DES PASSEURS AUX TRANSFUGES
VERS LA DROITE ET L’EXTREME DROITE :
22 parcours individuels
Dans cette partie, j’ai choisi de décrire les trajectoires politiques de vingt-deux exmembres de l’Opposition extra-parlementaire, du SDS, des groupes K (maoïstes), des Verts, du SPD et du KPD, qui ont entrepris un long voyage politique en direction de la droite ou de l’extrême droite.
Six d’entre eux sont nés en RDA et y ont grandi, puis sont passés à l’Ouest avant la chute du Mur ; et seize sont nés dans la très « démocratique » RFA. Je ne peux tirer aucune conclusion générale de cette proportion (6 Ossis contre 16 Wessis) même si le fait d’avoir passé sa jeunesse dans un pays où régnait le capitalisme d’Etat n’est certainement pas un élément biographique secondaire. Parfois, la propagande stalinienne avait, heureusement, un effet inverse à celui recherché : elle ouvrait les yeux de ceux qui la subissaient. Comme l’écrit un journaliste réactionnaire à propos d’un dirigeant du SDS passé à l’Est : « Ayant étudié Marx à l’école, il avait constatépar lui-même que le marxisme enseigné en RDA ne servaitpas les intérêts supérieurs de l’humanité, mais exigeait une obéissance aveugle aux diktats idéologiques du Politburo. A l’école, il avait vu comment des vérités du parti, auparavant considérées comme valides, étaient soudainement qualifiées de propagande ennemie. Après l’insurrection hongroise, la direction de l’école exigea que les déclarations du SED sur l’unité allemande soient immédiatement oubliéesx. »
La plupart des individus présentés dans cette partie agissent comme des électrons libres auprès de groupuscules, de mouvements ou de partis de droite et d’extrême droite. Ils ont beaucoup écrit et pris la parole dans les médias traditionnels, puis sur Internet et les réseaux sociaux, mais la majorité d’entre eux n’ont pas réussi (ou pas cherché ?) à investir le champ universitaire.
Je n’ai pas inclus dans cet inventaire des ex-« gauchistes » comme Daniel Cohn-Bendit (dit « le Rouge » !) ou Thomas Schmid1 2, qui ont certes rejeté leur passé « révolutionnaire », mais n’ont pas rejoint le camp des politiciens nationalistes-révolutionnaires, populistes xénophobes, et/ou antisémites. Cohn-Bendit et Schmid sont devenus des libéraux-bourgeois européens. Ils ne tiennent ni à conserver une image de pseudo « rebelles. » et de « briseurs de tabous », ni à se présenter comme des défenseurs du « peuple. », des victimes du « mondialisme », des « ultra-riches, » et de la « finance » (voire du « capital financier »), comme les individus que j’ai sélectionnés.
Tout comme je n’évoque pas dans ce livre l’évolution politique des antideutsch qui sont devenus des « experts » médiatiques très sollicités y compris en dehors d’Allemagne ; des « spécialistes » de l’islam et du Moyen-Orient ou des historiens et des sociologues de l’antisémitisme qui défendent un point de vue politique centriste ou de droite. Des revues d’extrême droite comme Secession3 les prennent fréquemment pour cibles, en les traitant tous, sans distinction , de « néoconservateurs atlantistes ». En réalité, ces ex-antideutsch leur font de la concurrence dans le champ idéologique officiel ; ils occupent des postes dans des universités, des fondations, des centres de recherche financés par le gouvernement fédéral, les Länder et des fonds privés4. Ces institutions entretiennent de bonnes relations avec le gouvernement israélien et avec des institutions juives très modérées, ce qui énerve évidemment ces nationalistes völkisch (ethnoracistes). Aussi carriéristes et réactionnaires que soient ces (ex-antideutsch, leur itinéraire ne m’a pas intéressé parce qu’ils ne correspondent pas à l’objectif principal de ce livre : comprendre comment des ex- »gauchistes » se mettent au service de la droite ou de l’extrême droite tout en tentant de continuer à tenir un discours radical, anticapitaliste et/ou anti-impérialiste.
