Bandeau
Ni patrie ni frontières
Slogan du site
Descriptif du site
Allemagne (10) Passeurs et transfuges de gauche vers l’extrême droite
Herbert Ammon
Article mis en ligne le 26 mars 2026
dernière modification le 4 juillet 2026

Voici le portrait d’Herbert Ammon, l’un des vingt-deux membres de l’Opposition extra-parlementaire, du SDS, des groupes K (maoïstes), des Verts, du SPD ou du KPD, qui ont entrepris un long voyage politique en direction de la droite ou de l’extrême droite. Equilibristes cyniques ? Passeurs honteux ? Transfuges assumés ? Il y en aura pour tous les (dé)goûts !

Herbert Ammon (1943-), passeur clandestin d’idées d’extrême droite au sein de la « gauche »
Après avoir mené une carrière universitaire classique, Ammon s’engage, durant les années 1980, dans le mouvement pacifiste, donc assez tard par rapport à ceux qui militèrent au SDS dans les années chaudes 1967-1970.

En 1981, il se fait connaître en publiant avec Peter Brandt (le fiston - trotskyste - du chancelier social-démocrate Willy Brandt) un recueil de documents intitulé La gauche et la question nationale1 et qui provoque de nombreux débats. Brandt et Ammon sont sans doute les premiers à avoir présenté Rudi Dutschke (après sa mort en 1979) comme un militant obsédé par l’indépendance nationale et la réunification de l’Allemagne.

Cette thèse sera reprise et amplifiée, en 1998, par Bernd Rabehl, un ami de Dutschke, et un trio d’ex-cadres du SDS passés à l’extrême droite : Horst Mahler (qui sera un fervent néonazi jusqu’à sa mort en 2025), Reinhold Oberlecher et Gunther Maschke. Le 24 décembre 1998, ces trois renégats publièrent une « Déclaration canonique » qui contenait quelques perles : selon ce document, le mouvement de 68 et la Nouvelle Gauche ne se seraient pas battus pour le socialisme mais « uniquement pour le droit de chaque peuple à Vauto-libération nationale-révolutionnaire et sociale-révolutionnaire » tout comme ... la Nouvelle Droite ; le SDS aurait « joué un rôle comparable à celui de la Urburschenschaft d’Iéna [la première fraternité étudiante, hostile à Napoléon et favorable à l’unification allemande] en tant qu’initiateur national-révolutionnaire » ; la Fraction Armée Rouge aurait été la « Waffen-SI) S » ( ?!) du mouvement ; et « L’idée d’une Internationale des nationaux-révolutionnaires [aurait] été formulée en février 1968 au congrès de Berlin sur le Vietnam » 111

Ces thèses loufoques se sont ensuite répandues dans les milieux néonazis et néodroitiers, contribuant à une tentative de récupération du « 68 » allemand par une partie de l’extrême droite -phénomène unique en Europe, à ma connaissance.

Devant une telle utilisation de sa thèse, Ammon, qui prétend être un intellectuel rigoureux,.aurait pu revenir sur ses écrits pour les nuancer, ou même expliquer qu’il s’était trompé. Il n’en est rien, comme nous allons le voir, mais il nous faut d’abord revenir un peu en arrière, et à un article publié par 1’Antifaschistisches Infoblatt.

Selon ce site, « Le 14 septembre 1993, Herbert Ammon, éminent représentant “nationaliste-révolutionnaire ”, est intervenu sur la “question nationale ” lors d’un congrès de la Fondation Friedrich Ebert2 » du Parti social-démocrate allemand (SPD). On voit que Ammon a de la constance, et a continué, plus d’une décennie après 1981, à polluer les milieux « de gauche ».

D’après cet article, Ammon fut « (du moins par le passé) un adepte des idées d Ernst Niekisch [cf. annexe 1], Dans les années 1980, il rédigea un texte pour la “réhabilitation ” de Niekisch, dans lequel il s’efforçait de le présenter comme un homme de gauche3 », tout comme le fit d’ailleurs l’historien de gauche Wolfgang Abenroth à plusieurs reprises4.

