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Du trotskysme britannique au libertarianisme international (3)
Frank Furedi, l’Amicale des anciens du RCP et le site Spiked
Article mis en ligne le 17 mai 2025
dernière modification le 7 juillet 2026

Voici le troisième article d’une longue série sur ce qu’il est convenu le "Réseau RCP/LM/Spiked" au Royaume-Uni, les initiales RCP signifiant : "Revolutionary Communist Party" et LM : "Living Marxism". Ces textes font partie d’un futur livre sur les courants "marxistes" (Faux rebelles et "marxistes" au service de l’extrême droite) qui ont très mal tourné en Europe mais qui continuent à manier une phraséologie "radicale".

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I. Une stratégie de la provocation calculée
et de la démarcation systématique

Si elle attira l’attention médiatique, cette stratégie de la provocation, ce qu’un journaliste du Times appelle « une volonté ostentatoire d’être anticonformiste » [Kamm, 2020] finit par lui être fatale : la publication d’un article de LM provoqua sa faillite financière et accéléra l’autodissolution du groupe. « L’action en diffamation intentée avec succès par ITN [la société de production Independent Television News] en 2000 à l’encontre d’un article de LM qui “prétendait qu’elle avait falsifié des images de crimes de guerre commis par les Serbes de Bosnie ” mit fin à ses activités. Le montant de la condamnation et les frais liés à l’action en justice intentée par ITN contre LM furent estimés à environ un million de livres sterling » et le magazine dut fermer ses portes [Padraig Colman, 2019 ; pour une explication détaillée sur le contexte yougoslave et le procès, cf. Palmer, 2019].

Malgré quelques similitudes superficielles, il est impossible de qualifier les analyses du RCP d’« ultragauches » comme le font des commentateurs1 paresseux (trotskystes ou pas) pour une raison simple : les Gauches communistes italienne, allemande et hollandaise (et leurs descendants politiques actuels) n’ont jamais rejeté ni le « marxisme » ni la nécessité d’une révolution sociale, et ne sont pas collectivement passées dans le camp de la bourgeoisie, du moins jusqu’à cette date...

Pour ce qui est des continuités, il existe d’autres pistes, en dehors de la fascination pour l’idéologie bourgeoise, et nous allons les passer en revue, en commençant par la plus facile à repérer. Durant sa période dite « marxiste », le RCP avait déjà la réputation de chercher à se singulariser à tout prix par rapport aux autres groupes. Comme l’explique un ex-militant visiblement déçu, « le RCP essayait de trouver des positions distinctives et controversées, qui empêchaient la coopération entre le RCP et d’autres groupes » [Webb, 2003]. (Rappelons que la concurrence était rude puisqu’il y avait, dans les années 1970, une vingtaine de groupes trotskystes concurrents, sans compter les sectes maoïstes, au Royaume-Uni.) Et le libertariano-conservatisme actuel de Furedi et de ses amis continue certainement à assumer cette fonction « disruptrice » - pour utiliser un mot à la mode - qui peut attirer des personnes soucieuses de propager des idées dites « anticonformistes ».

Cette première piste est assez banale : un groupe minuscule a besoin d’attirer l’attention pour disposer de l’oxygène politique suffisant. La « provocation », surtout dans une société où les médias promeuvent les faits divers, les scandales et les scoops sur la vie privée des artistes et des hommes politiques2 peut servir à susciter l’intérêt et à sortir de l’isolement. Les militants du SDS en Allemagne, notamment ceux qui avaient fait partie de groupes influencés par l’internationale situationniste comme le SPUR et Subversive Aktion3, surent utiliser l’arme du scandale dans les années 1960. Néanmoins, la diffusion massive d’Internet commença dans les années 1990 et celle de Facebook durant les années 2000. Si, aujourd’hui, la confrérie des « ex » du RCP est très active sur les réseaux sociaux, elle ne disposait pas de tous ces outils durant les années 1977-1996 ; elle a dû donc compter sur les médias traditionnels pour donner de l’écho à ses prises de positions et à ses activités.

