CheckNews « Deux ans de manipulations » sur Gaza : que valent les arguments avancés par Caroline Fourest sur LCI ?
Dans sa chronique du 14 octobre, la journaliste de « Franc-Tireur » s’attaque au traitement médiatique de la guerre menée par Israël. Si elle souligne à juste titre certains ratés journalistiques et intox, elle relaie aussi à plusieurs reprises de fausses informations.
Guerre à Gaza
Dossier
Caroline Fourest, en juin 2021, à Paris.
Caroline Fourest, en juin 2021, à Paris. (Ludovic Marin/AFP)
ParService Checknews
Publié le 21/10/2025 à 17h52
Démontrer la « défaite de la vérité » : tel était le programme de Caroline Fourest sur LCI, mardi 14 octobre. Ayant eu « l’impression, parfois, d’assister à une forme de faillite journalistique », la journaliste et directrice de Franc-Tireur est revenue, pendant près de trente minutes, sur « deux ans de manipulation » sur la guerre à Gaza, autour d’« un petit bilan de quelques immenses arnaques ».
Sa chronique entendait ainsi dénoncer une forme de biais pro-palestinien, qui conduirait à des erreurs ou des instrumentalisations de certains médias internationaux, et des partis pris de la part d’organisations internationales. Problème : si la journaliste relève effectivement certains ratés de la part de personnalités publiques ou de médias, elle relaye elle-même des informations erronées et, pour nombre d’entre elles, déjà débunkées. Retour sur les principaux arguments avancés dans son intervention.
Saleh al-Jafarawi ou « Mister Fafo »
Première cible de Caroline Fourest : le vidéaste palestinien et star des réseaux sociaux Saleh al-Jafarawi, tué le 12 octobre à Gaza. Suivi par des millions d’abonnés, cet homme de 27 ans s’était fait connaître en filmant le quotidien des Gazaouis durant le conflit. A la manière d’un influenceur, il se filmait souvent au milieu des bombardements ou dans les couloirs des hôpitaux où affluaient les victimes. S’il apparaissait d’abord en tee-shirt sur ses premières vidéos, le vingtenaire, équipé ensuite d’un gilet pare-balles « Press », se revendiquait journaliste à Gaza. Un statut que lui reconnaissaient ses pairs gazaouis, au regard de sa capacité à documenter le conflit à l’intérieur de l’enclave, interdite aux reporters étrangers.
Caroline Fourest indique en premier lieu que Saleh al-Jafarawi a célébré l’attaque du 7 octobre 2023, en criant « Allah Akbar », ce qui ne correspond pas à « des réflexes de journalistes ». Ce jour-là, Saleh al-Jafarawi s’était effectivement filmé en train de célébrer l’action terroriste du Hamas, comme l’a notamment raconté CheckNews à plusieurs reprises.
Mais l’autrice reprend ensuite une succession d’arguments censés montrer que cet homme serait « un des acteurs de Pallywood », relayant ainsi un terme qui accuse les Palestiniens d’exagérer leur souffrance devant les caméras pour susciter l’empathie des démocraties occidentales. Des arguments qui ont en l’occurrence déjà été débunkés.
Le qualifiant de « Mister Fafo », surnom péjoratif donné par ses détracteurs, ou de « roi du faux », Caroline Fourest raconte par exemple : « On a vu [Saleh al-Jafarawi] mourir des dizaines de fois » et « jouer un patient qui décède à l’hôpital ». « On l’a vu jouer tous les métiers du monde depuis deux ans, que des mises en scène avec des déguisements », insiste-t-elle.
Ses propos sont ensuite illustrés à l’antenne de LCI par un tweet, reprenant un montage diffusé par le ministère des Affaires étrangères israélien dès novembre 2023, montrant neuf images du Gazaoui. Il y est présenté tour à tour comme un « combattant de la liberté », « un donneur de sang », « un patient résilient », « un cadavre ressuscité », « un père adoptif » ou encore un « radiologue ».
