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Allemagne (6) Passeurs et transfuges de gauche vers l’extrême droite
Article mis en ligne le 9 mars 2026
dernière modification le 6 juillet 2026

L’anti-américanisme et l’antiparlementarisme facilitent-ils l’établissement de passerelles de l’extrême gauche vers l’extrême droite ?

Deuxième passerelle potentielle : l’anti-américanisme

Pour illustrer les continuités ou les passerelles idéologiques possibles entre les « gauches radicales » et l’extrême droite allemandes des années 1960, Michael Fischer cite une lettre de Horst Mahler (à l’époque membre du SDS*) au ministre fédéral de la Justice, en janvier 1968. Dans sa missive, Mahler « assimilait la guerre des Etats-Unis au Vietnam à la Shoah en la qualifiant de “meurtre de masse organisé ” et demandait que les responsables américains soient punis de la même manière que les responsables allemands des crimes commis sous le régime national-socialiste. Il est intéressant de noter que, quelques semaines plus tard, le groupe [nationaliste de droite] Aktionsgemeinschaft Unabhängiger Deutscher* (AUD) se solidarisa ouvertement avec les objectifs du Congrès international pour le le Vietnam dans le cadre d’une adresse de salutation : selon l’AUD, le “génocide ” au Vietnam représentait un “danger direct pour Berlin, l’Allemagne et l’Europe”, raison pour laquelle l’AUD — comme Mahler — demanda la convocation d’un “tribunal de Nuremberg pour les crimes de guerre américains au Vietnam”. L’adresse de solidarité fut publiée sans commentaire dans un recueil de documents du congrès édité par le SDS de Berlin-Ouest. ».

Là encore, il faut nuancer l’analyse de Michael Fischer. L’anti-américanisme ne toucha qu’une partie de la « gauche radicale », puisque les antideutsch virent dans les États-Unis, dès l’invasion du Koweit par Saddam Hussein en 1991, ou au moins lors de la seconde guerre d’Irak. Et ce pro-américanisme accompagné d’un pro-occidentalisme forcené n’a fait que s’accentuer depuis trente ans : les antideutsch ont vanté les vertus des interventions occidentales en Lybie, en Afghanistan et même, en juin 2025, en Iran, en ignorant totalement les centaines de milliers de civils tués lors de ces guerres « prodémocratiques », censées lutter contre la barbarie de Saddam Hussein, des talibans, d’Al-Qaida, de l’État islamique ou contre ce qu’ils appellent l’« islamofascisme » iranien.

En même temps, à moins de rejeter tous les antideutsch dans le camp de la droite, il est difficile d’affirmer que toute la gauche était mue par un anti-américanisme primaire ignorant des interventions militaires soviétiques, d’autant qu’une partie de la gauche avait au moins perçu les limites des mouvements de libération nationale et compris que l’impérialisme russe1 2 pouvait aussi envoyer ses troupes contre les ouvriers et les classes populaires, comme il l’avait fait en RDA (1953), en Hongrie (1956) et en Tchécoslovaquie (1968).

Parmi les éléments idéologiques qui peuvent servir de passerelle entre l’extrême droite et l’extrême gauche, et qui sont liés à l’anti-américanisme, il faut aussi signaler la vision d’une Allemagne-victime, que l’on retrouve dans les discours de certains antifascistes « radicaux », et ceux (très officiels) de la RDA stalinienne, et leurs descendants politiques actuels : en effet, les « communistes » pro-soviétiques et prochinois dénonçaient les puissances impérialistes (dont la France mais surtout les États-Unis) qui avaient imposé le traité de Versailles3* puis avaient impitoyablement bombardé les prolétaires dans les villes allemandes, durant la seconde guerre mondiale, comme à Dresde* les 13,14 et 15 février 1945 (au moins 25 000 morts) — on estime que le nombre total des victimes civiles des bombardements alliés tourne autour de 410 000 [Hubert, 2009].

De l’anti-américanisme à la « haine de l’Occident » ?