Peut-être pouvons-nous commencer par présenter les sujets à propos desquels le RCP essaya de créer le scandale et de se singulariser, de créer des clivages politiques, dans les années 1970 et 1980, quand il était encore un groupe militant d’extrême gauche :

1. Selon le RCP, l’hostilité ou le racisme populaire, à l’égard des Irlandais provenait de sentiments nationalistes fortement enracinés au sein de la classe ouvrière ; la gauche et l’extrême gauche ne combattaient pas suffisamment le nationalisme, voire étaient complices de l’impérialisme britannique, tout comme la bureaucratie syndicale et le Labour Party (constatations par ailleurs tout à fait justes, n’en déplaise aux critiques du RCP). Ce groupe refusait de simplement réclamer le départ des troupes britanniques d’Irlande du Nord et la réunification des deux Irlande, comme le faisaient la gauche et l’extrême gauche au sein du Troops Out Movement. Le RCP était convaincu que la victoire militaire de l’IRA en Ulster et la réunification provoquerait une « dynamique révolutionnaire » au sein de la classe ouvrière britannique, alors que la plupart des organisations d’extrême gauche préféraient émettre publiquement des réserves prudentes vis-à-vis de l’idéologie et des pratiques du Sinn Fein* et de l’aile provisoire de l’IRA, notamment en critiquant les attentats contre les civils. Le RCP déclara donc qu’il fallait, selon une formule chic et choc, « amener la guerre jusqu ’en Grande-Bretagne » : il soutenait toutes les méthodes de lutte de l’IRA (« toute critique de l’IRA ne fait que renforcer le chauvinisme britannique », The Next Step, février 1981), même s’il trouvait « stupides » les attentats contre les civils4.

De plus, il se distinguait du reste de l’extrême gauche de l’époque en ne considérant pas l’unité entre travailleurs catholiques et protestants d’Irlande du Nord comme fondamentale : « En donnant la priorité à la défaite de l’impérialisme britannique, le RCP divergeait totalement des autres groupes d’extrême gauche, tels que Militant*, qui voyaient dans le mouvement insurrectionnel mené par l’IRA ! obstacle majeur à l’unité de classe entre les travailleurs catholiques et protestants d’Irlande du Nord. En présentant le conflit comme une confrontation directe entre les républicains irlandais et l’impérialisme britannique, les cadres du RCP considéraient délibérément le million d’unionistes5 nordistes comme un élément temporairement sans importance » [Hepworth, 2022).

Comme l’écrivit The Next Step, l’organe du RCP en 1985, G’IRA [... ] n’est pas une organisation marxiste [...]. Le soutien du RCP au mouvement républicain n’a rien à voir avec sa politique. Nous soutenons le mouvement républicain parce qu’il mène la lutte contre la domination britannique en Irlande [...]. Nous soutiendrions le mouvement républicain s’il était dirigé par un groupe de prêtres et de religieuses catholiques, tant qu’il mène la résistance contre la domination britannique [...]. Le RCP continuera à apporter un soutien inconditionnel6 au mouvement républicain, quels que soient son programme, sa stratégie ou sa tactique. Tant qu’il reste la force principale dans la lutte contre T impérialisme britannique et la plus grande menace pour la stabilité du Royaume-Uni, cela nous suffit. » [Cité par Hepworth, 2022.]

Comme toutes les tendances qui vantent les mérites de la révolution par étapes (d’abord l’indépendance nationale, ensuite le « socialisme »... qui n’arrive jamais à éclore) et qui n’ont donc rien d’« ultragauche », le RCP estimait que « lorsqu’un “grand nombre” de travailleurs britanniques célébreraient la campagne républicaine, “il serait temps de critiquer le programme du Sinn Fein* provisoire ” ». Cette organisation était assez mégalomane pour qu’un cadre affirme, lors d’une réunion interne en 1983, que le groupe pourrait ensuite « supplanter le Sinn Féin 7 » [Hepworth, 2022].

