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Allemagne (1) : Passeurs et transfuges. De la gauche à l’extrême droite
Article mis en ligne le 2 mars 2026
dernière modification le 4 juillet 2026

Après avoir décrit l’évolution rocambolesque d’un groupe de trotskystes britanniques1 passés au service des « nationaux-conservateurs » européens et pleinement engagés dans les guerres culturelles de la droite orbano-trumpiste internationale, je m’intéresse ici à un ensemble hétérogène d’ex-militants de gauche et d’extrême gauche, devenus ce qu’on appelle en allemand des « publicistes », c’est-à-dire des journalistes, des essayistes et/ou des agitateurs sur la scène politique allemande.

Il s’agit, comme pour les ex-militants et militantes du très emblématique Revolutionary Communist Party au Royaume Uni (qui se sont mis directement au service de politiciens comme Boris Johnson ou Vickor Orban, ou ont obtenu une place à la Chambre des lords), d’essayer de comprendre pourquoi et comment des « cadres » de gauche et d’extrême gauche passent à la droite populiste ou à l’extrême droite tout en continuant à utiliser une phraséologie « marxiste » et à se poser en défenseurs, ou défenseuses, des classes laborieuses.

Je m’intéresse ici surtout à des individus qui proviennent du maoïsme (Frank Böckelmann, Bernd Rabehl, Jürgen Elsässer, Horst Mahler, Günther Maschke, Werner Olles, Reinhold Oberlercher), du SDS et des mouvements étudiants dits contestataires des années 1960 (Rainer Langhans, Manfred Lauerman, Peter Schütt), des mouvements artistico-politiques dits « radicaux » (Dieter Kunzelman), du KPD, du SPD et des Verts.

Tous ont renoncé à la Révolution socialiste qu’ils prônaient durant leur jeunesse, mais ils se réfèrent encore à Marx (par coquetterie ? par cynisme ? par habitude ?).

Certains se sont réfugiés dans la social-démocratie ou chez les écologistes pour servir de ponts avec la Nouvelle Droite « made in Germany », tout en niant farouchement leur participation active à des réseaux réactionnaires ou néofascistes. D’autres ont rejoint une nébuleuse hétérogène et provocatrice, celle des antinationaux et/ou des antideutsch (anti-allemands) qui passent généralement plus de temps à critiquer le nationalisme et l’antisémitisme au sein de la gauche, que le nationalisme et le racisme antimusulmans au sein de la droite. Les plus intellos des antideutsch prétendent développer une « critique radicale de l’idéologie » dans les nuages cotonneux de la « Théorie Critique*2. D’autres encore promeuvent désormais une « révolution nationale » au service de la « droite radicale » populiste (AfD), ou de l’extrême droite néonazie (NPD).

En ce qui concerne leurs positions sur l’antisémitisme et le droit des Juifs à avoir un Etat-nation, certains n’ont pas varié d’un iota ; d’autres ont évolué dans des directions différentes que j’évoquerai, surtout dans la partie consacrée aux Antideutsch, puisque ce courant a fait de la position (je dirais même de la posture morale) face à l’Etat d’Israël, à l’antisémitisme et à l’antisionisme un point décisif de clivage et d’affrontement au sein même de la gauche.

Les itinéraires politiques de ces militants diffèrent de ceux empruntés par d’autres « gauchistes* » dans le reste de l’Europe, dans la mesure où ils ont dû affronter au moins quatre questions indissolubles de l’histoire de leur pays :

 le bilan du nazisme et ses éventuelles séquelles contemporaines ;

 la « rupture civilisationnelle* » qu’a représentée le judéocide, et sa portée pour les nouvelles générations ;

 la résurgence létale (ou l’estompement ?) de la question nationale (le Sondenveg\ le destin particulier de l’Allemagne) après la réunification de la RFA et de la RD A en 1990 ;

 et le rapport spécial et unique entre leur pays et l’Etat d’Israël.

