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Du trotskysme britannique au libertarianisme international (4)
Frank Furedi, l’Amicale des anciens du RCP et le site Spiked
Article mis en ligne le 18 mai 2025
dernière modification le 7 juillet 2026

Voici le quatrième article d’une longue série sur ce qu’il est convenu le "Réseau RCP/LM/Spiked" au Royaume-Uni, les initiales RCP signifiant : "Revolutionary Communist Party" et LM : "Living Marxism". Ces textes font partie d’un futur livre sur les courants "marxistes" (Faux rebelles et "marxistes" au service de l’extrême droite) qui ont très mal tourné en Europe mais qui continuent à manier une phraséologie "radicale".

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Autres points de demarcation

11. A contre-courant des positions écologistes et d’extrême gauche, le RCP défendit l’énergie nucléaire parce qu’elle était « potentiellement plus sûre et moins dommageable pour r environnement que les méthodes existantes de production cT électricité » [cité par Turner, 2010], Le magazine LM « accusa les écologistes de colporter “des inquiétudes sanitaires bidon, une compassion et un socialisme totalitaire ”, et de nourrir le désir de purger la Terre de ses êtres humains, dans un acte rédempteur cl’ “anéantissement environnemental” » [Price, 1999],

Pour le RCP, les points de vue des écologistes reflétaient « l’extraordinaire effondrement de la confiance de la société moderne en elle-même. C’est un fait simple, connu de tous les écoliers avant la corruption du programme national par les préjugés verts, que la civilisation humaine est fondée sur la “rupture des règles” de la nature, sur l’augmentation de la productivité de la nature en cultivant des plantes et en domestiquant des animaux » [Fitzpatrick, juin 1995],

On ne s’étonnera donc pas que, à la fin des années 1990 et dans les années 2000, des collaborateurs de LM, mais aussi des personnes jugées proches du réseau RCP/LM/Spiked (notamment le réalisateur Martin Durkin) participèrent à plusieurs émissions de propagande anti-environnementaliste, émissions violemment critiquées par les écologistes :

 la série Zeitgeist de Channel Four ;

 la série documentaire Against Nature de la même chaîne prestigieuse qui dut ensuite présenter ses excuses aux téléspectateurs ; selon un journaliste écolo-altermondialiste, « Le réalisateur, Martin Durkin, se décrit comme un marxiste, nie tout lien avec LM, mais suit précisément sa ligne d’argumentation. La série met en scène Frank Fur edi [...] et John Gillott*, correspondant scientifique de LM, tous deux présentés comme des experts indépendants. Ligne après ligne, point après point, Against Nature a suivi le programme établi par LM : les Verts ne sont pas des radicaux, mais des impérialistes alarmistes ; le réchauffement de la planète n’a rien d’inquiétant ; le “développement durable ” est une conspiration contre l’homme ; la thérapie génique germinale et le clonage humain libéreront l’humanité de la nature » [Monbiot, 1997 et 1998). Dernière coïncidence troublante : l’adjointe de Durkin, Eve Kaye, était une figure clé du RCP mais aussi l’épouse de James Heartfield*, un idéologue important de ce groupe, hier, comme de sa nébuleuse aujourd’hui [Monbiot, 2007] ;

 la série (Equinox) dans laquelle la majorité des participants défendirent les OGM et le progrès scientifique puis, dans une autre émission, minimisèrent les dangers des implants mammaires en silicone ; et une émission de la BBC (Counterblast) durant laquelle « quatre collaborateurs “indépendants” de LM Institute of Ideas [...] affirmèrent que les aliments biologiques étaient plus dangereux que les aliments conventionnels. Cette idée a été soulevée pour la première fois par l’institut Hudson, financé, entre autres, par Monsanto » [Pallister, 2000].