Le RCP créa sa propre « organisation de façade » (l’Irish Freedom Movement) en 1982 et réussit ainsi à attirer l’attention en soutenant les grévistes de la faim de l’IRA. L’IFM organisa des manifestations, des marches annuelles (qui rassemblaient environ trois mille personnes, et même, en 1986, 9 députés et 115 conseillers municipaux travaillistes [Hepworth, 2023]) et des « piquets » devant des commissariats de police et des tribunaux. Il lança une campagne contre une législation antiterroriste visant l’IRA intitulée « Smash the Prevention of Terrorism Act » [Liquidons la loi sur la prévention du terrorisme] en 1979. Il publia aussi une interview de Gerry Adams (alors dirigeant du Sinn Fein en Irlande du Nord) en 1989, et le soutint activement du moins jusqu’à ce que ce dernier décide d’un cessez-le-feu en 1994, renonce à la lutte armée en 1997, signe un accord avec le gouvernement britannique en 1998, et enfin se présente aux élections en Irlande du Nord la même année, pendant que l’IRA se morcelait en factions rivales qui finirent toutes par déposer et rendre leurs armes entre 2000 et 2010. A partir de 1993/1994, le RCP se montra de plus en plus critique vis-à-vis de l’IRA et du Sinn Fein et finit par dénoncer comme une « imposture », une capitulation, « le processus de paix », qui se conclut par les « Accords du vendredi saint » en avril 1998.

2. Le RCP utilisa la même technique (adopter une position qui tranche avec celle de la majorité de la « gauche radicale ») durant la grève des mineurs de 1984-1985 contre la fermeture de vingt puits de charbon et le licenciement programmé de vingt mille mineurs. Tout en soutenant activement le mouvement8, le RCP prédit qu’il allait se terminer par un échec (ce qui fut le cas) et qu’un vote préalable aurait dû être organisé pour recueillir l’assentiment de la majorité des travailleurs concernés. (Rappelons que 140 000 mineurs sur 200 000 firent grève, mais certains reprirent le travail avant la fin du conflit9 ; la grève n’était donc pas du tout « minoritaire », même si les divisions entre grévistes et non-grévistes ou anti-grévistes eurent des conséquences négatives qui perdurent encore aujourd’hui [Henry, 2025].) Cette position suicidaire pour un groupuscule comme le RCP coïncidait dangereusement avec celle du gouvernement Thatcher pour qui la direction du syndicat des mineurs (le NUM) n’avait pas respecté les procédures prévues avant de déclencher la grève. Elle coïncidait aussi dangereusement avec celle d’un quarteron de « jaunes » qui se regroupèrent dans l’Union of Democratic Mineworkers après la fin du conflit et se mirent à conseiller le gouvernement Thatcher sur la meilleure façon de briser le pouvoir du syndicat.

Cependant, cette attitude permit au RCP de se singulariser, quitte à susciter l’agressivité des mineurs à leur égard. En effet, si ces derniers acceptaient sans problème les dons d’argent et de nourriture qu’effectuaient les militants du RCP pour les grévistes, ils refusaient d’écouter leurs critiques de la stratégie mise en place par Arthur Scargill, le dirigeant du NUM, et ils n’approuvaient pas du tout leur dénonciation du nationalisme et du corporatisme syndicaux. Le NUM avait toujours fait l’apologie de l’industrie du charbon car ce syndicat considérait « que nous, les travailleurs, avec la direction, pourrions rendre "notre " industrie plus rentable pour concurrencer les importations étrangères » [Roberts, 2022]. Au contraire, le RCP pensait qu’il fallait défendre les salaires plutôt que l’emploi dans les mines, secteur destiné à disparaître. Ce langage, certes politiquement juste, était incompréhensible pour les mineurs dans la mesure où l’organisation ne disposait pas d’une base solide dans cette branche.