J’ai joint à cet inventaire de « gauchistes » devenus de parfaits « droitards » deux exgauchistes qui sont restés dans la mouvance sociale-démocrate (Tilman Lichter et Peter Brandt) et un « pacifiste-neutraliste » passé très à droite mais qui ne l’assume pas (Herbert Ammon) pour y défendre bruyamment l’identité nationale allemande. Bien sûr, ce discours a été chaleureusement accueilli par l’extrême droite d’autant plus que notre trio promouvait le « dialogue » avec les « théoriciens » néodroitiers, pour ne pas dire néofascistes. Aucun des individus cités dans ce chapitre n’est devenu député, ni ministre.
J’ai pu les repérer grâce à leur exposition médiatique mais aussi parce qu’ils étaient mentionnés et critiqués dans des articles ou des livres évoquant l’histoire de la gauche et de l’extrême gauche depuis les années 1960. J’ai utilisé des sources provenant d’universitaires modérés comme des contributions militantes (essentiellement des sites « antifa », d’extrême gauche, ou des articles d’auteurs « de gauche »), en essayant de tenir compte évidemment de leurs biais idéologiques... quand j’ai réussi à les identifier ! La taille de chaque notice varie considérablement en fonction des informations que j’ai pu trouver, et ne correspond donc pas à l’importance réelle de chaque personnage. Ma sélection n’a nullement la prétention d’être exhaustive, vu l’abondance des matériaux disponibles en allemand que j’ai pu lire avec l’aide d’un logiciel de traduction, qui n’est certainement pas infaillible. Les exemples choisis concernent surtout une génération qui s’est politisée dans les années 1960 et 1970, même si certains, à l’époque plus âgés, avaient déjà fait leurs premières armes dans les années 1950.
Pour finir, vous remarquerez qu’aucune femme ne figure dans ce « palmarès » réactionnaire... Mais devons-nous vraiment regretter que la parité n’ait pas été respectée dans l’extrême droite allemande — du moins pour cette génération ? En effet, pour les générations suivantes, de Meloni en Italie aux Le Pen (Marine, Marie-Caroline et Marion) et à Sarah Knafo en France, d’Alice Weidel en Allemagne à Pia Kjaersgaard au Danemark, Katalin Novak en Hongrie et Siv Jensen en Norvège, on remarquera que la réaction européenne a su se féminiser.
TRAJECTOIRES POLITIQUES
Certains noms du tableau ci-dessous sont présents dans plusieurs courants ou organisations parce qu’ils ont voyagé au sein même de la gauche et de l’extrême gauche, avant de participer aux guerres culturelles de la droite xénophobe ou de l’extrême droite. On remarquera que, parmi ces passeurs et transfuges venus de la gauche, ceux qui sont passés par les antideutsch sont peu nombreux par rapport à ceux qui ont transité par les mouvements se réclamant de la gauche extraparlementaire dite « anti-autoritaire » et « anti-impérialiste », du marxisme stalinien ou néostalinien ou même de la social-démocratie. La couverture médiatique dont bénéficient les antideutsch les plus réactionnaires dans les médias allemands ne correspond donc pas à leur importance numérique, du moins dans l’échantillon très limité que j’ai représenté dans ce tableau.
1. MOUVEMENTS ETUDIANT S/ANTI-AUTORITAIRES/NOUVELLE GAUCHE
SDS : Böckelman, Fichter, Furth, Kunzelman, Langhans, Lauerman, Mahler, Oberlecher, Olles, Rabehl, Schütt, Sieferle, Stolz
Kommune 1/Wien Kommune : Böckelman, Kunzelman, Langhans, Maschke
Situationnistes /Subversive Aktion : Böckelman,
Kunzelman, Maschke, Rabehl
2. VERTS
Stolz, Wertmüller
3. VIEILLE GAUCHE
SPD/Jusos : Ammon, Brandt, Fichter, Mahler, Olles, Röhl
KPD/SED/DKP/DVU/PDS5 : Bartsch, Kerkoff, Lauerman, Maschke, Röhl, Schütt__________________________________________________________
4. ANTIDEUTSCH
Elsässer, Wertmüller
5. EXTREME GAUCHE
Maoïstes : Elsässer, Kerkow, Mahler, Olles, Stolz, Wertmüller Trotskystes : Brandt
5 J’ai rangé ces organisations staliniennes pro-soviétiques, ou poststaliniennes, dans la même rubrique, malgré leurs différences.