Le contenu de ces programmes fut à chaque fois violemment critiqué par les écologistes et des scientifiques qui saisirent l’Ofcom (l’autorité régulatrice des télécommunications) parce que les idées écologistes1 étaient amalgamées au nazisme ou jugées responsables de millions de morts. Dix ans plus tard, en 2007, le documentaire intitulé « La grande arnaque du réchauffement climatique » suscita un nouveau scandale. Les critiques remarquèrent à nouveau qu’il était réalisé par un proche des réseaux « furedistes », Martin Durkin, qui avait produit les deux épisodes controversés d’Against Nature, dix ans plus tôt. Cette propagande suscita et suscite encore une haine tenace chez les écologistes comme le journaliste du Guardian George Monbiot. Ces personnes sensibles à la protection de la nature et de la planète ont donc soigneusement enquêté, au cours des vingt-cinq dernières années, sur les liens indirects entre certains « furedistes » et les industriels des secteurs pharmaceutique, nucléaire, pétrolier, agro-alimentaire, etc. [Monbiot, 2018 ; Laurens, 2020].

12. Le magazine LM « attaqua une proposition de loi visant à contrôler la vente des armes à feu en Grande-Bretagne, en y voyant une série de “mesures autoritaires ’’ fondées sur “une réaction instinctive à un climat d’hystérie et de peur” » [Price, 1999], En novembre 1993, un certain Kevin Young, expliqua, dans Living Marxism, pourquoi il était opposé au contrôle des armes à feu. Son plaidoyer mélangeant l’apologie de la Constitution américaine et l’éloge de l’un des fondateurs du Parti communiste allemand (KPD) nous offre un parfait exemple de « radicalisme » creux, parfaitement compatible avec la perspective libertarienne adoptée ouvertement par les « furedistes » quelques années plus tard : « Le contrôle des armes à feu par les Etats n’a cependant rien de progressiste. Leur principe de base est que les masses ne sont pas dignes de confiance et que les autorités doivent conserver le monopole de la violence. Le [...] deuxième amendement à la Constitution américaine témoignait d’une foi implicite dans le peuple, insistant sur le droit des citoyens à porter des armes comme garantie contre un “gouvernement oppressif”. Karl Liebknecht [cofondateur de la Ligue spartakiste puis du Parti communiste d’Allemagne avec Rosa Luxembourg, et assassiné avec elle le 15 janvier 1919 !!!] [...] soutient que la situation idéale serait celle où chaque homme et chaque femme devrait posséder non seulement une arme, mais la capacité de détruire le monde entier. Aucune inégalité ne pourrait exister dans cette circonstance, personne n’oserait exploiter quelqu’un d’autre et seule une véritable démocratie pourrait prévaloir. La campagne pour le contrôle des armes à feu, en revanche, joue sur les craintes quotidiennes que la société soit une guerre de tous contre tous, dans laquelle personne n’est digne de confiance. Le point final de cette perspective misanthropique est que les autorités renforcent leur droit d’utiliser la violence et leur contrôle sur nos vies. S’opposer au contrôle des armes à feu ne signifie pas soutenir la violence destructrice dans les rues des villes américaines. Cela signifie qu’il faut reconnaître que la violence est une caractéristique inhérente à une société qui brutalise les gens et les accuse ensuite de la brutalité qui en résulte. Le renforcement du monopole des autorités sur l’usage légitime de la force ne peut que contribuer à la persistance de cet état de fait2. »

13. Contrairement à la gauche et l’extrême gauche, le RCP pensait que « les sanctions contre l’Afrique du Sud n’étaient pas la bonne tactique » et préconisait plutôt « une action directe des travailleurs pour stopper les importations sud-africaines » [White, 2023],

14. Durant la guerre des Malouines, le RCP publia une brochure intitulée « Les Malouines appartiennent à l’Argentine3 » au contenu extrêmement confus. Sous prétexte d’« amener la guerre jusqu ’en Grande-Bretagne » (leur slogan favori à propos de l’IRA), et de critiquer le Labour Party, le PC et l’extrême gauche britanniques qui qualifiaient la dictature militaire de « fasciste », ce texte dissimulait le fait que la gauche, l’extrême gauche et les syndicats argentins, à l’époque, soutenaient de façon « critique » la junte contre le Royaume-Uni et que les militaires ne pouvaient que bénéficier d’un tel soutien. D’ailleurs, le RCP expliquait également que, même si le régime avait été vraiment fasciste, ils l’auraient soutenu ! Emporté par leur « anti-impérialisme » tronqué, ils prétendaient que les quelque 20 000 « disparus » liquidés par la dictature ne pesaient pas lourd à côté des « millions de morts » causés par la Grande-Bretagne durant l’époque coloniale qui avait « transformé la moitié du monde en un vaste camp de concentration ». Sans aucun impact sur la réalité, leur propagande permit surtout au RCP de dénoncer tous les autres groupes d’extrême gauche.