3. Le RCP refusait d’appeler à voter Labour. Son manifeste expliquait que « soutenir le Labour au motif qu’il s’agit du moindre mal signifie abandonner la politique de la classe ouvrière » [cité in Smith, 2017]. « Nous soutenions que le Parti travailliste était, en fait, un problème encore plus grave que les conservateurs, car il offrait de fausses promesses et de fausses solutions » [Furedi, 2017]. L’organisation considérait que les syndicats britanniques et le Labour étaient totalement intégrés à l’État, deux positions sensées qui tranchaient avec celles, beaucoup plus modérées et opportunistes, des autres groupes trotskystes ou d’extrême gauche... jusqu’à aujourd’hui. (Il est d’ailleurs amusant de constater que cette position persiste chez des vétérans du RCP comme Brendan O’Neill [7/12/2018] : selon lui, ce fut l’extrême gauche qui affronta héroïquement les militants fascistes dans les rues (notamment le 4 octobre 1936, dans Cable Street une rue de l’East End, à Londres), « pas la gauche du Parti travailliste : à l’époque, le parti travailliste conseilla à ses membres de rester à l’écart de cet affrontement, car les travaillistes ont toujours été lâches ».

DENONCIATION DE LA « CULTURE DE LA PEUR » ET DU « CONTROLE SOCIAL »

4. Sur des questions comme celles de la maltraitance des enfants et du viol, le Manifeste du Red Front, créé par le RCP pour les élections de 1987, se plaça volontairement à contre-courant en déclarant : « Les hommes politiques, la presse et la télévision accordent aujourd’hui un intérêt démesuré à la maltraitance des enfants et au viol. C’est en partie pour satisfaire l’opinion publique, mais c’est aussi dans un but beaucoup plus large. Elle favorise un climat de tension et d’anxiété qui pousse les gens à se méfier les uns des autres et à faire confiance aux autorités » [cité par Smith, 2017].

Cette attitude ne se démentit pas avec les années, après la dissolution du RCP, puisque Mick Hume écrivit en 1999 : « Une armée de professionnels bienveillants, soutenue par les médias, sillonne désormais le pays à la recherche des signes cachés de ce monstre à plusieurs têtes qu’est la maltraitance. Ils recherchent les abus sur mineurs, les abus rituels sataniques, les abus sexuels, les violences psychologiques, les violences conjugales et le harcèlement sexuel, physique, psychologique, verbal et non verbal. Les seules catégories qui ne semblent pas faire l’objet d’enquêtes sont le harcèlement de la population par des conseillers et des psychothérapeutes indiscrets, et l’abus de pouvoir des autorités pour s’immiscer dans la vie privée des personnes. Nous vivons à Père de T inquisition des services sociaux. » [Living Marxism, 1999.]

Michael Fitzpatrick, dirigeant du RCP et médecin de profession, tint, à de multiples reprises, à revenir sur ce que l’on appelle aujourd’hui les « violences sexistes et sexuelles10 ». Par exemple, il affirma : « Pour expliquer l’intensité et l’omniprésence de la préoccupation du public à l’égard de l’abus sexuel des enfants, nous devons nous tourner vers le sentiment plus large de crise morale qui a englouti la société occidentale ces dernières années... La panique à l’égard de l’abus sexuel des enfants est un autre symptôme de notre époque d’anxiété. » [Fitzpatrick, octobre 1993.]

Et Fitzpatrick souligna le « business » que représentait, selon son organisation, ce secteur d’activité : « Pour les travailleurs sociaux, les médecins, les psychiatres et les psychologues, l’abus sexuel des enfants est un domaine en pleine expansion sur un marché en pleine expansion. Il offre des opportunités de carrière, des perspectives d’organiser des recherches et des conférences sur de nombreux cas pour que chacun se sente important. [...] Le résultat de plus de cinq années d’inquiétude de la part de l’opinion publique au sujet de la maltraitance des enfants est ! augmentation du pouvoir et de l’autorité de l’Etat sur la vie familiale. Cela ne fait rien pour aider les enfants maltraités, mais renforce l’emprise d’un establishment décadent sur une société démoralisée » (idem).

Ces positions ambiguës continuèrent à s’exprimer dans la revue LM, après la disparition du RCP, en 1996.

Ainsi, sur les violences domestiques, le même militant écrivit : « La conséquence à long terme de l’adoption par les médecins généralistes d’une approche plus proactive de la violence domestique est plus insidieuse. Il s’agit d’ouvrir le domaine personnel de la vie et des relations familiales à une ingérence professionnelle d’une ampleur sans précédent. [...] Que cette approche soit ou non efficace en termes de dissuasion de la violence domestique, elle comporte le coût élevé de l’ouverture de la sphère privée au contrôle et à la réglementation publics, d’une manière caractéristique des sociétés autoritaires. Une telle intrusion dans la vie intime des gens ne peut qu’être profondément dommageable à la fois pour l’individu et pour la société » [Fitzpatrick, mars 1999].