Durant cette décennie, « Ammon était considéré comme un représentant du LDD, l ’Initiativkreis Linke Deutschland-Diskussion (Cercle d’initiative et de discussion sur 1’Allemagne de gauche), qui cherchait à influencer la politique pacifiste du SPD afin d’infiltrer la gauche depuis la droite. Le LDD appartenait à un réseau de groupes “nationalistes-révolutionnaires ” issus, depuis les années 1970, de l’aile “anticapitaliste ” du NPD néonazi et de quelques maoïstes désorientés5 ».

En lisant ce commentaire, vous vous dites peut-être : « Ouais, ces antifa voient partout des complots ourdis par des nazis et des fachos. » Soyons honnêtes, ils ne se distinguent pas vraiment par un sens aiguisé de la nuance, mais Ammon n’a absolument pas changé de ligne, même si ce sociologue et historien est devenu un « publiciste » connu qui collabore régulièrement à des quotidiens « respectables » (Die Welt, Frankfurter Allgemeine Zeitung’), mais aussi à des publications... d’extrême droite comme Junge Freiheit, le blog Achse des Guten (islamophobe, hostile à l’immigration, climatosceptique, etc.), ou le site globkult, un magazine animé par des sociaux-démocrates nationalistes ouverts au dialogue avec la Nouvelle Droite.

Cette publication, qui fut dirigée pendant de nombreuses années par un vieil ami d’Ammon, Peter Brandt, est obsédée par « la restauration de la souveraineté allemande » tout comme « les nationalistes-révolutionnaires, les universitaires sociaux-conservateurs, les anti-américains de la gauche libérale, une partie de la bureaucratie syndicale de gauche, les populistes de droite adeptes des guerres culturelles6 » et autres « souverainistes » allemands. C’est du moins l’opinion de Ralf Fischer dans Jungle World. Mais peut-être cette publication antideutsch a-t-elle la main trop lourde ? Pas vraiment, car les universitaires de gauche de la Fondation Rosa Luxemburg considèrent, eux aussi, que Herbert Ammon fait partie des intellectuels de la Nouvelle Droite, donc de l’extrême droite7.

Quoi qu’il en soit, nous allons pouvoir vérifier ce jugement, car c’est justement sur le site réactionnaire globkult que Hubert Ammon a repris, en 2014, sa thèse sur l’importance d’un courant nationaliste au sein du SDS et, plus largement, dans la jeunesse contestataire allemande durant les années 1960, ce qu’il appelle « les lignées “nationales ” traditionnelles, ramifiées et occultées, pratiquement inconnues des jeunes générations socialisées dans le sillage de “1968 ”, au sein de la “Nouvelle Gauche ” ». Il a profité de la publication d’un livre de Matthias Stangel8 intitulé « La Nouvelle Gauche et la question nationale. Concepts et tendances de la politique allemande au sein de l’opposition extraparlementaire (APO) » pour écrire un article dont le titre résume parfaitement son objectif politique : « Avant et après “1968” : Les courants nationaux sous-jacents à la Nouvelle Gauche ouest-allemande9 ».

Le compte rendu d’Ammon est intéressant parce qu’il illustre les techniques qu’utilisent les idéologues qui participent aux guerres culturelles au service de l’extrême droite dans les milieux de gauche. Pour réussir dans leur projet, il leur faut mélanger habilement le vrai (des éléments historiques incontestables) et le faux (des hypothèses farfelues).

Voyons comment Ammon procède. Plutôt que de se livrer à un panégyrique de l’ouvrage qu’il recense, il émet quelques réserves sur le contenu du livre, souligne quelques erreurs factuelles, regrette la place secondaire accordée par Stangel à ses amis politiques (Peter Brandt et Tilman Fichter, qui sont comme par hasard membres de l’aile super patriote du SPD), etc. Cela a pour effet d’endormir la vigilance des lecteurs, surtout à propos d’un livre qui touche un sujet très sensible comme celui des convergences entre « socialisme national » et national-socialisme.