Or comme l’avait déjà documenté CheckNews en novembre 2023, deux des neuf images ne montrent pas Saleh al-Jafarawi. Notamment celle d’un patient sur son lit d’hôpital, citée en exemple par Caroline Fourest : il s’agit en réalité d’un adolescent blessé à la jambe en Cisjordanie en juillet 2023, comme nous l’avions établi dès fin octobre 2023. Idem pour l’image du « corps sous un linceul blanc » : elle provient d’une photo d’enfants thaïlandais célébrant Halloween en 2022, comme l’avait aussi montré la BBC.
Contactée, Caroline Fourest répond que « mettre en doute [son] propos parce qu’il n’apparaît que sept fois sur neuf dans le message d’un internaute dénonçant ces mises en scène est assez troublant ». Pour autant, les sept autres visuels ne permettent pas de conclure à une volonté de tromperie de la part de Saleh al-Jafarawi, le vidéaste n’ayant jamais prétendu, à notre connaissance, être radiologue ou père adoptif. Ces mentions sous les photos ont en effet été écrites par les auteurs du montage relayé par le ministère des Affaires étrangères israélien et diffusé sur LCI.
Dans sa chronique, Caroline Fourest revient ensuite sur la mort de Saleh al-Jafarawi. Après avoir rappelé que l’activiste suédoise Greta Thunberg s’est émue de sa mort en partageant une image sur laquelle on pouvait lire « Malgré le cessez-le-feu, le génocide continue », elle souligne, à raison, que Saleh al-Jafarawi « a été tué par des Palestiniens, pas par des Israéliens ».
Elle avance alors plusieurs hypothèses sur les circonstances encore floues de son décès : « Soit par des gangs rivaux du Hamas » – c’est la version du Hamas –, « soit par des gens plus proches du Hamas parce qu’il est aussi accusé d’avoir levé des fonds, plus de 10 millions, pour la reconstruction d’un hôpital et d’avoir gardé l’argent sur son compte ».
Cette seconde accusation renvoie à une polémique née en mars 2025, lorsque Saleh al-Jafarawi avait participé à une levée de fonds pour reconstruire l’hôpital pédiatrique Nasser, organisée par la Kuwait Society for Relief (KSR), une ONG humanitaire koweïtienne. Sur un visuel de la campagne figurait un logo représentant l’aigle de Palestine et la mention « Ministère de la santé de l’Etat de Palestine ». Or il existe deux ministères de la Santé palestiniens : l’un à Ramallah, sous contrôle de l’Autorité palestinienne ; l’autre à Gaza, géré par le Hamas. Le ministère basé à Ramallah avait rapidement démenti tout lien avec la campagne, appelant à la prudence. Son communiqué, repris par la presse israélienne, notamment le Jerusalem Post, avait servi de base, en plus de commentaires sur les réseaux sociaux, pour accuser le vidéaste de détournement sans distinguer les deux ministères de la Santé. A l’inverse, le ministère de Gaza avait, lui, salué l’engagement de Saleh al-Jafarawi.
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Joint par CheckNews, le directeur général adjoint de la KSR, Omar Althuwaini, dément catégoriquement tout soupçon de détournement. Selon lui, les dix millions de dollars collectés début mars 2025, durant une période de trêve, sont toujours déposés sur le compte de l’organisation au Koweït, aucune somme n’ayant quitté le pays depuis la fin de la campagne qui a été suspendue en raison de la reprise des combats en mars 2025.
Il précise que Saleh al-Jafarawi n’a jamais eu accès à ces fonds, son rôle se limitant à la promotion bénévole de l’initiative. « La campagne a également mobilisé plus de 200 influenceurs des réseaux sociaux à travers le monde arabe. Elle ne se résumait pas à uniquement Saleh », insiste-t-il. A ce jour, aucune preuve n’atteste d’un détournement. Selon la KSR, les fonds restent sous sa responsabilité, dans l’attente d’un retour à la stabilité pour relancer la construction de l’hôpital Nasser.
Non, l’ONU n’a pas changé ses critères pour mesurer la famine à Gaza
Dans un autre développement, Caroline Fourest revient sur la question de la famine à Gaza. Tout en notant qu’il y a « évidemment une catastrophe humanitaire à Gaza et qu’elle continue à durer », elle accuse l’ONU d’avoir « changé ses critères pour s’inquiéter d’une famine à Gaza ». Selon elle, les Nations unies n’auraient donc « pas appliqué les mêmes critères que pour tous les autres conflits du monde ». Ce qui est faux, comme l’expliquait déjà CheckNews en août dernier.