On peut citer un autre exemple de cet anti-impérialisme tronqué et de ces conséquences nuisibles pour l’organisation elle-même : en 1992, Living Marxism constata que « la plupart des médias occidentaux tenaient les Serbes pour responsables de l’éclatement de la Yougoslavie et ignoraient les massacres et les injustices dont étaient victimes les communautés serbes ». Inspiré par « une notion simpliste de l’impérialisme » le RCP voulut « contredire tout ce que les partisans des Etats bourgeois riches pouvaient avancer. [... ] [Cela le] conduisit à soutenir les Serbes et la Serbie à chaque tournant de la guerre civile en cours. » Certes les militants du RCP critiquaient « de temps en temps les positions nationalistes serbes, mais leur principal ennemi était toujours P impérialisme occidental et leur principal allié les Serbes et la Serbie. [... ] Le RCP et Living Marxism se mirent à favoriser une nationalité par rapport aux autres - en identifiant l’une comme implicitement anti-impérialiste et les autres comme les pions des puissances occidentales. Leur attachement à des procédés rhétoriques, leur volonté d’imposer une clarté radicale à une lutte extrêmement complexe et aux multiples facettes, les entraînèrent dans un soutien aveugle au nationalisme serbe - et finalement, LM fut poursuivi en justice et cessa d’exister » [Milligan, 2015],

15. Evan Smith [2022] note un autre point de démarcation important au début des années 1990 : dans sa propagande anti-impérialiste, le RCP souligna également « l’attention portée par l’Occident au monde musulman dans l’ère de l’après-guerre froide et la panique suscitée par le fondamentalisme islamique [...]. Le RCP suggéra que cette panique “préparait les Etats musulmans au même type de traitement que celui infligé à l’Irak”, ce qui “légitimerait le militarisme occidental à l’étranger et donnerait de la substance à une offensive raciste à l’intérieur du pays”. » Sur la question du racisme antimusulmans (que certains appellent « l’islamophobie »), ils avaient eu du flair et vu venir un phénomène qui allait prendre de l’ampleur plus tard, même s’ils s’en désintéressèrent par la suite, tant ils devinrent obsédés par la dénonciation des identitarismes de gauche... tout en défendant l’identité nationale britannique !

16. Jenny Turner [2010] a repéré un autre point de démarcation facilitant toutes les provocations médiatiques au nom d’un « anti-impérialisme » tordu : la dénonciation du « journalisme d’attachement » (<<journalism of attachment4 », que je traduirais plutôt par « journalisme compassionnel »). Turner relie cette dénonciation du journalisme victimaire aux prises de position du RCP à propos de la Yougoslavie (les Serbes ont été démonisés), du génocide rwandais (les Hutus ont été mis au ban des accusés et on a ignoré les massacres commis par les Tutsis) et de l’Irak (les Arabo-musulmans sunnites du Baas ont été vilipendés par T Occident au profit des gentils Kurdes). Elle renvoie à un numéro spécial de LM, paru en 1997 (« De quelle guerre s’agit-il, d’ailleurs ? Des dangers du journalisme d’attachement5 »), qui évoque ces trois conflits, mais le sens de cette brochure me semble assez opaque.

S’agissait-il, pour les vétérans du RCP qui venaient de dissoudre leur groupe, de poursuivre leur démarche « campiste » traditionnelle (les puissances occidentales soutiennent un camp et interviennent militairement, donc soutenons le camp adverse, quel qu’il soit) ? Cette hypothèse serait cohérente avec leur volonté bruyamment proclamée « de dénoncer les racines politiques et sociales des guerres » - ce qu’ils n’ont jamais réussi à faire.

Voulaient-ils à tout prix continuer à provoquer le scandale en niant à la fois les crimes de guerre des Serbes, des Hutus, de Saddam Hussein et de ses sbires ? La ficelle était grosse mais...