Toujours prudent, Ammon exprime, avec une certaine ironie, sa distance envers les exagérations contenues dans la « Déclaration canonique » de 1998 : il ne veut pas être confondu avec une bande de nostalgiques du Troisième Reich.

Il peut alors développer son analyse et décrire les courants qui travaillent la nation allemande, l’Allemagne authentique, celle qui refuse de subir l’influence d’une « religion civile (post-)nationale et monoculturelle sous le signe d’un multiculturalisme apparent ». Tout intellectuel de droite un peu malin sait utiliser des « messages codés » de ce type (en anglais, des dog whistle), même si la formulation peut sembler lourdingue.

Ammon repère plusieurs sources historiques qui expliquent la permanence du sentiment national en Allemagne. Notez qu’il ne mentionne jamais les courants völkisch, nationalistes, nazis, néonazis et populistes de droite, comme s’ils n’avaient jamais existé et n’avaient jamais eu une influence mortifère sur l’histoire de son pays. Dans son article, Ammon signale l’influence de cinq facteurs convergents mais indépendants qui renforcent sa thèse :

 « la tradition national-patriotique au sein du SPD - représentée notamment par Kurt Schumacher [charismatique président du SPD de 1946 à sa mort en 1952], qui s’opposait avec véhémence au “grand mensonge historique ” de la culpabilité collective » [cf. annexe 2] ;

 « les slogans de l’unité allemande proclamés par le SED [le parti stalinien au pouvoir en RD A] même après la construction du mur » ;

 « l’importance du magazine Konkret [... ] en tant qu ’organe de référence pour la gauche intellectuelle dans les années 1950 » ;

 « le protestantisme de gauche allemand [... ] qui a favorisé le passage d’un pathos de l’unité à l’acceptation de la division dans les années 1970, puis, au début des années 1980, dans la mobilisation contre de nouveaux “missiles nucléaires sur le sol allemand’’, a de nouveau pris des accents nationaux, même si ce n ’était souvent que sous une forme alambiquée » ;

 « les positions “conservatrices ” de gauche, socialistes et nationalistes neutres au sein du SDS [... ] ainsi que les relations de ce mouvement avec la FDJ en RDA » ;

 « le mouvement pacifiste des Marches de Pâques » contre la guerre et la course à l’armement qui commença en 1960.

Donc si je résume : les sociaux-démocrates de droite anticommunistes, les staliniens (le KPD en RFA ; le SED et son organisation de jeunesse le FDJ en RDA), les protestants de gauche, les pacifistes et une partie des « gauchistes » du SDS.

Waouh, ça fait un sacré paquet de patriotes !

Ammon a raison de souligner qu’il y a toujours eu des tendances nationalistes au sein de la gauche, voire de l’extrême gauche, mais aussi chez les chrétiens et les pacifistes militants. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles le mouvement antideutsch et les antifas, chacun à sa manière, combattent les pulsions et les courants nationalistes en Allemagne depuis des décennies. Bien sûr, Ammon déteste les Anti-Allemands à cause de leur attitude « pathologique » ; et les antifas parce qu’ils seraient affectés par une « rage de gauche », un « internationalisme naïf » et la « haine de soi ».

Je ne vais donc pas aborder ici les éléments incontestables de l’argumentation d’Ammon, mais les thèses fantaisistes qu’il tente d’accréditer.

A cette fin, il se sert à la fois du livre de Stangel mais aussi du journal intime de Dutschke publié après sa mort. Quels sont dont les nouveaux éléments qu’il verse au dossier ?