Le 22 août, l’ONU déclarait officiellement la famine dans le gouvernorat de Gaza (la ville et ses environs). Pour le mesurer, un des critères du comité d’examen de la famine de l’organisation (IPC) est le taux de malnutrition infantile. Un indicateur sur lequel le ministère des Affaires étrangères israélien avait accusé l’IPC d’avoir « changé de standards, son seuil [ayant] été baissé de 30 % à 15 % uniquement pour ce rapport ». Un reproche repris par certains médias français, dont Franc-Tireur.
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Sauf que l’accusation, infondée, repose sur une confusion entre deux mesures retenues par l’IPC. Pour évaluer le niveau de malnutrition chez les enfants, le protocole de classification de l’IPC autorise soit l’utilisation de données concernant le rapport poids-taille des enfants (WHZ), soit celles concernant leur périmètre brachial (Muac, soit la circonférence du bras au niveau du biceps, et non du poignet comme le dit Caroline Fourest) chez les enfants âgés de 6 à 59 mois. Chacun de ces deux indicateurs dispose de son propre seuil critique pour classifier la situation en phase 5 (famine) : 30 % d’enfants malnutris pour le WHZ, mais 15 % seulement pour le Muac. C’est ce deuxième indicateur qui a été utilisé pour étudier la situation à Gaza, note le rapport de l’IPC, « en raison du manque d’accès humanitaire et de l’insécurité ». Les seules données disponibles, de Muac donc, ont été collectées lors de campagnes de vaccination, de distributions alimentaires ou lors des admissions dans des établissements de santé, et remontées par différents organismes partenaires.
Par ailleurs, et contrairement à ce que laisse penser Caroline Fourest, le recours à cette méthode n’est pas propre à Gaza, elle a été utilisée par l’IPC au Soudan ou au Soudan du Sud.
Des photos du Yémen utilisées pour illustrer la famine à Gaza ?
La journaliste dénonce ensuite « des photos qui remontaient à la famine du Yémen pour illustrer une famine en cours à Gaza ». A quels clichés faisait-elle référence ? « Je ne pointais pas Libé, je vous rassure, mais une multitude d’émetteurs dont je vous joins quelques captures », répond-elle. Et de renvoyer à trois tweets, supprimés depuis, utilisant des images d’enfants du Yémen pour dénoncer la situation à Gaza, dont un par le média turc anglophone TRT World.
Pourquoi également cette référence à Libé ? Car l’été dernier, notre journal avait été accusé d’avoir utilisé une photographie prise au Yémen, en 2016, pour illustrer la situation humanitaire à Gaza. Or comme CheckNews l’expliquait, le cliché en question montrait bien le petit Yazan, 2 ans, photographié dans le camp de réfugiés d’Al-Shati, à Gaza, le 23 juillet 2025, par Omar Al-Qatta pour l’AFP.
L’éditorialiste reprend aussi les accusations visant l’utilisation, par plusieurs médias, d’images d’agences montrant des enfants atteints de malformation. Et dont l’état ne serait pas lié à la situation humanitaire au sein de l’enclave. Sur ce point, le New York Times s’est fendu d’une clarification portant sur l’enfant Mohammed Zakaria al-Mutawaq, âgé de 18 mois. Et a expliqué avoir obtenu des informations complémentaires après publication initiale du cliché, selon lesquelles le tout jeune enfant, qui souffrait bien de malnutrition, était atteint de « problèmes de santé préexistants ». Le Guardian en a fait de même, affirmant que « l’information manquante aurait été nécessaire pour une meilleure lecture de l’image ». Mais ajoute, en citant une médecin de l’hôpital, que l’état de l’enfant s’était nettement dégradé depuis l’épuisement des stocks de compléments alimentaires.
