un régime à qui, fort de sa légitimité révolutionnaire et anti-impérialiste, on pardonnait tous les excès, car il était considéré “pur par essence”. Et parce que ces systèmes politico-militaires étaient porteurs d’espérance, ils pouvaient donc pratiquer des massacres de masse sans que l’on trouve à redire, condamnant, le doigt sur la gâchette, l’humaniste qui “faisait la fine bouche”. Il y avait du cœur à l’ouvrage.

L’amour (obligatoire) du bourreau n’a pas de patrie, c’est juste un fait théologique. Les régimes issus des luttes de libération nationale ont décrété que la dictature et ses méthodes étaient légitimes (la liste est longue de l’Indochine au Nicaragua) en raison de l’injustice qu’ils avaient subie des siècles durant, comme si le crime des uns excusait celui des autres. Leur légitimité transcendante ne pouvait plus être remise en cause, surtout par ceux qui en subissent les excès, de Moscou à Pékin à Phnom Penh et de Cuba à Alger. Ce qui, une fois de plus il faut le souligner, n’échappa pas à la sagacité des situationnistes et des anarchistes qui ne passèrent pas à côté de ces ouvrages et les lurent pour ce qu’ils étaient. C’est peu dire que l’accueil de ce dévoilement fut soumis au pilonnage des sourds et des aveugles volontaires qui y voyaient (sic) une opération néfaste à leur besoin d’idéaliser à ce point la Révolution (Camus) qu’ils justifièrent les attaques contre les déboulonneurs d’idoles, en se vengeant au besoin sur leur famille avec une cruauté qui n’est pas anecdotique. Rappelons qu’en ce temps les maoïstes de l’Humanité Rouge, organe central d’un groupuscule stalinien, le Parti communiste marxiste léniniste de France (PCMLF) soutenu par Pékin et Tirana, aimaient à crier, en guise de provocation, et cela les faisait beaucoup rire, eux qui avaient si peu le sens de l’humour, “Staline, Béria, Guépéou vaincra !”. L’ambiance ne pouvait tromper que ceux qui désiraient l’être.

L’idéologie déshumanise et l’histoire se répète. Les manifestations de solidarité et de soutien au peuple iranien sont si faibles et mobilisent si peu les militants révolutionnaires et anti-impérialistes que cette désespérante aphasie est un angle mort qui déjà en 1953, après la répression du soulèvement des ouvriers berlinois par les chars soviétiques fut à de rares exceptions près - et l’on pense, encore et toujours, à Camus bien sûr - condamnée ou simplement reconnue comme telle. Le silence devant la gravité de la situation en fait des complices.

Charles Jacquier dans un article paru dans A contretemps (https://acontretemps.org/spip.php?article236#nb1), cite un texte qu’Albert Camus consacre aux émeutes qui ensanglantèrent Berlin en 1953, qui, si l’on remplace Téhéran par Berlin, il pourrait être publié aujourd’hui, dans son intégralité (tome 3 des œuvres complètes publiées dans la Pléiade, p.923, 929) mais contentons nous de citer l’extrait ci-dessous tant il semble s’appliquer au cas qui ici nous intéresse.

« N’appartenant à aucun parti, et fort peu tenté pour le moment d’entrer dans aucun, il me semble que ce serait donner son sens à notre réunion de ce soir si je parvenais à rendre claires en quelques phrases les raisons qui m’ont conduit à cette tribune. Pour bien situer ces raisons, il faut dire avant toute chose que les événements de Berlin ont suscité dans certains milieux une assez ignoble joie qui ne peut être la nôtre. Au moment où, après deux ans d’agonie, les Rosenberg étaient conduits à la mort, la nouvelle qu’on tirait sur les ouvriers de Berlin-Est, loin de faire oublier le supplice des Rosenberg comme l’a tenté la presse qu’on appelle communément bourgeoise, ajoutait seulement pour nous au malheur obstiné d’un monde où un à un, systématiquement, tous les espoirs sont assassinés. Quand Le Figaro parle avec éloquence du peuple révolutionnaire de Berlin, il nous donnerait à rire si le même jour L’Humanité fustigeant ce qu’elle appelle comme au bon temps “les meneurs” ne nous mettait devant les yeux la tragédie où nous vivons et la double mystification qui prostitue jusqu’à notre langage. »

Nous savons, ceux qui, de ma génération, se sont enthousiasmés sans discernement pour la politique répressive et totalitaire de la Chine communiste lorsque le tyran lança sa jeunesse, les gardes rouges, à l’assaut de sa vieille garde qui, dans une lutte de pouvoir sans concession, voulurent infléchir sa politique dont on sait qu’elle fut sanguinaire. Nous savons de quoi il retourne. Or, rien ne semble avoir modifié ce paradigme qui se décline désormais au nom d’une nécessité d’un pouvoir théologique qui ne lâche rien. L’aveuglement d’une génération, comme celle des staliniens de bonne foi, nos aînés, se répète pour notre plus grand désespoir. Le sang a coulé en Iran et les soutiens, les actes de solidarité semblent bien timides. C’est peu dire.

En Iran, le désir des mollahs de détruire Israël enflamme leur imaginaire - toujours excités qu’ils sont par l’apocalypse comme fin de l’histoire humaine et triomphe d’un Dieu qui n’aurait plus besoin d’être juste et bon et qui, de rage, détruit « son œuvre » - si l’on se réfère aux textes fondateurs des monothéismes qui, loin d’adoucir les mœurs, entretiennent « la peste émotionnelle". Les effets d’une explosion atomique déborderaient au Liban, Syrie, Jordanie, Egypte et, si le vent est favorable, les radiations pourraient aller jusqu’à Chypre, peut-être plus loin encore. L’apocalypse engloutirait indistinctement Palestiniens et Israéliens. Il serait aux yeux des fous suicidaires qui gouvernent l’Iran « la solution » (finale ?). Les réactions automatiques dans ce jeu à somme nulle, seraient tout aussi monstrueusement dévastatrices pour l’Iran et ses voisins. L’eschatologie comme projet politique.

Que l’on puisse simplement l’imaginer est à proprement parler sidérant. Ou du moins, l’était. Cela dépasse l’entendement. C’est celui qui dit qui est, du Trump dans le texte.

Circulez, il n’y a plus rien à comprendre.

Bien le bonjour chez vous.

Jean-Luc Debry

(mai 2026)