En 1972, dans un livre, Dutschke a écrit ces deux phrases : « La difficulté d’être Allemand : (Pourquoi je suis pourtant fier). Comme tout peuple, le droit, le devoir et le besoin d’être fier de son pays, et quels que soient les revers subis. » Et, en 1977, dans la revue links, Dutschke s’est posé la question : « Qu ’est-il advenu de notre pays ? A Téhéran, Yalta et Potsdam, les nouvelles superpuissances ont défini leurs intérêts. L ’impérialisme américain visait une recapitalisation et américanisation “adéquates ”. [...]// va sans dire que la division systématique de l Allemagne revêtait une importance fondamentale pour la conception de la puissance mondiale de la classe dirigeante américaine et russe... nous avons été libérés et en même temps réoccupés... »

Ces réflexions éparse sont à la fois confuses et d’un faible niveau politique, mais il est difficile d’en tirer des conclusions définitives. Pour fortifier un peu son argumentation, Ammon ajoute :

« Dutschke n ’hésitait pas à parler d’“identité nationale "[...] et à évoquer, dans un langage aux accents nationalistes-révolutionnaires, le “traité de Versailles ”, “cette profonde oppression de la classe ouvrière allemande, du peuple allemand en général, [qui] [a] fait de l Allemagne une nation assujettie à un tribut”. Il constatait “une continuité de Dresde au Vietnam ” et exigeait, au sujet des expulsions [des 13 ou 14 millions Allemands d’Europe centrale après 1944], “que, s’ily a eu des crimes de guerre contre le peuple allemand pendant la Seconde Guerre mondiale, il faut s’y attaquer sans perdre de vue, ne serait-ce qu ’un instant, ceux du fascisme allemand. »

Certes, ces citations sont très ambiguës mais les qualifier de « nationalistes-révolutionnaires » c’est justement reprendre la fable inventée par Bernd Rabehl et le trio Mahler/Oberlecher/Maschke, fable avec laquelle Ammon avait lui-même pris ses distances quelques paragraphes auparavant.

Conscient que que sa thèse est décidément branlante, Ammon nous sort l’arme ultime, celle des convictions dissimulées, intimes, des « émotions nationales refoulées ». Pour cela, il invoque trois éléments :

 le journal de Dutschke (publié en 2003 !) dans lequel celui-ci se demande pourquoi la « fierté du peuple des poètes et des penseurs » en tant qu’ « élément spécifiquement subversif de notre histoire [...]/ ? ’avait jusqu ’alors jamais été le point de départ d’une autodétermination politique de notre peuple » ;

 le fait que « durant les années mouvementées de 1964 à 1968, Dutschke [se serait] montré discret vis-à-vis de ses camarades du SDS quant aux proclamations sur la division allemande » malgré « ses motivationspanallemandes » (motivations panallemandes elles-mêmes fort peu documentées dans leur expression publique) ;

 les confidences de la veuve de Dutschke dans la biographie qu’elle écrivit sur son mari et dans laquelle elle raconte qu’elle « ne partageait pas les sentiments patriotiques de son mari ».

Toutes ces « preuves » ne sont guère convaincantes. En effet, Rudi Dutschke était doté d’une très forte personnalité ; ce tribun, cible constante des médias, n’était pas du tout un militant timide ou poltron qui aurait eu honte d’exposer publiquement ses convictions nationalistes... s’il avait vraiment tenu à les défendre.

D’ailleurs, après avoir déployé tous ces efforts pour démontrer que Dutschke était un grand patriote allemand, Ammon est bien obligé de reconnaître que, en 1979, « dans l’éloge funèbre prononcé par Rabehl à la mémoire de son ami [..], il n ’y avait aucune référence à l’héritage patriotique de Dutschke, vénéré comme un martyr de la révolte » !

En réalité, plus la distance temporelle s’accroît avec les événements de 68, plus des idéologues autrefois « de gauche », mais clandestinement passés à droite, essaient de réécrire l’histoire. Ils souhaitent nous convaincre par exemple que bon nombre des étudiants « antiautoritaires » des années 1960 « se livraient, dans le cadre de la contestation contre la guerre du Vietnam, [...] à un nationalisme de substitution teinté d’anti-américanisme, tout en cherchant le salut de la révolution dans le tiers-monde » ! Pour cela, ils peuvent compter sur les témoignages à charge de « gauchistes » repentis, devenus des « antitotalitaires », que cite évidemment Ammon, comme les historiens Gerd Koenen (ex-traducteur des œuvres de Pol Pot et ex-militant du KBW maoïste) ou Goetz Aly (ex-militant de Rote Hilfe, le Secours Rouge).