Une photo d’un otage israélien pour dénoncer le traitement des prisonniers palestiniens
La journaliste de Franc-Tireur revient alors sur une publication de Greta Thunberg, qui voulait dénoncer le sort des prisonniers palestiniens, mais qui incluait une photo de l’otage israélien Evyatar David, aux mains du Hamas jusqu’au 13 octobre dernier : « Elle l’a mise comme une preuve du traitement des prisonniers palestiniens par les Israéliens. C’était juste l’inverse. C’est pour vous dire à quel niveau de manipulation on est arrivé. »
Le 6 octobre dernier, Greta Thunberg a co-publié, avec quatre autres comptes, un message sur Instagram pour dénoncer la souffrance des détenus palestiniens dans les prisons israéliennes. Dans ce post, la sixième des dix diapositives publiées est composée de trois photos de petit format. La première montre un détenu palestinien violenté par la police israélienne, la deuxième un enfant saisi par un soldat, et la troisième montre effectivement Evyatar David, otage israélien aux mains du Hamas depuis les attaques terroristes du 7 octobre 2023.
Comme Libération l’avait raconté, Evyatar David était apparu dans une vidéo de propagande du Hamas, dans un tunnel obscur, le corps squelettique. C’est de cette vidéo que l’image présente dans la publication de Greta Thunberg était issue, comme l’avait par exemple souligné l’ambassade d’Israël en France. La diapositive en question avait ensuite été supprimée de la publication Instagram. Contactée pour savoir si elle était à l’origine de ces visuels, et sur l’accusation de « manipulation », Greta Thunberg n’avait pas répondu.
La Cour internationale de justice n’aurait « jamais établi de génocide »
Selon Caroline Fourest, la Cour internationale de justice « n’a jamais établi de génocide » à Gaza. La CIJ, développe-t-elle, « n’a pas reconnu l’existence d’un génocide » mais « a simplement alerté, en demandant de prendre toutes les mesures possibles pour éviter un plausible génocide ». Et ce, car elle s’inquiétait des « déclarations de deux ministres d’extrême droite » israéliens, Itamar Ben-Gvir et Bezalel Smotrich, dont les « intentions pouvaient laisser croire un plausible génocide ».
Il est ici question d’une décision de la CIJ datant du 26 janvier 2024. La plus haute juridiction de l’ONU y ordonnait à Israël de prévenir le risque de commission d’un génocide à Gaza. En l’occurrence, il s’agissait de statuer dans l’urgence, c’est-à-dire de déterminer si Israël devait mettre en place des mesures conservatoires destinées à protéger les civils, comme l’avait alors expliqué CheckNews. Mais les juges ne se prononçaient pas sur le fond de l’affaire, à savoir l’existence ou non d’un génocide mené par Israël à Gaza. D’ailleurs, la question ne sera probablement pas tranchée avant un moment. Comme l’a aussi souligné CheckNews, de nombreuses années peuvent s’écouler avant que la CIJ ne rende son arrêt au fond.
La CIJ n’a donc pas établi l’existence d’un génocide à Gaza, mais elle n’a pas non plus conclu que ça n’en était pas un. Elle a estimé qu’il existait « un risque réel et imminent qu’un préjudice irréparable soit causé » au « droit des [Gazaouis] d’être protégés contre les actes de génocide ». Une formulation qui a été en général interprétée comme la reconnaissance d’un « risque plausible de génocide ».
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La CIJ, par ailleurs, ne s’est pas contentée de s’appuyer sur les « intentions génocidaires » qui auraient été prêtées aux ministres Ben-Gvir et Smotrich. Leurs noms et leurs ministères – respectivement la Sécurité nationale et les Finances – ne sont même pas cités dans la décision. Les juges se sont en réalité basés sur « la situation humanitaire catastrophique dans la bande de Gaza » au moment où ils se prononçaient. Ainsi, ils relevaient notamment que « de nombreux » Gazaouis étaient privés d’accès « aux denrées alimentaires de première nécessité, à l’eau potable » ou « aux médicaments essentiels ».
Dans une décision ultérieure rendue le 28 mars 2024, la CIJ constatait que la situation s’était encore dégradée sur le terrain, avec notamment « une famine qui s’installe », et décidait de mesures conservatoires supplémentaires imposées à Israël.