Ces questions restent centrales, encore aujourd’hui, et pas simplement pour les personnes politisées, comme en témoignent les débats (stimulés notamment par l’AfD et certains politiciens au sein des partis conservateurs — CDU-CSU et FDP — mais aussi par les petits courants nationalistes-révolutionnaires et néonazis) sur les prétendus excès de la « repentance. », de la « culpabilité collective. » ou du « culte de la culpabilité » (Schuldkult), la volonté de « passer à autre chose. », de « tourner la page. » du Troisième Reich, ainsi que les polémiques sur la prétendue « immigration-invasion. » et le racisme antimusulmans en Allemagne3 — discussions intimement liées aux positions défendues sur les quatre points mentionnés précédemment.

Pour commencer, je présenterai les particularités de la gauche et de l’extrême gauche allemandes après la seconde guerre mondiale : la répression dont elles furent victimes sous le Troisième Reich, puis, après 1945, le dynamisme de sa composante « anti-autoritaire », autour du SDS, dans les années 1960 et le foisonnement des K-Gruppen dans les années 1970. J’introduirai ensuite quelques concepts qui ont un sens très particulier dans le contexte germanique : « völkisch », « antideutsch », « extremist » et « radikal ». Je présenterai et discuterai trois hypothèses universitaires sur les passerelles potentielles entre l’extrême droite et l’extrême gauche (l’antisémitisme, l’anti-américanisme et l’antiparlementarisme), ainsi que les amalgames les plus grossiers qui tentent de disqualifier la gauche et l’extrême gauche. Pour finir cette introduction, j’aborderai rapidement la façon dont différents intervenants [l’Etat, la communauté des historiens, les (ex-) militants] posent la question des passerelles, des « fronts transversaux » et autres « convergences des extrêmes ».

NOTES

1

https://npnf.eu/spip.php?articlel223. Cette suite d’articles sur le RCP britannique, son dirigeant (Frank Furedi) et ses camarades ou disciples, fait partie d’un travail plus large consacré à l’évolution de figures de la gauche et de l’extrême gauche vers l’extrême droite en Europe (Faux « rebelles » et « marxistes » au sendee de l’extrême droite, https://npnf.eu/spip.php?rubriquel68J. figures dont l’écho médiatique est tout à fait disproportionné par rapport à leur influence réelle. D’autres textes suivront sur l’Espagne et l’Italie, une fois publiés ceux sur l’Allemagne.

2

Les mots suivis d’un astérisque sont définis dans le Glossaire, pp. 201-230XXX.

3

En 2022, l’Allemagne comptait 84,4 millions d’habitants, dont 13,4 millions d’étrangers. Elle abrite aussi entre 5,3 et 5,6 millions de « musulmans » : la moitié de leurs imams sont payés par la Turquie, et leurs mosquées reçoivent des fonds provenant de pays comme l’Arabie Saoudite et le Qatar. Quant aux 38 millions de chrétiens dûment recensés, ils payent (contrairement aux musulmans), un impôt du culte, soit entre 8 et 9% de leurs revenus annuels. Selon un rapport du Sénat français publié en 2020, les catholiques allemands ont versé 6,65 milliards d’euros à l’Eglise, et les protestants de l’Eglise évangélique allemande 5,79 milliards d’euros, en 2018.

VOUS POUVEZ AUSSI LIRE LE PDF ci-joint

*****************

Dans la même série on pourra lire sur ce site

 Comités de lutte (Kampf Komitees) et Comités antifascistes (Antifa-Ausschüsse) en Allemagne (1945-1948)
https://npnf.eu/spip.php?article1281

 Chronologie pour comprendre la nébuleuse antideutsch en Allemagne
https://npnf.eu/spip.php?article1274

 Annexe 1 – La naissance du maoïsme en Allemagne : un vrai roman policier !
https://npnf.eu/spip.php?article1262

