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Cuba, la misère et « Les Misérables » (Blog de Floréal)
Article mis en ligne le 26 décembre 2025

L’immense majorité des publications, sur les réseaux sociaux ou les médias créés par les exilés cubains, est consacrée depuis plusieurs années aux pénuries alimentaires, aux incessantes coupures d’électricité et aussi, bien sûr, à la permanente répression qui continue de bâillonner toute voix dissidente.

La crise économique est telle aujourd’hui que l’extrême pauvreté touche 89% de la population de l’île, selon l’Observatoire cubain des droits humains. Sept Cubains sur dix ont cessé de prendre leur petit-déjeuner, déjeuner ou dîner en raison d’un manque d’argent ou de pénurie de nourriture, une proportion qui monte à 8 sur 10 chez les personnes de plus de 61 ans.

Dans le texte ci-dessous, paru en langue espagnole sur le site « Hypermedia Magazine », Jeniffer Marina Vázquez Cedeño évoque ces problèmes et ce qu’ils entraînent en établissant un parallèle avec le célèbre chef-d’œuvre de Victor Hugo.


« Tant que l’asphyxie sociale sera possible (…), tant qu’il y aura sur la terre ignorance et misère, des livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles. »

Victor Hugo a écrit ces mots au XIXe siècle. A Cuba, cependant, le temps ne s’est pas seulement arrêté pour les lire ; il est resté vivre en eux.

Ici, l’histoire n’avance pas ; elle rumine. Elle mâche le présent avec une patience cruelle, comme si elle voulait en extraire jusqu’à la dernière goutte de dignité.

L’île d’aujourd’hui est un portrait déformé, une version sombre de cette misère qu’Hugo a décrite avec une précision chirurgicale. Avec une démarche quasi vampirique, la Révolution semble vouloir dévorer jusqu’à la dernière goutte de sang contemporain, digne et libre.
Il n’est pas nécessaire d’ouvrir le livre pour la trouver. Il suffit de se promener dans le centre de La Havane, avec ses bâtiments soutenus par la foi et la rouille, ou de traverser les champs de l’est de l’île, où la terre est encore fertile, mais pas la vie. Les misérables cessent d’être un roman pour devenir chronique.

Je n’écris pas pour forcer les comparaisons, ni pour faire entrer Cuba dans un moule européen. J’écris parce que la réalité lui ressemble trop. Parce que l’oiseau s’en va quand vient la coupure d’électricité.

Avant Valjean, la misère sans nom

À Cuba, la misère n’a pas besoin d’une définition académique. Elle se reconnaît au corps : dans la fatigue, dans la peau tannée par le soleil des files d’attente, dans les yeux entraînés à calculer combien il reste jusqu’à la fin du mois, en sachant que cela ne suffira pas. Ici, la pauvreté n’est pas une statistique, c’est une routine.

Le Cubain moyen ne se contente pas de parler de survie : il la pratique. Le mot clé est « résoudre ». Résoudre les questions de la nourriture, de l’électricité, des transports, des médicaments. Tout résoudre sans trop poser de questions, car poser des questions est fatigant. Résoudre, même mal, même si c’est par des moyens détournés, même si c’est avec culpabilité. C’est ce qu’on appelle, avec une tendresse amère, la luchita, la petite lutte.

Le carnet d’approvisionnement, fantôme administratif d’un passé qui promettait protection, rappelle chaque mois que le pain n’est pas garanti. Parfois il arrive, parfois non. Parfois il suffit, mais presque jamais. L’assiette sur la table devient un objectif national. Et quand toute une nation ne pense qu’à l’assiette, elle cesse de respirer.
Sur cette île, il n’y a plus de personnes qui vivent. Ici, des Cubains survivent.

Jean Valjean, un Cubain ordinaire
Victor Hugo a donné un nom à quelque chose que nous vivons depuis des décennies à Cuba sans pouvoir le nommer. Jean Valjean, condamné à dix-neuf ans de prison pour avoir volé une miche de pain, n’est pas un criminel exceptionnel ; c’est un homme poussé à bout par la faim.

Dans le Cuba contemporain, Valjean marche sans chaînes visibles, mais avec la même condamnation. C’est le travailleur qui revend ce qu’il trouve, le médecin qui échange des consultations contre de la nourriture, la mère qui vole sur son lieu de travail pour nourrir ses enfants. Il ne vole pas par méchanceté, il vole par nécessité biologique.