Sur toutes les questions de société, les dirigeants du RCP ainsi que les auteurs de la revue IM dénoncèrent la « culture de la peur », comme en témoignent ce qu’ils écrivirent sur les questions liées à la sexualité.

5. Lors de l’apparition du VIH, dans sa brochure The Truth about the Aids Panic, le RCP écrivit que l’on avait, à l’époque, « plus de chance d’être renversé par une voiture que d’attraper le SIDA » (ce qui apparut comme une tentative de minimiser l’importance de l’épidémie). Selon le groupe, « l’oppression des homosexuels permet)tait] à l’infection du VIH de se répandre parmi les homosexuels » (argument totalement décalé face à un problème de santé urgent et peu maîtrisé) [cité in Workers Liberty, 1987]. De plus, pour le RCP, affirmer que le SIDA concernait également les hétérosexuels, et pas seulement les gays, ne pouvait aboutir qu’à accroître.. . l’’homophobie !

Selon ses propres mots, « Les dangers du sida ont en fait été largement exagérés » ; « La principale menace qui pèse aujourd’hui sur les homosexuels en Grande-Bretagne n’est pas le sida, mais la campagne sur les rapports sexuels protégés » ; « le gouvernement conservateur a utilisé la campagne contre le sida pour promouvoir une croisade sur les valeurs familiales conventionnelles d’une part, et d’autre part pour cibler les lesbiennes et les gays comme étant le véritable problème » ; « la panique autour du sida n’est ni un problème moral ni un problème de santé publique. C’est un défi politique pour le mouvement ouvrier. Il est impossible de traiter le SIDA de manière technique en raison de la position des homosexuels en tant que section opprimée de la société » [cité par Smith 2022].

Selon Evan Smith, « Dans son manifeste électoral, le RCP reprocha à la gauche de “suivre la campagne des conservateurs pour le sexe sans risque ” et d’ “approuver le message selon lequel le sexe est dangereux”. En revanche, le RCP ‘‘défendit ‘l’ égalité des droits pour les lesbiennes et les gays, le financement adéquat de la recherche sur le sida et F opposition aux ‘ valeurs victoriennes11 des conservateurs” ».

Cinq années plus tard, en 1992, l’un de ses dirigeants, médecin de surcroît, persista : « La panique du gouvernement à l’égard du sida n’est pas du tout une campagne de santé publique, mais une croisade morale. [... ] L’ampleur et la profondeur du consensus autour du “sexe sans risque ", même lorsque son irrationalité a été révélée, témoignent du fait que pour le gouvernement, la panique du sida vaut chaque centime dépensé à cet effet. » [Fitzpatrick, août 1992.]

Qu’est-ce qui pouvait bien motiver des positions aussi incongrues ? Ce groupuscule voulait défendre l’idée que « les campagnes de santé publique sur le SFDA n’étaient que des instruments de contrôle social12 d’un Etat désireux de s’immiscer dans la vie sexuelle des gens » [Jones, 2022] ou d’organisations caritatives qui avaient les mêmes velléités de « contrôle social » [Turner, 2010]. Tout autre discours que celui du RCP relevait d’une « panique morale* » délibérément provoquée par l’Etat et ses suppôts politiques, conscients ou inconscients. Ces déclarations eurent pour principal effet d’augmenter la méfiance et l’hostilité (à l’égard du RCP) des associations qui essayaient de lutter contre le VIH et tentaient de pousser l’Etat à sortir de son apathie criminelle face à un problème de santé publique. D’autant que, selon un ex-militant, le RCP soutenait « que le SFDA était principalement un problème pour les personnes appartenant à des groupes à haut risque » et prétendait que « l’establishment du SFDA [...] était plus nombreux que les personnes souffrant du syndrome du SFDA » [Webb, 2003]. Tout en défendant l’égalité totale des droits pour les homosexuels, le RCP prenait soin de nager à contre-courant. Et cette attitude « contrarian » (qui s’oppose systématiquement à l’opinion dominante dans un milieu donné, ou même à une opinion populaire) persista lorsque les organisations gay et lesbiennes commencèrent à exiger la possibilité du « mariage pour tous », et que Spiked, notamment en la personne de Brendan O’Neill, un vétéran du RCP puis son rédacteur en chef à partir de 2007, fit campagne contre le mariage homosexuel (cf. Annexe 2 « Who’Who des vétérans du RCP », p. 75)