Même si ces explications sont beaucoup plus récentes, ou plus exactement si elles ont pris de l’ampleur, dans les milieux intellectuels de droite et dans certains milieux « sionistes de gauche », avec les manifestations massives de la jeunesse étudiante mondiale contre les massacres de civils palestiniens commis par Tsahal après la razzia génocidaire organisée par le Hamas et ses alliés « de gauche » le 7 octobre 2023, il faut ici mentionner l’idée selon laquelle l’antisionisme serait, selon ces mêmes intervenants, un anti-occidentalisme. Cette proposition va de pair avec l’idée selon laquelle le judaïsme serait à l’origine de nombreuses « valeurs occidentales ».

Selon cette thèse, la jeunesse « anti-impérialiste », « antiraciste », altermondialiste, etc., ignorerait totalement les origines juives des valeurs positives au nom desquelles elle se bat : le souci de la justice (donc, en termes modernes, onusiens et/ou « gauchistes », la « justice sociale »), la « réparation du monde » (tïkkun olam, en termes modernes, la volonté de réformer la société), le respect de la dignité humaine (la lutte pour le respect des droits de toutes les minorités), etc.

Il est amusant de constater que ce discours est l’exact inverse du discours porté par les juifs antisionistes de gauche ou d’extrême gauche ; ceux-ci considèrent que l’existence même d’Israël violerait les valeurs juives égalitaires, démocratiques, voire révolutionnaires, dont ils se réclament. Dans un cas comme dans l’autre, chez les « sionistes » comme chez les antisionistes, on assiste à une idéalisation de la religion en général, et du judaïsme en particulier. Ces gens veulent nous faire croire que la religion pourrait être autre chose qu’une fabrication idéologique des hommes et des femmes. Cette idéologie, les êtres humains, exploiteurs comme exploités, la modifient au fil des siècles, en fonction de la défense de leurs intérêts matériels, défense dans laquelle l’éthique joue un rôle tout à fait secondaire.

C’est pourquoi, chez les Juifs, on trouve des partisans d’une théologie juive de la libération ; des athées antisionistes ; des colons juifs nationalistes et racistes ; mais aussi des juifs qui trouvent des raisons religieuses de s’opposer à l’existence d’Israël.

La religion juive est instrumentalisée sur le plan politique, exactement comme toutes les autres religions4.

Ces passerelles idéologiques soulignées par Michael Fischer ont-elles donné lieu à des alliances réelles entre extrême droite et extrême gauche, à ce qu’on appelle en Allemagne un Querfront, ou sont-elles restées à l’état d’hypothèses ?

Sources citées

Fischer, Michael (2015), Horst Mahler, KIT Scientific Publishing, 2015, disponible en ligne, https:/ /books.openedition.org/ksp/4803

Hubert, Michel (2009), « La population allemande : ruptures et continuités ». Allemagne 1945-1961, édité par Jean-Paul Cahn et Ulrich Pfeil, Presses universitaires du Septentrion, 2009, https://doi.org/10.4000/books.septentrion.39500

Jacoby, Mascha (2000), I ron Beijingüber Umwege ur Bewegung : Wie der Maoismus nach Westdeutschland kam, thèse de doctorat, https://ediss.sub.uni-hamburg.de/handle/ediss/11398.2

1

De l’anti-américanisme à la « haine de l’Occident » ?

Même si ces explications sont beaucoup plus récentes, ou plus exactement si elles ont pris de l’ampleur, dans les milieux intellectuels de droite et dans certains milieux « sionistes de gauche », avec les manifestations massives de la jeunesse étudiante mondiale contre les massacres de civils palestiniens commis par Tsahal après la razzia génocidaire organisée par le Hamas et ses alliés « de gauche » le 7

2

Cf. V., « Sur l’impérialisme russe (1976, Combat communiste), https://npnf.eu/spip.php?articlel248.