Ou furent-ils emportés par un simple délire sectaire que tout le monde aurait oublié si aujourd’hui les membres du réseau « furediste » n’occupaient pas une place aussi importante dans les médias britanniques ?

En effet, Mick Hume, qui signa ce numéro spécial de LM, accordait aux « journalistes compassionnels » de sombres motivations égocentriques (« ils utilisent les conflits de vie et de mort des autres pour résoudre leurs propres angoisses existentielles [...] en jouant le rôle de croisés »), mais il n’apportait aucune preuve à l’appui de cette interprétation psychologisante. Il dénonçait leur « moralisme » et le fait qu’ils appuyaient sur des « boutons émotionnels » en utilisant des termes comme « génocide, Holocaute et crimes contre F humanité » - cette remarque était parfaitement exacte mais s’appliquait et s’applique aussi à la gauche et à l’extrême gauche « anti-impérialistes ». Et Hume se choisissait des cibles faciles en citant les propos particulièrement stupides de deux représentants de la presse : l’un pensait « que la télévision aurait pu empêcher le bombardement de Dresde pendant la Seconde Guerre mondiale » et l’autre « qu’elle aurait pu empêcher F Holocauste de se produire » ! Aces mêmes journalistes bourrins, il accordait pourtant un rôle historique démesuré au sein d’une véritable crise de civilisation : « [...] personne dans la presse ou dans la politique ne semble capable de parvenir à un consensus sur ce qui est vraiment bien ou mal aujourd’hui, sur des questions allant de l’éducation des enfants à l’euthanasie, de la construction de routes au génie génétique. Les anciennes institutions qui donnaient à la société sa cohérence ont toutes perdu de leur influence et les gens ont perdu le respect des valeurs traditionnelles. Comme l’ont noté de nombreux observateurs, il existe aujourd’hui une sorte de vide moral au cœur de la société occidentale. Et il semble que la nouvelle race de journalistes ait décidé de le combler en se rendant dans les zones de guerre du monde6 »... Sommes-nous vraiment obligés de prendre cette prose au sérieux ?

Aujourd’hui, cette brochure citée par la journaliste Jenny Turner de la London Review of Books n’a qu’un seul intérêt : elle trace une parfaite continuité entre ce que les « furedistes » écrivaient il y a trente ans et ce qu’ils défendent en 2025. Désormais, ils soutiennent ouvertement lesdites « valeurs traditionnelles » (cf. par exemple, les articles publiés par Furedi après la mort de la reine Elisabeth II, cités dans la troisième partie de ce texte « Petits succès politiques ») ...

« Midnight in the century » (1990)

A partir de 1990, les dirigeants du RCP estimèrent qu’il était « minuit dans le siècle », comme le proclama l’article qui marqua leur première rupture officielle avec leur passé « révolutionnaire » et qui reprenait le titre d’un livre de Victor Serge S’il est minuit dans le siècle (1940). Que disait Furedi dans ce texte ?

Il déplorait la disparition, dans la classe ouvrière, « d’une identité politique distincte, où que ce soit dans le monde ». Cette identité était constituée, selon lui, par « le stalinisme à l’Est » et le « travaillisme et de ses variantes à F Ouest » (la social-démocratie, donc), c’est-à-dire les deux principales forces réactionnaires au sein du mouvement ouvrier international ! Difficile d’imaginer pourquoi, au début des années 1990, un trotskyste a pu regretter la disparition des dictatures en URSS et dans les « démocraties populaires », d’un côté, et les « défaites » de la social-démocratie occidentale, de l’autre. A moins de considérer, comme Trotsky lui-même, que si la disparition de l’URSS ne coïncidait pas avec une révolution prolétarienne dans ce pays, il faudrait procéder à « une révision de notre conception de la présente époque et de ses forces motrices7 » ?

Furedi s’engagea bel et bien dans une telle « révision » à l’époque8. Il tint un discours totalement défaitiste et démoralisateur pour justifier l’abandon de tout espoir d’une révolution sociale : « [...] malgré toutes les difficultés auxquelles son système est confronté dans la récession économique actuelle, la classe capitaliste est aujourd’hui plus confiante dans sa capacité à gouverner qu’elle ne l’a jamais été depuis que le défi du mouvement ouvrier est apparu pour la première fois au milieu du XIXe siècle9. Le consensus apparemment universel selon lequel le système de marché offre la seule méthode concevable d’organisation de la société reflète l’ascendant de l’idéologie capitaliste ».