Sur la fiabilité des chiffres concernant le nombre de victimes à Gaza
Caroline Fourest accuse également la presse d’avoir relayé le bilan du ministère de la Santé de Gaza. La question du bilan humain s’est, de fait, rapidement posée, compliquée par l’extrême difficulté de recenser les victimes dans une enclave dévastée par les frappes israéliennes, et la propagande de part et d’autre. A date, nul ne peut prétendre dénombrer précisément les morts en deux ans de guerre dans l’enclave. Pour autant, le ministère de la Santé de Gaza est sans conteste la source la plus fiable.
Son bilan a d’ailleurs été peu ou prou étayé – même indirectement – et repris par les autorités israéliennes elles-mêmes. En mai 2024, Benyamin Nétanyahou évoquait ainsi « 14 000 combattants du Hamas tués, et probablement 16 000 civils ». Soit autour de 30 000 morts au total. Un chiffre à peine inférieur à celui que le Hamas évoquait alors (35 000 morts). Plus récemment, mi-septembre, un ancien cadre de l’armée, en poste pendant les dix-sept premiers mois de la guerre, déclarait que plus de 10 % des 2,2 millions de Gazaouis avaient été tués ou blessés. Un total correspondant à celui du ministère de la Santé de Gaza, qui dénombrait alors 64 700 morts et 163 800 blessés.
Durant le conflit, le Hamas a produit deux statistiques, l’une émanant du bureau de presse du Hamas (Government Media Office ou GMO), organe de propagande notoire, l’autre venant donc du ministère de la Santé. Ces deux sources ont particulièrement divergé sur un chiffre : celui des victimes femmes et enfants. Le bureau de presse du gouvernement du Hamas a très longtemps défendu l’affirmation selon laquelle 70 % des victimes étaient des femmes et des enfants. Cette proportion était surévaluée : la part des femmes et des enfants, considérable, était alors autour de 55 % selon les chiffres du ministère de la Santé (elle est aujourd’hui d’environ 50 %). Ce pourcentage faux de 70 % a été repris par la presse jusqu’au printemps 2024, mais aussi par les institutions internationales comme l’ONU. Mais c’est précisément au regard des données divergentes produites par le ministère de la Santé (pourtant dénoncé par Fourest) que plusieurs experts et médias ont corrigé ces affirmations (ce que CheckNews a fait dans une enquête publiée avril 2024). L’ONU, puis les médias, ont ensuite cessé de relayer le chiffre du GMO en mai 2024.
Le nombre de morts à Gaza sous-estimé de 40 %, selon une étude publiée dans « The Lancet »
De son côté, le ministère de la Santé n’a eu de cesse d’améliorer sa méthodologie, livrant régulièrement des listes nominatives des personnes décédées, les corrigeant parfois lors des mises à jour. Caroline Fourest revient dans son intervention sur un de ces correctifs, en évoquant la suppression de 1 000 enfants. Elle fait allusion au fait que plus de 3 000 noms (dont 1 079 enfants), cités sur les listes d’août ou octobre 2024, n’apparaissaient plus sur la liste produite en mars 2025. Si la propagande israélienne avait rebondi sur cette révision en dénonçant une manipulation, des experts avaient plutôt loué un souci de rigueur.
Le ministère avait ainsi expliqué avoir retranché des noms (pour l’essentiel ajouté via des formulaires en ligne permettant aux familles de signaler des décès) dont la mort était insuffisamment vérifiée. Ce qui ne signifie pas, comme l’a montré une étude, qu’une partie importante de ces morts n’étaient pas réelles. Le chercheur américain Gabriel Epstein, qui fut l’un des premiers à se pencher en détail sur les chiffres du Hamas (dénonçant avec vigueur les statistiques du bureau de presse) juge, auprès de CheckNews, « au moins plausibles » les explications apportées par le ministère et ne croit pas à l’hypothèse d’une manipulation.
Sur les « 83 % de civils » tués à Gaza
Ce qui est débattu aujourd’hui, bien davantage que le nombre de morts en valeur absolue, c’est la part des combattants (et donc de civils) tués. Un sujet sur lequel le ministère de la Santé de Gaza ne se prononce pas, puisqu’il ne fait pas ce distinguo.