Le rapport du RCP à la question de l’État

6. Le RCP défendit une position très ambigüe face à ceux qui voulaient interdire aux fascistes d’organiser des réunions et de prendre la parole dans les facultés. Pour l’historien Evan Smith [2019], cette position relevait (et relève encore pour les « furedistes » actuels) d’une conception absolutiste de la liberté d’expression ». Elle fut d’autant moins comprise à l’époque qu’elle entrait en contradiction totale avec une résolution adoptée en 1974 par le syndicat étudiant NUS qui stipulait que, « par tous les moyens nécessaires », il fallait interdire « aux individus, organisations ou sociétés ouvertement racistes ou fascistes de s’exprimer dans les universités » [Hepworth, 2023].

Selon le RCP, la gauche et l’extrême gauche manquaient de courage intellectuel et cédaient à un « accès impulsif de moralisme libéral qui cherche à balayer les opinions déplaisantes, plutôt que de les confronter politiquement » (The Next Step, 1986). Par ailleurs, le BNP n’était qu’une petite organisation de quelques centaines de personnes, une combinaison d’ inadaptés sociaux et de skinheads, concentrée dans une poignée d’endroits », « quelques excentriques » rassemblés « dans des organisations idiotes qui n’ontpratiquement aucune influence » [cité in Smith, 2019].

Le combat contre le « racisme d’Etat » était prioritaire pour le RCP et l’antifascisme étudiant ne représentait qu’une « diversion commode » par rapport à la lutte « révolutionnaire » menée par ce groupe. Pour celles et ceux d’entre nous qui militent en France, cette position rappelle la position abstentionniste d’un groupe comme Lutte ouvrière qui critiqua toujours l’énergie militante gaspillée dans les campagnes et manifestations contre le FN/RN ; LO minimisa l’influence du FN pendant des décennies (jusqu’à ce qu’il fut trop tard pour la contrer efficacement dans les entreprises !), et condamna les confrontations physiques avec les groupuscules fascistes, comme une « guéguerre » inutile. D’un autre côté, la position du RCP des années 1976-1996 fait aussi écho à celles de courants très différents de LO, comme le PfR, les animateurs du podcast Parole d’honneur et de nombreux intellectuels de gauche, au XXIe siècle, qui identifient le « racisme d’Etat » comme étant « structurel » et donc un ennemi fondamental à combattre. On est donc très loin des analyses de « l’ultragauche » (traduire des Gauches communistes des années 1920) comme le prétend Evan Smith [2019].

Que l’on ne se méprenne pas : le RCP n’avait évidemment aucune complaisance pour les fascistes, mais il lui semblait erroné de réclamer à l’administration d’une université, à une municipalité ou au gouvernement d’interdire des réunions, des manifestations, car cela se retournerait inévitablement contre l’extrême gauche (comme ce fut le cas en France pour la « Loi du 10 janvier 1936 sur les groupes de combat et milices privées » ; cette loi visait au départ les ligues d’extrême droite mais a depuis été utilisée contre les mouvements anticolonialistes et la « gauche radicale ») : « toutes les restrictions étatiques de la liberté d’expression, de réunion et de presse sont en fin de compte dirigées contre la classe ouvrière » [cité in Smith, 2019]. Et cette position fut réitérée en 1994 dans la revue Living Marxism’. « Nombreux sont ceux qui pensent qu’il est normal d’appeler à la censure des racistes tant que le gouvernement n’est pas invité à procéder à l’interdiction. Les antifascistes affirment qu’il appartient aux citoyens ordinaires d’exiger que les fascistes ne puissent s’exprimer publiquement dans les universités, dans la presse et sur leur lieu de travail. Mais peu importe qui prône ces mesures. Que l’appel à la censure soit adressé au gouvernement, aux barons des médias ou aux syndicats, demander l’interdiction du BNP ne peut que renforcer un climat où sévit déjà la censure » [idem\.