Une fois ce constat effectué, Furedi se lança dans une longue complainte :

 « des concepts tels que le changement, le progrès et la transformation sociale ont acquis des connotations négatives » ; « l’époque est proche d’une sorte d’âge des ténèbres de la haute technologie » (haute technologie dont lui et ses ex-camarades allaient se faire les chantres durant les décennies suivantes !) . « La raison, la rationalité, le progrès et la science ont été relégués aux marges intellectuelles. Le projet d’émancipation humaine par la révolution de la classe ouvrière a été discrédité par le stalinisme » ’,

 il dénonça « l’effondrement politique, idéologique et finalement moral de ce qui était publiquement considéré comme la gauche »’,

 il déplora le fait que « peut-être pour la première fois au cours des deux siècles qui se sont écoulés depuis la Révolution française, même la majeure partie de l’intelligentsia s’est éloignée de la gauche »’,

 convaincu que, dans un tel contexte, « seuls l’irrationalisme, l’apathie et la peur peuvent prospérer », ainsi que « la résignation », il prévint ses lecteurs que « les perspectives de progrès humain n’ont jamais été aussi mauvaises qu’au cours de ce siècle » ;

 en revanche, les perspectives du Capital étaient excellentes sur le plan idéologique puisque « le marché libre [... ] est aujourd’hui célébré comme une source d’inspiration »’, « la gauche [... ] s’est convertie à l’esprit de la libre entreprise » ; « le capitalisme a également gagné en autorité morale grâce â ! effondrement du système stalinien », même s’il « n’est pas moins incontrôlable aujourd’hui qu’avant » et « pas non plus moins destructeur ».

Après ce tableau démoralisant que proposa Furedi en décembre 1990 ?

« Développer une critique cohérente du capitalisme dans ses formes les plus contemporaines » sans hésiter à « prendre des risques et remettre en question les conventions et les préjugés dominants » !

Bref, la montagne accoucha d’une souris. Mais la transition entre un discours « révolutionnaire » et une rhétorique « nationale-populiste » ou « nationale-conservatrice* », selon les termes utilisés par Furedi et sa nébuleuse aujourd’hui, ne s’opéra pas de façon abrupte et soudaine. Elle prit une bonne décennie et continue d’ailleurs à évoluer, parfois dans des directions surprenantes.

Pour préciser le contexte qui sous-tend la parution de « Midnight in the century » (1990), il faut rappeler que, en dehors de l’incapacité du RCP à « supplanter le Parti travailliste » (ce qui était apparemment son objectif officiel depuis des années10 !), le nombre de journées de grève, au Royaume-Uni, était entré dans une phase descendante depuis le milieu des années 1980 : « des pics de contestation sociale [furent] enregistrés en 1972, 1979 et en 1984 : ces années-là, celles de la mise en œuvre de politiques de plus en plus libérales par les premiers ministres Edward Heath (1970-1974) et Margaret Thatcher (1979-1990), le total de journées de grève [fut] compris entre 20 et 30 millions. Après 1985, qui fut l’année de la défaite des mineurs » et une grève qui dura un an, « les chiffres [baissèrent] tout en restant substantiels, puis [s’effondrèrent] au début des années 1990 » [Fourton, 2023],

Durant les années 1980, la Grande-Bretagne connut « une désindustrialisation d’une ampleur et d’une rapidité singulière. [...] Qu’il s’agisse de construction navale, de sidérurgie, ou des diverses activités manufacturières, l’emploi industriel perdit des postes de travail par centaines de milliers. [...] Le centre de gravité économique de la Grande-Bretagne se déplaça des grandes villes du nord vers Londres et le Sud-Est ou la gentrification d’anciens quartiers ouvriers et des secteurs des docks faisait contrepoint à la paupérisation et à la dislocation des territoires de l’industrie classique maintenant vidés des activités qui en avaient fait la vie et parfois même, le prestige. [... ] La montée des activités de services correspondit, quant à elle, à une féminisation rapide d’un marché du travail reprolétarisé, marqué par le chômage massif, la précarité, le temps partiel imposé, les très bas salaires, et dans ses conditions, par le déploiement d’une nouvelle armée de travailleurs pauvres - de travailleuses pauvres en l’occurrence11 ».