Dans sa chronique, Caroline Fourest est ainsi relancée par David Pujadas sur « cette intox », une « mauvaise interprétation délibérée ou erreur d’interprétation » : la part de 83 % de morts civiles causées par les bombardements israéliens. Un chiffre « totalement trafiqué » selon la journaliste, qui « remonte à un article totalement mensonger du Guardian ». L’occasion d’ailleurs pour Fourest de tacler le journal britannique, mais aussi le New York Times, le Washington Post et le Monde, dont « on est habitué à ce qu’ils commettent des erreurs un peu étonnantes », juge-t-elle.
Le chiffre de 83 % auquel Fourest fait référence renvoie à une enquête conjointe publiée le 21 août dernier, non pas par le seul Guardian, mais avec le média israélo-palestinien +972 Magazine et le site d’information en hébreu Mekomit. Et si ce chiffre comporte de sérieuses limites, il semble extrême de le qualifier d’intox ou de mensonge. Comme CheckNews l’avait raconté, le calcul des journalistes se fonde sur un document de la direction du renseignement militaire israélien (Aman) recensant 47 653 Palestiniens identifiés comme membres du Hamas ou du Jihad islamique. Cette base de données indique, pour chacun, son nom, le groupe auquel il est rattaché, son rôle, et enfin s’il est en vie, confirmé mort, ou probablement mort. Les auteurs de l’enquête y expliquent que cette liste leur a été présentée par plusieurs sources comme étant le seul décompte faisant autorité en matière de chiffres sur les pertes de militants.
En mai, sur ces 47 653 combattants identifiés, la liste indiquait que 7 330 étaient confirmés morts, et 1 570 probablement morts. Soit un total de 8 900. Reconnaissant le côté « approximatif » de leur calcul, les auteurs ont rapporté ce nombre aux 53 000 morts recensés fin mai par le ministère de la Santé à Gaza. Les journalistes en déduisent ainsi que les combattants tués ne représentent que 17 % des morts (8 900 sur 53 000) et donc que 83 % des tués sont des civils. Pour un combattant du Hamas ou du Jihad islamique éliminé, l’armée aurait donc tué environ cinq civils.
A sa publication, cette estimation a fait l’objet de nombreuses critiques, notamment parce que l’identification des morts peut être parfois compliquée, et parce que la liste initiale des 47 000 combattants établie par Aman ne serait pas exhaustive. Le chercheur américain Gabriel Epstein rappelle que certains combattants « ne portent pas de papiers d’identité, sont tués dans des zones inaccessibles comme des tunnels ou depuis les airs » et que d’autres groupes armés ou nouvelles recrues « ne seraient pas comptabilisés s’ils étaient tués ». Des critiques qui avaient été anticipées par le journaliste de +972. Il considère que le caractère potentiellement incomplet de la liste obtenue n’implique pas nécessairement que la part de civils tués estimée (83 %) soit exagérée. Citant des études menées récemment, le journaliste estime en effet que le total des morts dans le décompte du ministère de la Santé de Gaza pourrait lui aussi être sous-évalué.
Quant au ratio entre le nombre de combattants et de civils tués, que Fourest interroge, les autorités israéliennes ont défendu des chiffres parfois contradictoires, en détaillant rarement la méthodologie. Durant les premiers mois de la guerre, des cadres de l’armée israélienne ont avancé le ratio de deux civils tués pour chaque combattant du Hamas éliminé. En septembre 2024, Benjamin Nétanyahou avait évoqué un ratio d’« un pour un », soit selon lui « le ratio le plus bas dans l’histoire de la guerre urbaine moderne ».
Mais ce ratio a été mis en doute par plusieurs spécialistes du décompte des victimes à Gaza, dont l’ONG Aoav (Action on Armed Violence). Dans une analyse publiée en octobre 2024, elle soulignait que, parmi les Gazaouis tués, les catégories pouvant être considérées comme non-combattantes (les garçons de 0 à 14, les hommes de plus de 65 ans, les jeunes filles et les femmes), comptaient à elles seules pour 53 % des victimes identifiées. Restent donc les hommes âgés de 15 à 64 ans, dont on ne connaît pas la part de civils. En s’appuyant sur des analyses de conflits antérieurs et en appliquant des comparaisons entre femmes et hommes, l’ONG Aoav arrive à une estimation (prudente, selon elle), de 74 % de civils tués au moment de l’analyse. Soit un peu moins de trois civils tués pour un combattant.
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