De façon cohérente, le RCP considérait aussi que la propagande négationniste ne devait pas non plus être interdite par l’État : « Les projets des travaillistes visant à interdire la négation de l’Holocauste ne feront rien pour combattre le racisme dans la société, puisque la discrimination à laquelle les minorités sont confrontées aujourd’hui n’a rien à voir avec les nazis et les camps de la mort [...] la négation de l’Holocauste est un problème mineur13 comparé aux conséquences de la criminalisation de cette négation » [cité par Ford, 2000].

Dans un certain sens, la position du RCP était très proche de celle des députes trotskystes argentins du Partido Obrero qui refusaient d’entériner l’invalidation d’une député d’extrême droite pour ne pas donner plus de pouvoir à l’État bourgeois [Altamira, 2003],

Le RCP défendit également l’idée que les « révolutionnaires » ne devaient jamais faire appel à l’État pour combattre leurs adversaires racistes. Dans les années 1980, « le RCP soutint que les institutions de l’État ne pouvaient être utilisées à des fins antiracistes ; il était opposé aux interdictions imposées par l’État et à toute coopération avec la police contre les fascistes et les racistes [...] le RCP affirma que F antiracisme municipal était également inefficace et reposait sur “le moralisme ”14 et les platitudes » [Smith, 2022].

Le groupe créa une « organisation de façade », le WAR (Workers Againt Racism) -, censé favoriser l’auto-organisation des travailleurs d’origine africaine, antillaise et asiatique dans les quartiers populaires pour lutter, à la base, contre les racistes et les fascistes15. Un historien fort empathique à l’égard du RCP [Hepworth, 2023] décrit en détail comment l’organisation se lança dans une campagne contre les expulsions de travailleurs immigrés en situation irrégulière, campagne souvent médiatisée16 ; contre les brutalités policières visant les Asiatiques, les Antillais ou les Africains ; contre le principe même des contrôles d’identité dans les rues et du contrôle de l’immigration. Faisant preuve d’inventivité, le groupe édita des vidéocassettes promouvant ses thèses politiques contre le « racisme d’Etat » et vantant ses actions dynamiques contre la guerre en Irlande du Nord, vidéos qui étaient louées aux syndicats étudiants et associations intéressées. Ses marches contre l’État et la complicité des syndicats se terminèrent même par des piquets devant le congrès annuel du Trade Unions Congress en 1986. Les militants organisaient des rondes de nuit dans les quartiers où des racistes et des militants d’extrême droite commettaient des actes violents ; ils stationnaient devant les maisons des personnes ciblées voire dormaient à l’intérieur, et accompagnaient leurs enfants à l’école ; et ils exhortaient les sections syndicales à prendre position dans des motions dénonçant la répression étatique contre les travailleurs immigrés, tout cela en tentant d’expliquer que l’Etat était le principal responsable17 et que les habitants, les travailleurs devaient s’organiser pour l’autodéfense, et non pas réclamer la protection de la police.

Cependant, aujourd’hui, ces positions radicales ont été totalement oubliées par les vétérans du RCP comme Joanna Williams et Jon Holbrook.

En 2023, dans un article hypocritement intitulé « La discrimination positive est une menace contre F égalité. Personne ne devrait bénéficier d’un traitement préférentiel en raison de sa couleur de sa peau ou de son sexe 18 », Joanna Williams affirme que les mesures de discrimination positive19 favorisent l’attribution de marchés publics juteux à des « entreprises dirigées par des Noirs » au détriment d’autres plus efficaces et qu’elles promeuvent des personnes incompétentes dans l’armée de l’air, tout cela, bien sûr, en prétendant défendre les intérêts « des femmes et des Noirs qualifiés et compétents » !