3

Ainsi Dimitrov reprochait aux staliniens allemands de ne pas avoir été assez nationalistes : « « Nos camarades en Allemagne n ’ont longtemps pas suffisamment tenu compte du sentiment national blessé et de l’indignation des masses contre le traité de paix de Versailles [...] [ils] ont tardé à mettre en place le programme de libération sociale et nationale, et lorsqu’ils l’ont fait, ils n
’ont pas su l’appliquer en fonction des besoins concrets et du niveau des masses ; ils n’ont même pas su le populariser parmi les masses / » [Cité in Jacoby, 2000.]

4

Troisième passerelle potentielle : l’antiparlementarisme.

En théorie, l’antiparlementarisme communiste (celui inspiré par La guerre civile en France de Marx, par les formules mystificatrices5 de L’Etat et la révolution de Lénine, et surtout par les courants « conseillistes » et « communistes de gauche » des années 1920) prône la destruction de l’Etat bourgeois et l’instauration d’un régime fondé sur les comités d’usine et les soviets locaux, et se prétend ultra-démocratique. A l’inverse, l’antiparlementarisme nazi prône l’instauration d’un Etat totalitaire et raciste censé incarner « la nation » et « le peuple », tous deux soumis à un régime de Parti unique et à un Führer omniscient. Les deux projets sont antagoniques et irréconciliables, même s’il est évident que l’Opposition extraparlementaire (l’APO) et l’extrême gauche allemandes des années 1960-1989 qui propageaient des illusions sur tel ou tel Etat du « camp socialiste » (de Cuba à la Chine en passant par le Vietnam) fermaient les yeux sur l’absence totale de démocratie dans ces pays, y compris évidemment de la démocratie des conseils ouvriers — démocratie qui, de toute façon, n’a jamais existé dans aucun Etat de l’imaginaire « bloc socialiste ».

En réalité, ce ne sont pas vraiment les affinités idéologiques supposées entre les idéologies communistes, nazies et fascistes qui sont visées mais plutôt, comme l’écrit l’Office de protection de la constitution, « leur rejet catégorique de l’ordre étatique existant, qu’ils considèrent comme dysfonctionnel et antidémocratique. » et toute « campagne agressive contre les représentants et les institutions de l’Etat dans le but de saper systématiquement sa légitimité. ». L’Etat allemand est censé relever de la « protection constitutionnelle. » et donc toute critique de cet Etat peut être surveillée, voire poursuivie par la police et la justice, si elle est jugée « excessive », « extrémiste. » ou « antidémocratique. ».

3 Cf. Religion et politique, compil’ n° 5 de la revue Ni patrie ni frontières, https:/ /npnf.eu/spip.php ?article760.

5

4 Mystificatrices, parce que Lénine, tout comme ses camarades bolcheviks, n’avait ni l’intention ni le projet politique mûrement réfléchi de donner « tout le pouvoir aux soviets » ou aux conseils ouvriers. Ce slogan n’a jamais correspondu à la réalité « soviétique ».

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Dans la même série vous trouverez sur ce site

Allemagne (1). Passeurs et transfuges vers l’extrême droite
https://npnf.eu/spip.php?article1285

Allemagne (2). Passeurs et transfuges de gauche vers l’extrême droite
https://npnf.eu/spip.php?article1286

Allemagne (3). Passeurs et transfuges de gauche vers l’extrême droite
https://npnf.eu/spip.php?article1287

Allemagne (4). Passeurs et transfuges de gauche vers l’extrême droite
https://npnf.eu/spip.php?article1289

Allemagne (5). Passeurs et transfuges de gauche vers l’extrême droite
https://npnf.eu/spip.php?article1290

Comités de lutte (Kampf Komitees) et Comités antifascistes (Antifa-Ausschüsse) en Allemagne (1945-1948)
https://npnf.eu/spip.php?article1281

Chronologie pour comprendre la nébuleuse antideutsch en Allemagne
https://npnf.eu/spip.php?article1274

Annexe 1 – La naissance du maoïsme en Allemagne : un vrai roman policier !
https://npnf.eu/spip.php?article1262