Ce constat correspond d’ailleurs à l’analyse d’un vétéran du RCP qui, beaucoup plus tard, expliqua ce qui motiva le RCP à abandonner tout espoir en la classe ouvrière : « Au cours de la période 1983-1989, la solution alternative de la classe ouvrière face au capitalisme a été effectivement défaite. Cette défaite a ouvert de nouvelles possibilités de stabilisation du capitalisme. Avec le maintien du salariat et la suspension des limites géographiques et sociales à la pénétration capitaliste, le système s’est largement développé, incorporant davantage de femmes dans la production, d’immigrés et de travailleurs dans les pays en développement. La lutte des classes étant contenue, les élites disposaient d’une plus grande marge de manœuvre et la coopération internationale modérait les excès du cycle économique. Au niveau économique, la société n’est pas soumise aux extrêmes de la crise qui ont souligné la nécessité d’une révolution sociale. Dans ce contexte, les arguments des critiques contre l’impérialisme capitaliste semblent étrangement hystériques » [Heartfield. 2004],

On peut ajouter une autre donnée importante pour l’extrême gauche, focalisée sur les luttes dans le « tiers monde ». Les mouvements de libération nationale qui avaient motivé la surenchère « anti-impérialiste » du RCP étaient en train de négocier la mise au rencart de la lutte armée : en 1986, le Sinn Fein, « abandonna son abstentionnisme traditionnel vis-à-vis du parlement de Dublin et, l’année suivante », il envisagea « des pourparlers avec le SDLP, parti nationaliste modéré » [Hepworth, 2022] ; en 1990, l’ANC appela à un cessez-le-feu et, en décembre 1991, le FMLN salvadorien signa un accord de paix parrainé par l’ONU ; l’OLP ratifia les accords d’Oslo en 1993 et l’IRA Provisoire accepta un cessez-le-feu en 1997.

L’abandon du « marxisme » par Furedi et le RCP se déroula donc dans une conjoncture sociale et politique particulière, au niveau britannique et mondial. Cet abandon ne fut pas un phénomène isolé puisque des centaines de milliers de personnes passèrent par les organisations d’extrême gauche en Europe (au moins vingt mille dans les organisations trotskystes britanniques, selon certains calculs), entre les années 1960 et les années 1980, et elles crurent (plus ou moins) en l’imminence d’une révolution sociale. La plupart d’entre elles cessèrent de militer, ou se replièrent sur des activités associatives ou syndicales locales, sans pour autant faire l’apologie du système qu’elles avaient combattu durant leur jeunesse. Furedi et sa mouvance informelle (mais idéologiquement assez homogène) ont une particularité : les anciens du RCP voulurent conserver une activité politique, désormais en agissant au sein des institutions et non contre elles, tout en maintenant une posture « rebelle » ou (superficiellement) « contestatrice », et en développant des liens avec la droite dure xénophobe ou nationale-libertarienne.

Le RCP continua à se présenter aux élections (par exemple en 1992) et il obtint des scores ridicules. Et il prit également des positions controversées sur les questions internationales durant toute la décennie 1990. Durant les guerres de Yougoslavie (1991-2001), le RCP, puis le magazine LM minimisèrent les crimes des forces serbes tout en affirmant ne soutenir aucun des nationalismes rivaux qui s’affrontaient. Selon eux, les grands médias exagéraient les crimes d’un des protagonistes du conflit pour justifier préventivement une intervention militaire occidentale en Yougoslavie - intervention qui eut effectivement lieu. De même, durant la première guerre du Golfe (1990-1991), sans soutenir Saddam Hussein, le groupe affirma souhaiter la défaite des soldats britanniques, comme il l’avait fait pendant la guerre des Malouines, en 1982 ; s’il n’eut aucune conséquence pratique, ce « défaitisme révolutionnaire* » bruyamment affiché les distingua dans l’extrême gauche tout en attirant un peu la lumière médiatique. La stratégie de la « provoc’ » et les tentatives de développer une organisation se poursuivirent jusqu’en 1996, même si les analyses des dirigeants étaient de plus en plus pessimistes sur la démoralisation et la fragmentation de la classe ouvrière britannique, phénomènes qui préoccupaient d’ailleurs toute l’extrême gauche européenne sans qu’elle y trouve la moindre solution. Dans une première phase, selon Hepworth [2023], ils recrutèrent de nouveaux militants en lançant, durant les années 1993-1996, une série hétéroclite de campagnes, portées par leur magazine LM, qui eurent un petit succès dans le milieu étudiant mais ne faisaient plus du tout référence à la classe ouvrière ou à la révolution sociale12. Quant à eux, les cadres du groupe apparaissaient de plus en plus préoccupés par des questions théoriques, voire « philosophiques », et de moins en moins par des questions pratiques, concernant les travailleurs qu’ils avaient toujours eu du mal à attirer dans leurs rangs, d’autant plus que le militantisme au sein des syndicats n’avait jamais vraiment été leur priorité absolue.