Ici, l’illégalité ne découle pas du vice, mais de la nécessité. Le marché noir n’est pas une anomalie : c’est le marché réel. Tout le reste n’est que décor. Ainsi, des millions de Cubains vivent dans une zone grise où la morale se négocie chaque jour contre l’estomac.
La question posée par Hugo continue de planer sur l’île comme un moustique tenace : qui est coupable, celui qui vole parce qu’il a faim ou le système qui lui refuse de quoi subsister ?

La débrouillardise, métier national
De cette question naît le métier définitif : la débrouillardise.

Revente, troc, inventivité, détournement : appelez ça comme vous voulez. Le débrouillard est médecin le matin, ingénieur à midi et commerçant informel l’après-midi. Le diplôme universitaire ne donne pas droit à une collation pendant la récréation.

C’est ainsi qu’apparaît une nouvelle classe sociale transversale, unie non pas par une idéologie, mais par l’urgence. Tout le pays pense de la même manière : mettre de la nourriture sur la table, coûte que coûte. Et ensuite, s’il reste du temps, réfléchir.
Sans le dire, Cuba a cessé de vivre.

Cette réalité s’étend de la pointe de Maisí au cap de San Antonio. Elle coule, aussi large que le fleuve Toa et avec un débit plus abondant que jamais.Il ne reste plus sur l’île aucune pierre à soulever lorsqu’il s’agit de « vivre de son inventivité ». L’angoisse nationale ne se résume plus à la question « depuis quand sommes-nous ainsi ? », mais à un cri étouffé et collectif : « Messieurs, jusqu’à quand ? »

Javert : l’ordre sans âme
Si le peuple est Valjean, le système institutionnel incarne Javert. Non pas le méchant caricatural, mais le fonctionnaire rigide, incapable de douter. L’homme qui confond la loi avec la justice et l’obéissance avec la vertu.

À Cuba, Javert revêt de nombreuses formes : inspecteur, policier, douanier, cadre, dirigeant de base. Il n’agit pas par cruauté personnelle, mais par inertie. « J’obéis aux ordres. » Cette phrase apaise les consciences.

Comme le personnage d’Hugo, le système poursuit sans se demander pourquoi. Il poursuit le dissident, celui qui entreprend, celui qui parle haut, celui qui ne chante pas dans le ton.

Peu importe la faim, ce qui compte c’est le contrôle. Peu importe la cause, ce qui compte c’est le silence. Peu importe, la téléologie est toujours la même : faire taire Pupi, ne pas la laisser jouer.

Thénardier : quand la misère pourrit
Il faut définir deux choses : la pauvreté et la misère. La pauvreté est un état de privations matérielles, un manque de ressources dont souffrent des millions de personnes dans le monde. Mais il y a quelque chose que les pauvres conservent : l’honnêteté, la dignité et l’espoir.

Cela semble être un fil très fin, quelque chose de ténu, mais cela détermine que, même s’il y a pénurie, le spirituel est préservé. Quand on arrive à un point extrême où l’on cesse de vivre comme un être humain digne, quelque chose en nous se brise. Le grossier et l’instinctif renaissent comme seule loi et nous mettons de côté les règles des hommes pour nous appuyer uniquement sur les règles des animaux. C’est ce que le Français a appelé la misère. Et les Thénardier ne sont rien d’autre que cela, des enfants de la misère.
La pauvreté prive ; la misère dégrade. Lorsque cette ligne est franchie, l’humain se fissure.

Il est douloureux de l’admettre, mais la misère chronique qui sévit à Cuba depuis la Période spéciale (1) jusqu’à l’actuelle « Tarea Ordenamiento  » (2) a généré ses propres Thénardier. Des personnages nés de la misère la plus indigne, non seulement une misère matérielle, mais aussi une misère des valeurs, des principes. De la cubanité.

Ce sont ceux qui vous poussent à aller de l’avant en échange de rien, ou presque rien. Les mouchards, les délateurs, les vautours assoiffés de la souffrance d’autrui, qui souvent ne leur profite pas, mais réjouit leur esprit. Ils sont le produit d’une pédagogie de la délation apprise dès l’enfance, dans des assemblées où le bon camarade est celui qui dénonce.