1
https://nmr.clas-parlament.de!2015/10!im-blickpnnkt!nerd-der-revolntion (le journaliste évoque ici l’éducation de Rudi Dustchke en RDA).
2
Cet ex-idéologue en chef et ex-établi du groupe Revolutionärer Kampf est devenu éditeur du journal Aïbéral-conservateiif » (genre Figaro) Die Welt, qui appartient au groupe Springer, de sinistre mémoire.
3
Cf. par exemple cet article https://sezession.de757229 qui reproche à un antideutsch hostile à l’immigration et devenu un fervent patriote de ne pas être assez réactionnaire !
4
Comme, entre autres, l’institut Simon Dubnow de l’Université de Leipzig qui abrite un Centre d’études sur l’histoire et la culture juives, l’Amadeu Antonio Stiftung (une fondation), mais aussi le Bureau de protection de la Constitution (BfV), l’Agence fédérale pour l’éducation civique (BpB) et les ministères de l’intérieur au niveau fédéral et à celui des Länder.
Dans cette partie, j’ai choisi de décrire les trajectoires politiques de vingt-deux ex-membres de l’Opposition extra-parlementaire, du SDS, des groupes K (maoïstes), des Verts, du SPD et du KPD, qui ont entrepris un long voyage politique en direction de la droite ou de l’extrême droite.
Six d’entre eux sont nés en RDA et y ont grandi, puis sont passés à l’Ouest avant la chute du Mur ; et seize sont nés dans la très « démocratique » RFA. Je ne peux tirer aucune conclusion générale de cette proportion (6 Ossis contre 16 Wessis) même si le fait d’avoir passé sa jeunesse dans un pays où régnait le capitalisme d’État n’est certainement pas un élément biographique secondaire. Parfois, la propagande stalinienne avait, heureusement, un effet inverse à celui recherché : elle ouvrait les yeux de ceux qui la subissaient. Comme l’écrit un journaliste réactionnaire à propos d’un dirigeant du SDS passé à l’Est : « Ayant étudié Marx à l’école, il avait constaté par lui-même que le marxisme enseigné en RDA ne servait pas les intérêts supérieurs de l’humanité, mais exigeait une obéissance aveugle aux diktats idéologiques du Politburo. À l’école, il avait vu comment des vérités du parti, auparavant considérées comme valides, étaient soudainement qualifiées de propagande ennemie. Après l’insurrection hongroise, la direction de l’école exigea que les déclarations du SED sur l’unité allemande soient immédiatement oubliées . »
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Dans la même série vous trouverez sur ce site
Allemagne (1). Passeurs et transfuges vers l’extrême droite
https://npnf.eu/spip.php?article1285
Allemagne (2). Passeurs et transfuges de gauche vers l’extrême droite
https://npnf.eu/spip.php?article1286
Allemagne (3). Passeurs et transfuges de gauche vers l’extrême droite
https://npnf.eu/spip.php?article1287
Allemagne (4). Passeurs et transfuges de gauche vers l’extrême droite
https://npnf.eu/spip.php?article1289
Allemagne (5). Passeurs et transfuges de gauche vers l’extrême droite
https://npnf.eu/spip.php?article1290
Allemagne (6). Passeurs et transfuges de gauche vers l’extrême droite
https://npnf.eu/spip.php?article1291
Allemagne (7). Passeurs et transfuges de gauche vers l’extrême droite
https://npnf.eu/spip.php?article1292
Allemagne (8). Passeurs et transfuges de gauche vers l’extrême droite
https://npnf.eu/spip.php?article1293
Comités de lutte (Kampf Komitees) et Comités antifascistes (Antifa-Ausschüsse) en Allemagne (1945-1948)
https://npnf.eu/spip.php?article1281
Chronologie pour comprendre la nébuleuse antideutsch en Allemagne
https://npnf.eu/spip.php?article1274
Annexe 1 – La naissance du maoïsme en Allemagne : un vrai roman policier !