Dans l’article des « antifa » précédemment cité, ces derniers affirmaient prudemment que Ammon avait essayé de présenter le nazi Niekisch comme un individu de gauche dans les milieux sociaux-démocrates, mais ils ne semblaient pas sûrs que ce fusse encore sa position. Eh bien, que les antifas se rassurent, Ammon continue à vanter les mérites de Niekisch dans son article de 2014. En effet, il affirme que ce dernier aurait joué le rôle de « mentor des étudiants en voie de radicalisation, pendant la phase latente de la révolte » des années 1960 grâce à l’opinion favorable d’intellectuels de gauche comme Abendroth et même Lukacs [cf. annexe 3] ! Et Ammon de rappeler que « Niekisch adhéra en 1962 à la Förderer-Gesellschaft (Association des amis) du SD S » et « partagea dans les années 1960 avec les étudiants de la “Nouvelle Gauche ” l ’intérêt pour les œuvres d ’Ernst Bloch, de Georg Lukacs, de Frantz Fanon ainsi que pour la Théorie de la guerre de guérilla de Mao Zedong ».

Nous avons là un second exemple de la méthode employée par les passeurs d’idées d’extrême droite au sein de la gauche, ou de l’extrême gauche : présenter un fasciste déçu comme Niekisch comme une victime (il passa plusieurs années en prison sous le Troisième Reich ; perdit la vue en taule et fut libéré parce que les nazis pensaient qu’il décéderait rapidement) ; trouver quelques intellectuels de gauche qui ont cru à son ultime conversion politique (cf. annexe 2) ; et faire passer les idées nationalistes-révolutionnaires d’un Niekisch comme étant finalement assez proches de celles des étudiants « antiautoritaires » des années 1960.

Après son article de 2014, Ammon a continué son travail de sape dans la réacosphère mais aussi dans un champ politique plus large.

Ainsi, en 2018, il a signé, notamment aux côtés de Frank Bôckelman* et d’Henryk M. Broder*, la très xénophobe « Déclaration commune » qui a été transformée ensuite en pétition au Bundestag et a recueilli 165 290 signatures. Ce texte exprime la « consternation croissante » des gens « qui manifestent pacifiquement pour le rétablissement de l’état de droit aux frontières de notre pays » face « aux ravages causés en Allemagne par l’immigration clandestine de masse ». L’arc politique des soutiens à cette pétition va de l’extrême droite (AD, Nouvelle Droite, PEGIDA*, Identitäre Bewegung*, groupuscules néofascistes, mouvance complotiste, etc.) à des membres du SPD, en passant par la CDU, des ex-représentants du mouvement des droits civiques en RDA et des ex-« soixante-huitards », avec une forte représentation des professions dites « intellectuelles » ou culturelles.

L’évolution politique d’Ammon vérifie la règle selon laquelle les gens « de gauche », fussent-ils « pacifistes », comme ce fut le cas de cet universitaire dans sa jeunesse, mais qui revendiquent la défense de l’identité nationale, finissent fréquemment par rejoindre la meute des populistes xénophobes, même s’ils emploient un langage plus châtié et dénoncent l’antisémitisme (mais surtout quand il se manifeste à... gauche10).

Annexe 1 : Qui était Ernst Niekisch ?

Né en 1889, mort enl967, cet instituteur milite dans la social-démocratie allemande de 1917 à 1926, mais est fasciné, dès 1923, par le rôle historique fondamental de l’Etat et par le nationalisme, selon Louis Dupeux11. Ce tropisme national-étatiste permet sans doute d’expliquer son attirance pour les idées völkisch et celles de la prétendue « révolution conservatrice » après 1926 ; ses amitiés avec des intellectuels nationalistes anticommunistes (Ernst Jünger et Carl Schmitt) ; son interprétation néo-romantique du national-bolchevisme au début des années 1930 ; ses tentatives ratées de créer un courant nationaliste-révolutionnaire fort qui puisse coopérer avec le KPD pour lutter contre le Traité de Versailles et contre la France pour redresser l’Allemagne ; son antijudaïsme qui prétendait se distinguer de l’antisémitisme de Hitler, etc. Violemment hostile au Führer, tout en étant ultranationaliste, il est arrêté par la Gestapo en 1937, et passe plusieurs années en prison. Il réapparaît en 1945 en tant que membre du Parti communiste est-allemand (SED) et un intellectuel au service du régime stalinien, pour finalement passer en Allemagne de f Ouest après la répression du soulèvement ouvrier de 1953. Son héritage nationaliste et rouge-brun est réclamé autant par la Nouvelle Droite que par des groupes fascistes européens ou américains.