Et ainsi, ils sont déformés dès leur enfance, comme des arbres aux ombres tordues. Leur principale fonction en tant qu’adultes est de rester vigilants, comme des rapaces, guettant quelles entrailles de vers ils vont pouvoir dévorer aujourd’hui.
Ce ne sont pas des monstres épiques. Ce sont des voisins médiocres. Et c’est pourquoi ils font davantage peur.

Marius : la jeunesse et les timbales
Marius représente les jeunes qui croient encore que crier sert à quelque chose. À Cuba, cette jeunesse ne demande ni permission ni promesses. Elle sait que l’avenir ne se trouve pas dans les discours, ni dans les urnes sans choix.

Le 11 juillet (3) leur a appartenu. Un cri clair : Liberté. Ce n’était ni parfait ni organisé, mais c’était honnête. Et c’est pour cela qu’ils ont été punis. Comme dans le roman, la première fois n’a pas suffi.
Le personnage de Marius représente les jeunes Cubains : une génération désabusée. Ils ne gobent pas les promesses. Ils ne cherchent pas à formuler des revendications qui ne seront jamais satisfaites. Et ils ne votent pas pour le seul candidat en lice.
Ils savent ce qu’il y a au-delà du mur, au-delà de la mer. Leurs parents se sont usés à couper la canne à sucre, à exporter la révolution en Angola, à moudre le café de tous et de personne. Ils ne vont pas répéter cette histoire. Ils ont une bonne vue et des mains habiles.

Le 11 juillet fut leur, grâce à eux et pour eux. La jeunesse a poussé un cri unanime et précis : celui de la Liberté. Cependant, même si les timbales ont résonné fort, l’histoire de Maceo (4) s’est répétée : la première tentative n’a pas abouti.

À la différence du roman, où le dénouement se produit dans les rues, à Cuba la « barricade » finale est généralement la mer. L’exode massif, la plus grande crise migratoire de l’histoire du « caïman endormi » (5) des Antilles, est la version moderne de la tragédie épique.
Les néo-mambises (6) cubains, incapables de changer leur réalité (comme l’ont tenté les Amis de l’ABC dans le roman), choisissent de se jeter dans l’abîme du détroit de Floride ou dans les marais et forêts d’Amérique centrale.

Les jeunes, les plus compétents, les plus fatigués, s’en vont. Ils partent à la recherche d’un avenir. Et avec eux, c’est l’avenir qui s’en va.

Le chandelier d’argent
Les Misérables se termine par une rédemption possible. Cuba, je ne sais pas. Peut-être que l’espoir ici n’est pas lumineux, mais obstiné. Il ne rêve pas, il endure.
Écrire depuis cet endroit n’est pas de la littérature de salon. C’est une façon de respirer. Tant que cette asphyxie sociale existera, tant que la misère restera politique d’État, des textes comme celui-ci resteront nécessaires.
Non pas pour consoler, mais pour ne pas oublier.
Et parce que, encore, malgré tout…

Jeniffer Marina Vázquez Cedeño


(1) La « période spéciale » à Cuba désigne la très grave crise économique née en 1991 suite à l’effondrement du bloc soviétique et qui a duré jusqu’en 2000, année où l’aide du Venezuela a permis d’atténuer quelque peu ladite crise.

(2) La « tarea ordenamiento  » est le nom donné par le gouvernement cubain à une politique d’unification monétaire et d’ouverture internationale, en 2020, qui n’a rien résolu des problèmes de l’île, bien au contraire. C’est l’époque où Miguel Diaz-Canel, président de la République, promettait un avenir meilleur « sans recourir à l’égalitarisme, mais en mettant l’accent sur l’intérêt et la motivation à travailler » (déclaration télévisée du 10 décembre 2020).

(3) Allusion ici à la journée du 11 juillet 2021 qui a vu les Cubains, partout dans l’île, descendre dans la rue et manifester au cri de « Liberté ! ».

(4) Antonio Maceo (1845-1896) fut un combattant pour l’indépendance de Cuba, considéré par beaucoup comme un héros, qui a consacré 32 ans de sa vie à ce combat.

(5) Le « caïman endormi » est le surnom donné à Cuba en raison de la forme de l’île, qui ressemblerait à un crocodile au repos.

(6) Le mot « mambises » désigne les rebelles cubains du XIXe siècle.