https://npnf.eu/spip.php?article1262
SOMMAIRE PROVISOIRE du livre à paraître en fin d’année
INTRODUCTION 3
Un passé traumatique pour la gauche 5
Sur les « groupes intermédiaires de gauche » 7
Un anticommunisme d’État 8
Des « anti-autoritaires » aux « K-Gruppen » : quelques hypothèses 10
Völkisch contre Antideutsch : un faux débat ? 13
Quelques particularités nationales 15
« Extrémisme » ou « Radicalisme » ? 17
• Première passerelle potentielle : l’antisémitisme 18
« Petits enfants de nazis » ou de « résistants » ? 23
• Deuxième passerelle potentielle : l’anti-américanisme 25
Anti-américanisme et « haine de l’Occident » 26
• Troisième passerelle potentielle : l’antiparlementarisme 26
Qu’est-ce que le « Querfront » ? 27
Socialisme, national-socialisme et Révolution conservatrice 29
Passerelles… involontaires ? 30
INTERMEDE : L’enfer est pavé de bonnes intentions (florilège) 35
PREMIERE PARTIE
Quelques points de repère chronologiques (1944-2003) 37
Prémices politiques et intellectuelles 39
Comités de lutte et Comités antifascistes 39
Guerre des 6 jours : rupture ou continuité de l’antisionisme 48
Soixante-septards ou soixante-huitards ? 51
Un tournant dans les groupes autonomes 56
Un groupe antideutsch avant la lettre ? 56
1981-1986 : montée du pacifisme et premières discussions sur l’antisionisme et l’antisémitisme de gauche 57
1989 : Diffusion massive de l’étiquette (ou de l’insulte) antideutsch 61
1991 : Le choc de la première guerre du Golfe 63
1991-1995 : début des guerres de Yougoslavie 64
Soutien aux bombardements alliés de Dresde 65
Bombardements alliés et attitudes victimaires allemandes 66
Controverse autour du livre de Daniel Goldhagen 67
1999 : Soutien à Milosevic 69
2000 : L’antisémitisme des « autres » : une inflexion léthale vers le racisme antimusulmans 70
2003 : Deuxième guerre du Golfe : antideutsch rime de plus en plus avec bellicisme 71
DEUXIEME PARTIE
Des « antinationaux » aux « antideutsch » : une évolution politique complexe 77
Des origines multiples 79
Bilan dressé par certains Antideutsch 85
Une radicalité trompeuse ? 587
Comment expliquer une telle dégénérescence politique ? 93
TROISIEME PARTIE
Passeurs et transfuges 103
Controverses autour de Dutschke 104
« Dénazification » ? « Rééducation » ? « Colonisation » ? 107
Ambiguités et limites de Rudi Dutschke 109
La « Déclaration canonique » de 1998 111
QUATRIEME PARTIE : DES PASSEURS AUX TRANSFUGES. 21 PARCOURS INDIVIDUELS
Herbert Ammon 112
Gunther Bartsch 113
Frank Böckelmann 114
Peter Brandt 119
Jürgen Elsässer 125
Tilman P. Fichter 129
Peter Furth 131
Franz Kerkoff 131
Dieter Kunzelman 132
Rainer Langhans 141
Manfred Lauerman 142
Horst Mahler 143
Günther Maschke 149
Reinhold Oberlercher 150
Werner Olles 151
Bernd Rabehl151
Klaus Rainer Röhl 156
Reiner Rupsch 156
Peter Schütt 156
Rolf Peter Sieferle 157
Rolf Stolz 159
Annexe 1 : La naissance du maoïsme en Allemagne – un vrai roman policier ! 107
Annexe 2 : Le mouvement ouvrier allemand face à la prétendue « question juive » (de Marx à la RDA) 169
De Marx à Bernstein 169
Une communauté juive en voie d’assimilation 173
Le SPD 177
Le KPD 187
Le SED et le KPD après la Libération 198
Paul Merker 199
Le KP et la Troisième Internationale 201
Radicalisation de la politique antisémite-antisioniste 205
Annexe 3 : ISF et ça ira 207
L’ISF vu par Marcel Stoetzler 208
Annexe 4 : Le Querfront : un projet présidentiel de droite ? 210
Annexe 5 : l’AfD et le nazisme
Glossaire 213
Sources 254