Dans le cadre d’une émission consacrée à Carla Bruni Sarkozy le mardi 14 octobre 2008, le journaliste réactionnaire et démagogue Yves Calvi avait invité quelques Grands Spécialistes de la question italienne et du « terrorisme d’extrême gauche ». Une journaliste de « Points de vue » (publication spécialisée dans les potins mondains de la haute société (1)), un sociologue spécialiste des médias, le directeur-adjoint de « Marianne » et... un correspondant du journal italien « Panorama », Alberto Toscano.
A part ce dernier, qui savait à peu près de quoi il parlait, tout en défendant un point de vue très confus (2) et en laissant tranquillement les autres intervenants débiter mensonges et énormités, les trois autres n’ont proféré que des absurdités sur Marina Petrella et sur l’Italie des années de plomb. D’abord tous ont fait semblant de croire que les BR auraient eu les mêmes membres, la même direction politique, depuis 38 ans, et qu’il y aurait une continuité organisationnelle depuis quatre décennies. Ce qui est totalement faux. Il y a eu plusieurs BR et chaque génération de brigadistes porte déjà des responsabilités assez lourdes sur les épaules, sans qu’on impute abusivement ses actes et ses écrits à la génération suivante ou précédente. Mais, c’est connu, « C dans l’air » et son animateur ne font ni dans la nuance ni dans la précision.
Marina Petrella n’a pas été condamnée pour avoir commis elle-même « des » assassinats, mais elle a été jugée « moralement responsable » de l’assassinat d’« un » commissaire. Je n’ai aucune sympathie pour les Brigades rouges, leurs pratiques ou leurs théories staliniennes, pas plus que pour l’arme de la terreur politique, fût-elle d’extrême gauche, mais il faut au moins, quand on parle de cette organisation, donner aux téléspectateurs des faits et des dates précis.
Ensuite Calvi balança le chiffre de « 415 victimes des BR », tout en disant que personne dans son équipe n’avait pu le vérifier. Il ne l’a pas avoué mais ce chiffre figure sur Wikipedia. Le sociologue de service (3) pontifia en expliquant qu’il existait des listes sur Internet (média très fiable comme on le sait surtout pour les spécialistes des sciences sociales...) ; pour lui, ceux qui remettent ces chiffres en cause seraient des partisans de « théories du complot », qui osent prétendre que les victimes ont été tuées en partie par « l’extrême droite » ou par « les services secrets », ou pourquoi pas « par les Martiens », ajouta-t-il. Très fin, notre chien de garde...
Évidemment, ce sociologue savantissime ne mentionna pas l’attentat fasciste de la Piazza Fontana en 1969, attentat qui tua 16 personnes et précipita, en réaction, la création des premières Brigades rouges. Ni l’attentat commis par les fascistes à la gare de Bologne qui fit 85 morts en 1980. Pour lui, il n’y a jamais eu de terrorisme noir, ni de tortures dans les commissariats ni de bavures policières en Italie. Un tel cynisme manipulateur ou une telle ignorance font froid dans le dos.
Alberto Toscano, ex-journaliste au quotidien stalinien « L’Unita » pendant 10 ans (ce qui permit de comprendre de quel côté il était pendant les années de plomb, le camp de ceux qui défendaient la répression policière et judiciaire contre tous les mouvements sociaux, de ceux qui dénonçaient les militants d’extrême gauche aux patrons et aux flics), eut le culot d’expliquer que l’extrême droite et l’extrême gauche avaient collaboré ensemble pour tuer des Italiens... ruinant ainsi de lui-même les explications du sociologue ignorant. Mais évidemment Calvi se garda bien de souligner les contradictions et les incohérences évidentes entre les propos de ses invités.
Le même sociologue prétentieux expliqua que Marina Petrella pouvait parfaitement faire appel de sa condamnation, ce qui est totalement faux. Il « oublia » de dire que Marina Petrella avait attendu son jugement pendant 12 ans et fait 8 ans de prison préventive avant de prendre tranquillement le train pour la France et de se présenter aux autorités de « notre » pays.
Puis il nous expliqua que les « terroristes d’extrême gauche » tiraient dans les « genoux » (sic) : on se demande si ce grand italianiste sait que « gambizzazione » veut dire tirer dans les jambes (ce qui est déjà un exercice difficile, inutile d’en rajouter...). Puis il affirma que « chaque famille italienne » connaissait de près une victime du terrorisme ! Se rendant compte qu’il était allé trop loin, il rectifia en affirmant que chaque famille connaissait au moins le nom d’une victime. Ce qui n’est pas tout à fait la même chose...
Enfin, Olga d’Antona, députée « de gauche » d’après Alberto Toscano (en fait elle appartient au Parti démocrate, issu de l’ancien PC italien après deux changements de nom et plusieurs scissions ; personne de sérieux ne considère ce parti du centre comme un parti de gauche) fut interviewée, sans que quiconque, à aucun moment, ne précise
1) que son mari avait été assassiné par les BR (ce qui n’en fait pas une analyste particulièrement objective, même si elle a parfaitement le droit d’exprimer sa colère et sa douleur devant le meurtre absurde de son mari),
2) que cela s’était passé en 1999, soit 17 ans après l’arrestation de Marina Petrella,
3) et que celle-ci se trouvait en France depuis 1993 !
Le nombre d’énormités déversées dans cette émission (qui en principe portait, je le rappelle, sur Carla Bruni Sarkozy et pas sur Marina Petrella) est tellement considérable qu’il vaut mieux en arrêter ici la liste et se concentrer sur la seule chose positive qu’ait dite Alberto Toscano : il faut voter une loi d’amnistie en Italie.
Yves Coleman, Ni patrie ni frontières, 15/10/2008
1. Sur le site du magazine on apprend que cette publication s’occupe des « princes de l’actualité internationale », des individus qui « font l’Histoire, la grande et la petite » et dont le « destin nous fascine », bref « le cercle des gens d’exception ». Tout à fait le genre de journal compétent pour traiter de Marina Petrella et du « terrorisme d’extrême gauche » en Italie.
2. Tantôt il s’étonnait que Carla Bruni Sarkozy ne s’occupe pas de tous les prisonniers en danger de mort en France, et notamment des détenus suicidaires (ce qui effectivement pourrait être une bonne chose pour occuper Mme C.B.S.), tantôt il faisait semblant de croire que ne pas extrader Marina Petrella allait encourager le terrorisme en Italie ! Tantôt il dénonçait les « dérives monarchiques » de Sarkozy, tantôt il affirmait, la main sur le cœur, qu’il n’avait « personnellement rien contre Mme Marina Petrella ». Et de nous répéter sans cesse qu’on ne parlait jamais des victimes du terrorisme, comme s’il n’y avait eu des victimes que d’un seul côté...
3. Il est, paraît-il, « docteur d’Etat en sciences politiques, spécialiste en sciences de l’information et de la communication et enseigne la sociologie des médias à l’Ecole de guerre économique depuis 1999 ». Il a écrit des livres sur les tapis, l’ADN, les routes de la soie et le... terrorisme djihadiste, mais cela ne nous dit pas au nom de quoi son avis était particulièrement autorisé sur les questions abordées ce soir-là.