Le divorce alla s’accentuant entre les militants de base et la direction du RCP : les plus fidèles au « marxisme » démissionnèrent pour ne plus militer du tout, ou pour rejoindre d’autres groupes d’extrême gauche, les autres s’interrogèrent sur l’utilité d’une structure partidaire jusqu’à la dissolution du RCP en 1996.

Yves Coleman, 18/5/2025

A suivre...

1

Sur les dangers de ce que, contrairement à João Bernardo, j’appellerais plutôt l’écologisme que l’écologie, on pourra lire Contre l’écologie, Éditions Ni patrie ni frontières, 2017.

2

http://web.archive.org/web/2000Q310104908/www.informinc, co.uk/LM/LM61/LM61 Guns.html

3

https://sussex.app.box.eom/s/0k7k64vbl2gvr6seiax4vrlwjt036046

4

Expression inventée par un ancien correspondant de guerre pour la BBC, Martin Bell, qui plaidait pour que les journalistes décrivent les souffrances et les angoisses des victimes des conflits qu’ils observent ainsi que leurs propres doutes et impressions subjectives, et qu’ils ne se contentent pas d’analyses « froides » souvent dictées par les intérêts des armées occidentales qui interviennent pour « résoudre » tel ou tel problème.

5

https://www.marxists.org/historv/etol/newspape/living-marxism/LM%20special-%20Whose%20War%20Is%20It%20Anvwav-%20with%20correction%20and%20subs%201etter.pdf

6

https://www.marxists.org/historv/etol/newspape/living-marxism/LM%20special-%20Whose%20War%20Is%20It%20Anvwav-%20with%20correction%20and%20subs%201etter.pdf

7

Cf. l’article « L’URSS dans la guerre » (25 septembre 1939) inclus dans Défense du marxisme (https://www.marxists.org/francais/trotskv/livres/defmarx/dma3.htm) .C’est l’existence de cette hypothèse angoissante pour les trotskystes de Lutte ouvrière qui les pousse encore à expliquer, de façon totalement irrationnelle, que la Russie post-soviétique serait, en 2025, un « Etat ouvrier dégénéré » au service des « oligarques » et de la « bureaucratie », mais pas un Etat capitaliste avec certaines particularités dues à son histoire.

8

Aujourd’hui, Furedi n’hésite pas à déclarer : « Nous considérons que le national-conservatisme nous offre la meilleure voie à suivre dans un monde démocratique confronté à une Chine montante à l’étranger et à un puissant néo-marxisme à l’intérieur de nos frontières » [cité par Small, 2023], Il se définit tantôt comme un « humaniste libertarien » [Bunting, 2005], tantôt comme un « démocrate radical » [Furedi, 2017]. Ce prétendu « humanisme », cette nébuleuse volonté de défendre « le potentiel du sujet humain à faire l’histoire » [Hepworth, 2023] est revendiquée par ses camarades politiquement proches du Parti conservateur, du Brexit Party, de Nigel Farage ou de Viktor Orban. Ils soutiennent avec enthousiasme l’idée d’une « révolte nationale populiste » et les initiatives des « nationaux conservateurs » contre les « élites mondiallstes » [Hume, 2025].