Annexe 2 : Quelles etaient les véritables positions du dirigeant social-DEMOCRATE SCHUMACHER ?

En brandissant le nom de Schumacher, Ammon suppose que ses lecteurs sympathisent avec la déclaration du dirigeant socialiste selon laquelle les sociaux-démocrates « n ’étaient ni russes, ni anglais, ni américains ni français » mais « les représentants du peuple travailleur allemand et par conséquent de la nation allemande » ; mais aussi avec son anticommunisme (Schumacher traitait les membres du KPD et du SED de « fascistes rouges ») ; sa défense virulente des réfugiés allemands expulsés d’Europe centrale ; sa remise en cause de la frontière germano-polonaise, la ligne Oder-Neisse, fixée par les Alliés, lors de la conférence de Potsdam en juillet-août 1945 ; son opposition aux démontages d’usines par les Alliés et son combat incessant pour empêcher la division de l’Allemagne.

Mais Ammon dissimule ce qui le dérange et dérangerait certainement ses lecteurs : la dénonciation par Schumacher (qui passa dix ans en prison et en camp de concentration) de la responsabilité d’une « grande partie du peuple allemand » ; et le fait que « Dans son premier discours au Bundestag, en 1949, il [proposa] que le nouvel Etat allemand paie des réparations aux juifs - un sujet que Konrad Adenauer n ’avait pas abordé12 » - deux positions qui vont à l’encontre d’une vision « national-patriotique », rejetant toute responsabilité collective.

En effet, Schumacher tenait « à ce que soient nommés publiquement et sans ambigüité les “coupables ” de la guerre et de ses conséquences : à savoir les criminels de guerre et les membres du NSDAP. Il propose alors d ’une part la dénazification sociale, qui consiste à retirer les nationaux-socialistes des postes à responsabilités et à donner également la priorité à l ’emploi aux victimes du Reich. D’autre part, il souhaite qu ’une rééducation de la jeunesse hitlérienne soit mise en œuvre. En outre, il désigne les coresponsables et les appelle à assumer leur immobilisme. Plus précisément, il indique qu ’une “grande partie du peuple allemand”, si elle avait peur du régime hitlérien, c ’est qu ’elle savait ce qu ’il se passait dans les camps de concentration. Selon lui, cette situation expliquerait mais n ’excuserait pas leur absence de résistance. Néanmoins, Kurt Schumacher rejette la thèse d’une faute collective. Il oppose en effet aux Alliés les listes des pertes dans les rangs sociaux-démocrates, premiers opposants et premières victimes corolaires du NSDAP13 ». Il faut noter aussi que Schumacher considérait que les ouvriers allemands s’étaient beaucoup moins compromis avec les nazis (ces « valets du capitalisme », selon lui) que la bourgeoisie et les classes moyennes, point de vue « classiste » que ne partage pas le lecteur moyen du site globkult.

Annexe 3 : Qu’a exactement écrit Lukacs a propos de Niekisch ?

Ammon ne cite aucune référence précise à un texte de Lukacs. Néanmoins, j’ai pu trouver deux allusions de Lukacs à Niekisch dans ses écrits sur le fascisme La première dans un texte de 1933 : « Le nationaliste allemand Ernst Niekisch ne s’est lui-aussi rendu compte que très tard que [ceux] qui se considéraient comme des nationalistes convaincus, comme des ennemis impitoyables de l’Entente ont objectivement, avec la défaite des soulèvements ouvriers en Allemagne, pris soin des affaires de l’impérialisme de l Entente. » La seconde dans un texte écrit en 1940 il y a même des rebelles honnêtes, confus, de ces gens qui plus tard sont tombés victimes de leur opposition au fascisme dominant (Niekisch et le “cercle de résistance ”J14 ».