SOMMAIRE PROVISOIRE du livre à paraître en 2027

INTRODUCTION 3

Un passé traumatique pour la gauche 5
Sur les « groupes intermédiaires de gauche » 7
Un anticommunisme d’État 8
Des « anti-autoritaires » aux « K-Gruppen » : quelques hypothèses 10
Völkisch contre Antideutsch : un faux débat ? 13
Quelques particularités nationales 15
« Extrémisme » ou « Radicalisme » ? 17
• Première passerelle potentielle : l’antisémitisme 18
« Petits enfants de nazis » ou de « résistants » ? 23
• Deuxième passerelle potentielle : l’anti-américanisme 25
Anti-américanisme et « haine de l’Occident » 26
• Troisième passerelle potentielle : l’antiparlementarisme 26
Qu’est-ce que le « Querfront » ? 27
Socialisme, national-socialisme et Révolution conservatrice 29
Passerelles… involontaires ? 30

INTERMEDE : L’enfer est pavé de bonnes intentions (florilège) 35

PREMIERE PARTIE

Quelques points de repère chronologiques (1944-2003) 37
Prémices politiques et intellectuelles 39
Comités de lutte et Comités antifascistes 39
Guerre des 6 jours : rupture ou continuité de l’antisionisme 48
Soixante-septards ou soixante-huitards ? 51
Un tournant dans les groupes autonomes 56
Un groupe antideutsch avant la lettre ? 56
1981-1986 : montée du pacifisme et premières discussions sur l’antisionisme et l’antisémitisme de gauche 57
1989 : Diffusion massive de l’étiquette (ou de l’insulte) antideutsch 61
1991 : Le choc de la première guerre du Golfe 63
1991-1995 : début des guerres de Yougoslavie 64
Soutien aux bombardements alliés de Dresde 65
Bombardements alliés et attitudes victimaires allemandes 66
Controverse autour du livre de Daniel Goldhagen 67
1999 : Soutien à Milosevic 69
2000 : L’antisémitisme des « autres » : une inflexion léthale vers le racisme antimusulmans 70
2003 : Deuxième guerre du Golfe : antideutsch rime de plus en plus avec bellicisme 71

DEUXIEME PARTIE

Des « antinationaux » aux « antideutsch » : une évolution politique complexe 77
Des origines multiples 79
Bilan dressé par certains Antideutsch 85
Une radicalité trompeuse ? 587
Comment expliquer une telle dégénérescence politique ? 93

TROISIEME PARTIE

Passeurs et transfuges 103
Controverses autour de Dutschke 104
« Dénazification » ? « Rééducation » ? « Colonisation » ? 107
Ambiguités et limites de Rudi Dutschke 109
La « Déclaration canonique » de 1998 111

QUATRIEME PARTIE : DES PASSEURS AUX TRANSFUGES. 21 PARCOURS INDIVIDUELS

Herbert Ammon 112
Gunther Bartsch 113
Frank Böckelmann 114
Peter Brandt 119
Jürgen Elsässer 125
Tilman P. Fichter 129
Peter Furth 131
Franz Kerkoff 131
Dieter Kunzelman 132
Rainer Langhans 141
Manfred Lauerman 142
Horst Mahler 143
Günther Maschke 149
Reinhold Oberlercher 150
Werner Olles 151
Bernd Rabehl151
Klaus Rainer Röhl 156
Reiner Rupsch 156
Peter Schütt 156
Rolf Peter Sieferle 157
Rolf Stolz 159

Annexe 1 : La naissance du maoïsme en Allemagne – un vrai roman policier ! 107
Annexe 2 : Le mouvement ouvrier allemand face à la prétendue « question juive » (de Marx à la RDA) 169
De Marx à Bernstein 169
Une communauté juive en voie d’assimilation 173
Le SPD 177
Le KPD 187
Le SED et le KPD après la Libération 198
Paul Merker 199
Le KP et la Troisième Internationale 201
Radicalisation de la politique antisémite-antisioniste 205
Annexe 3 : ISF et ça ira 207
L’ISF vu par Marcel Stoetzler 208
Annexe 4 : Le Querfront : un projet présidentiel de droite ? 210
Annexe 5 : l’AfD et le nazisme
Glossaire 213
Sources 254