« [...] si les rapports de pouvoir sont partout, il n’y a plus de pouvoir à abattre, ou du moins, ce pouvoir ne réside plus dans les rapports d’exploitation identifiés aux intérêts de la classe dominante, pas plus que dans l’immense force de l’État, mais dans l’ensemble des rapports entre communautés et individus atomisés. Ce qui est nié purement et simplement par la théorie intersectionnelle, c’est donc le face à face entre le prolétariat et ses oppresseurs, l’antagonisme irréductible entre les intérêts des deux classes fondamentales du mode de production capitaliste. [...]
En lieu et place de la révolution prolétarienne, le programme politique de la théorie intersectionnelle ne peut consister qu’en de vagues alliances interclassistes sans but précis, sinon la recherche d’une plus grande “égalité” entre groupes “minoritaires”. [...]
Mais qu’est-ce que signifie ce refus de “prioriser politiquement la classe” sinon d’encourager ouvertement la collaboration de classe la plus honteuse, le ralliement de segments entiers du prolétariat à des communautés constitués d’individus partageant des “discriminations” communes (par exemple la couleur de peau, le sexe, l’orientation sexuelle) mais aux intérêts matériels absolument contraires aux siens ? Que signifîe cette “complexification de l’analyse des régimes d’oppression” sinon le souci de dissoudre les combats spécifiquement prolétariens dans des combats qui ne sont pas les leurs au nom d’une prétendue oppression plus large qui primerait sur les rapports de classe ?
[...] La classe, comme “condition minoritaire”, est donc rabattue sur la simple condition précaire, et l’oppression de classe, le rapport d’exploitation que les marxistes considèrent comme la source de l’accumulation et de la reproduction du capital, devient une simple discrimination parmi d’autres... qu’il faudrait par conséquent combattre en tant que discrimination !
[...] Si la classe n’intervient pas (l’extrait parle de faire disparaître le racisme et le sexisme mais bien évidemment jamais l’oppression de classe), cela n’a donc rien d’un oubli accidentel, mais c’est précisément parce que l’analyse de classe, qui trace une ligne rouge infranchissable entre le prolétariat et ses oppresseurs de même couleur, agit nécessairement comme un puissant dissolvant à l’intérieur de la prétendue communauté.
[...] L’intersectionnalité est ouvertement pensée comme devant constituer un facteur de neutralisation des oppositions au sein d’une communauté raciale fragmentée par diverses oppressions imbriquées.
[...] Cette perspective en tous points réformiste est encouragée par le fait que les notions d’« oppression » et de « discrimination » ne se trouvent jamais clairement définies chez elle : elles se trouvent même confondues. L’« oppression » (et donc l’exploitation économique elle-même) est rabattue sur la simple « discrimination » : il n’y a oppression d’une partie de la population que parce qu’il y a manque de reconnaissance des droits inaliénables de cette catégorie sociale spécifique, ou, ce qui revient au même, traitement inique de celle-ci par d’autres groupes sociaux, de la société en général ou de l’État. La conséquence du brouillage de l’analyse de classe marxiste, par lequel l’antagonisme fondamental entre le capital et le travail s’efface purement et simplement derrière une infinité de rapports oppressifs et « multidimensionnels » entre divers groupes intéressés à reproduire des situations de dominations sans que l’on en connaisse la raison précise, se manifeste là dans toute son ampleur : pour qu’il y ait réparation de l’oppression, reconnaissance de la discrimination, il faudrait donc s’adresser à l’instance de la reconnaissance par excellence, c’est-à-dire à... l’État lui-même !
[...] Il est logique qu’après avoir prôné la collaboration de classe au nom de la défense de l’identité, de la conscience raciale, sexuelle, etc., l’intersectionnalité se jette dans les bras de l’État, que toute sa politique consiste à s’adresser à lui, à tenter de l’interpeller pour exiger la « correction » de telles discriminations, afin d’obtenir de lui « réparation », « justice distributive », « discriminations positives », « quotas », en somme, une place comme les autres dans la société de classe actuelle.
[...] Le mode de production capitaliste peut bien s’accommoder de n’importe quelle « reconnaissance », de n’importe quel brevet de « dignité », du transfert de n’importe quel « privilège » d’une communauté à une autre... tant que la séparation entre exploiteurs et exploités n’est pas remise en cause, la dictature du mercantilisme peut dormir sur ses deux oreilles. »
(Programme communiste,
revue théorique du Parti communiste international).
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