A moins que Lukacs ait écrit d’autres textes plus bienveillants pour Niekisch, ces deux phrases ne permettent nullement de conclure que le philosophe marxiste Lukacs (icône de l’extrême gauche internationale dans les années 1960) ait eu la moindre sympathie politique pour Niekisch ! Mais Ammon atteint son but : semer le doute et la confusion, comme tous les idéologues d’extrême droite qui fréquentent les cercles de gauche.

7

1

Peter Brandt/Herbert Ammon (dir.), Die Linke und die nationale Frage. Dokumente zur deutschen Einheit seit 1945, 1981.

2

https://antifainfoblatt.de/aib24/die-fes-auf-nationalrevolutionaeren-wegen. Les textes du colloque et l’intervention d’ Ammon sont disponibles en ligne :

https://librarv.fes.de/fulltext/historiker/00152toc.htm

3

https://antifainfoblatt.de/aib24/die-fes-auf-nationalrevolutionaeren-wegen

4

Le 29 mai 1967, Abendroth rendit hommage à Niekisch, « ce combattant intrépide contre la barbarie », pour son 75e anniversaire dans le Kölner Stadt-Anzeiger du 23/24 mai

1964 (« Furchtloser Streiter gegen die Barbarei - Emst Niekisch vollendete sein 75. Lebensjahr ») ; et dans une lettre de condoléances à ses proches, il le qualifia de « maître dont nous continuerons à apprendre beaucoup à l’avenir » (citée dans le livre de Matthias Stangel, Die Neue Linke und die nationale Frage, 2013, p. 117).

5

https://antifainfoblatt.de/aib24/die-fes-auf-nationalrevolutionaeren-wegen.

6

https://jungle.world/artikel/2024/24/national-denkende-sozialdemokraten-souveraen-gegen-amerika

7

Norbert Madloch, « Lexikalische Erläuterungen zu den im Rechtsextremismus-Teil verwandten Hauptbegriffen « (Explications lexicales concernant les principaux termes utilisés dans la partie de ce livre consacrée à l’extrémisme de droite », in Kinner, Klaus et Rolf Richter (2000), Rechtsextremismus und Antifaschismus : historische und aktuelle Dimensionen, Dietz (« L’extrémisme de droite et l’antifascisme : dimensions historiques et actuelles »),

8

Matthias Stangel, Die Neue Linke und Die Nationale Frage : Deutschlandpolitische Konzeptionen und Tendenzen in Der Ausserparlamentarischen Opposition Apo, Nomos, 2013.

9

https://www.globkult.de/geschichte/rezensionen/937-vor-und-nach-rl9681-die-nationalen-unterstroemungen-in-der-westdeutschen-neuen-linken .

10

https://www.theeuropean.de/gesellschaft-kultur/wie-links-ist-der-neue-antisemitismus

11

Dupeux, Louis (1995), « Ernst Niekisch, de la gauche au stalinisme par l’extrême droite », Ni gauche, ni droite, édité par Gilbert Merlio, Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine, 1995, https://doi.org/10.4000/books.msha.19825

12

Ménudier, Henri (1996), « Kurt Schumacher et la nation allemande » in L Allemagne 1945-1955. De la capitulation à la division, édité par Gilbert Krebs et Gérard Schneilin, Presses Sorbonne Nouvelle, https://doi.org/10.4000/books.psn.6015

13

Pellegrini, Laurence (2010), « Un Allemand difficile. Kurt Schumacher et la reconstruction après 1945 », https://www.dokumente-documents.info/fileadmin/uploads/tx ewsdokumente/dd-2010-3-artikel-26.pdf

14

https://data.over-blog-kiwi.com/0/56/34/64/20200826/ob_0c4859_georg-lukacs-criti quei deol ogi efasci ste .pdf.