9

Les collaborateurs de Living Marxism (dont lui-même, certainement) prétendirent exactement le contraire six ans plus tard, dans un livre collectif et anonyme intitulé The Point is to Change it : Manifesto for a World Fit for People, évoqué un peu plus loin.

10

Selon un ex-militant passé dans un autre groupuscule, le CPGB* [Ford, 2000] et aussi selon un historien qui a écrit un livre sur le RCP après avoir « étudié les écrits et les activités » de 250 exmilitants de cette organisation [Hepworth, 2023].

11

Introduction de l’ouvrage de Mathilde Bertrand, Cornelius Crowley et Thierry Labica, Ici notre défaite a commencé : La grève des mineurs britanniques (1984-1985), Syllepse, 2016, reproduite sur le site contretemps.eu.

12

Dans l’annexe 2, vous trouverez la liste et le contenu des activités de ces ONG, petites entreprises et campagnes hétéroclites : en 1994 : Design Agenda, London International Research Exchange et WORLDWrite ; en 1995 : Africa Direct et Global Futures ; en 1996 : Channel Cyberia ou Café Cyberia/Easynet, Families for Freedom et Internet Freedom.

**************
PLAN

Introduction

https://npnf.eu/spip.php?article1223

I. Une fascination durable pour l’idéologie bourgeoise . – Intérêt prononcé pour la médecine. Valorisation acritique de la science et de la technique. – Combat contre la « culture de la peur ». – Méfiance vis-à-vis des interventions de l’État. – Culte de l’initiative et de la responsabilité personnelles. – « Droit à l’offense » et défense d’une liberté d’expression totale
Une reconstruction peu crédible du passé ?
Les explications complotistes n’ont aucun intérêt ?

https://npnf.eu/spip.php?article1224

II. Une stratégie de la provoc’ calculée et de la démarcation systématique…. – Soutien à l’IRA. – Grève des mineurs. – Refus de voter Labour
• DENONCIATION DE LA « CULTURE DE LA PEUR » ET DU « CONTROLE SOCIAL ». – Maltraitance des enfants et viol. – Face à l’épidémie du VIH-Sida
• LE RAPPORT DU RCP A LA QUESTION DE L’ETAT. – Abstentionnisme du RCP face aux fascistes – Face à la propagande négationniste. – Les femmes ne doivent jamais faire appel à l’État. – Comment se protéger contre les violences masculines. – Refus de la censure sur Internet, donc aussi des images pédo-pornographiques. – Comment lutter contre les abus sexuels commis sur des enfants ? – Contre toute censure artistique

https://npnf.eu/spip.php?article1225

• AUTRES POINTS DE DEMARCATION. – Pour l’énergie nucléaire. – Contre le contrôle des ventes d’armes. – Le boycott de l’Afrique du Sud. – La guerre des Malouines. – Une mise en garde prémonitoire mais bien oubliée. – La dénonciation du « journalisme compassionnel »
« Midnight in the century » (1990)
https://npnf.eu/spip.php?article1226

 1996 : un ultime Manifeste pour justifier la dissolution du RCP ?

 De la dissolution de l’organisation à la constitution d’une amicale médiatiquement efficace

 Une nébuleuse ? Un réseau informel ? Une mouvance insaisissable ? Une maçonnerie ? Une confrérie ? Une fraternité 2.0 ? un Parti/Réseau ?

https://npnf.eu/spip.php?article1228

III. Petits succès politiques. – Frank Furedi. – Munira Mirza. – Claire Fox. –
https://npnf.eu/spip.php?article1229

IV. Échecs électoraux ou victoire idéologique ?. – John Heartfield – Stuart Waiton. – Alka Sehgal Cuthbert. – James Woodhuysen. – John Fitzpatrick. – Yasmin Fitzpatrick
https://npnf.eu/spip.php?article1232

Annexe 1 : Sur la nébuleuse RCP-LM-Spiked
https://npnf.eu/spip.php?article1233

Annexe 2 : Who’s Who des vétérans du RCP
https://npnf.eu/spip.php?article1236

Annexe 3 : Sur quelques collaborateurs de Spiked et leur participation aux guerres culturelles de la droite
Glossaire
Sources

https://npnf.eu/spip.php?article1237