SOMMAIRE PROVISOIRE du livre à paraître en fin d’année

INTRODUCTION 3

Un passé traumatique pour la gauche 5
Sur les « groupes intermédiaires de gauche » 7
Un anticommunisme d’État 8
Des « anti-autoritaires » aux « K-Gruppen » : quelques hypothèses 10
Völkisch contre Antideutsch : un faux débat ? 13
Quelques particularités nationales 15
« Extrémisme » ou « Radicalisme » ? 17
• Première passerelle potentielle : l’antisémitisme 18
« Petits enfants de nazis » ou de « résistants » ? 23
• Deuxième passerelle potentielle : l’anti-américanisme 25
Anti-américanisme et « haine de l’Occident » 26
• Troisième passerelle potentielle : l’antiparlementarisme 26
Qu’est-ce que le « Querfront » ? 27
Socialisme, national-socialisme et Révolution conservatrice 29
Passerelles… involontaires ? 30

INTERMEDE : L’enfer est pavé de bonnes intentions (florilège) 35

PREMIERE PARTIE

Quelques points de repère chronologiques (1944-2003) 37
Prémices politiques et intellectuelles 39
Comités de lutte et Comités antifascistes 39
Guerre des 6 jours : rupture ou continuité de l’antisionisme 48
Soixante-septards ou soixante-huitards ? 51
Un tournant dans les groupes autonomes 56
Un groupe antideutsch avant la lettre ? 56
1981-1986 : montée du pacifisme et premières discussions sur l’antisionisme et l’antisémitisme de gauche 57
1989 : Diffusion massive de l’étiquette (ou de l’insulte) antideutsch 61
1991 : Le choc de la première guerre du Golfe 63
1991-1995 : début des guerres de Yougoslavie 64
Soutien aux bombardements alliés de Dresde 65
Bombardements alliés et attitudes victimaires allemandes 66
Controverse autour du livre de Daniel Goldhagen 67
1999 : Soutien à Milosevic 69
2000 : L’antisémitisme des « autres » : une inflexion léthale vers le racisme antimusulmans 70
2003 : Deuxième guerre du Golfe : antideutsch rime de plus en plus avec bellicisme 71

DEUXIEME PARTIE

Des « antinationaux » aux « antideutsch » : une évolution politique complexe 77
Des origines multiples 79
Bilan dressé par certains Antideutsch 85
Une radicalité trompeuse ? 587
Comment expliquer une telle dégénérescence politique ? 93

TROISIEME PARTIE

Passeurs et transfuges 103
Controverses autour de Dutschke 104
« Dénazification » ? « Rééducation » ? « Colonisation » ? 107
Ambiguités et limites de Rudi Dutschke 109
La « Déclaration canonique » de 1998 111

QUATRIEME PARTIE : DES PASSEURS AUX TRANSFUGES. 21 PARCOURS INDIVIDUELS

Herbert Ammon 112
Gunther Bartsch 113
Frank Böckelmann 114
Peter Brandt 119
Jürgen Elsässer 125
Tilman P. Fichter 129
Peter Furth 131
Franz Kerkoff 131
Dieter Kunzelman 132
Rainer Langhans 141
Manfred Lauerman 142
Horst Mahler 143
Günther Maschke 149
Reinhold Oberlercher 150
Werner Olles 151
Bernd Rabehl151
Klaus Rainer Röhl 156
Reiner Rupsch 156
Peter Schütt 156
Rolf Peter Sieferle 157
Rolf Stolz 159

Annexe 1 : La naissance du maoïsme en Allemagne – un vrai roman policier ! 107
Annexe 2 : Le mouvement ouvrier allemand face à la prétendue « question juive » (de Marx à la RDA) 169
De Marx à Bernstein 169
Une communauté juive en voie d’assimilation 173
Le SPD 177
Le KPD 187
Le SED et le KPD après la Libération 198
Paul Merker 199
Le KP et la Troisième Internationale 201
Radicalisation de la politique antisémite-antisioniste 205
Annexe 3 : ISF et ça ira 207
L’ISF vu par Marcel Stoetzler 208
Annexe 4 : Le Querfront : un projet présidentiel de droite ? 210
Annexe 5 : l’AfD et le nazisme
Glossaire 213
Sources 254