Quant à l’avocat Jon Holbrook, vétéran lui aussi du RCP, il défend avec constance des positions réactionnaires dans Spiked. Par exemple, dans un article de 2015, il oppose démagogiquement l’antiracisme qui promeut « l’égalité des opportunités (pour toutes les races) » et « les lois actuelles sur la discrimination raciale qui promeuvent l’égalité des résultats », cette dernière étant « l’ennemie d’un lieu de travail méritocratique ». Sur le même site, il affirme qu’« il est temps de déchirer la Convention sur les réfugiés ! » (2015) ; il invoque « La sagesse des foules contre les politiques de l’identité » (2020) ou prétend que « Le populisme lutte pour la démocratie » (2019) et que « La diversité est le nouveau favoritisme » (2018).

Ces ex-« révolutionnaires » ont décidément effectué une très Longue Marche vers la Réaction depuis leur jeunesse !

7. Pour le RCP, les femmes ne devaient pas non plus se fier à l’Etat (à la justice) pour les protéger contre les violences masculines : « Deux féministes britanniques ont plaidé pour l’exclusion des hommes violents” par le biais de procédures pénales [...]. Il est ironique que les féministes invitent maintenant l’Etat ‘‘patriarcal ” à s’attaquer aux problèmes du patriarche violent. En réalité, l’Etat qui protège le fonctionnement du capitalisme britannique à l’intérieur et à l’extérieur du pays a une capacité de violence qui dépasse largement celle du mari le plus psychopathe et le plus chauvin. L’idée que cet Etat pourrait “autonomiser et non opprimer les femmes et les enfants ” est une absurdité » (Fitzpatrick, 1993). Le même dirigeant du RCP eut le culot d’écrire dans cet article : « Avec ses nouvelles directives anti-discrimination et ses unités de lutte contre le viol et la violence domestique, la police peut se targuer d’être l’une des institutions les plus féministes de la société britannique » !

8. Pour le RCP, la défense de la « liberté d’expression » totale ne se limitait pas au droit de diffuser des idées racistes ou d’extrême droite, idées qui devaient être combattues lors de discussions publiques contradictoires. Elle s’étendait aussi à la diffusion d’images pédopornographiques. Par exemple, à la fin des années 1990, Claire Fox défendit « le droit de Gary Glitter20 à télécharger de la pornographie enfantine lors d’une conférence téléphonique sur Radio 5 Live » [Jeffries, 2005)]. Évidemment hostile à la pédophilie et au commerce de telles photos et pratiques sexuelles, le RCP considérait qu’elle ne devait pas être interdite, pour ne pas accroître les pouvoirs répressifs de la justice bourgeoise et de l’État - et, ensuite, pour éviter tout contrôle de l’Internet à partir des années 1990.

9. A propos des abus sexuels commis sur des enfants, le RCP mit un point d’honneur à se distinguer des autres groupes, en se livrant à quatre manœuvres simultanées :

 la minimisation du problème : « il n’existe aucune preuve d’une augmentation de l’incidence des abus » ; « il convient de noter que ces affaires sont rarement, voire jamais, portées devant les tribunaux » [Fitzpatrick, 1993] ;

 l’adoption d’un ton complot !ste : « l’affaire Michael Jackson a confirmé l’obsession du public pour les abus sexuels sur les enfants. Le Dr Michael Fitzpatrick se demande ce qui se cache derrière cette panique - et qui en profite ? » « Les véritables bénéficiaires de la panique sur les abus sexuels commis sur des enfants sont les médias, les professionnels et l’Etat » [Fitzpatrick, 1993], « On attend également des médecins qu’ils participent au mécanisme de surveillance et d’intervention qui s’est développé sous la rubrique de la “protection de l’enfance”. Cela signifie qu’ils doivent rester constamment attentifs aux signes d’abus ou de négligence et rester en contact étroit avec les agences locales, y compris les services sociaux et la police. » [Fitzpatrick, mars 1997.] Cette dénonciation des professionnels de santé se combine parfois avec l’éloge de « l’intervention thérapeutique, sous la forme d’une thérapie individuelle ou familiale » de ces mêmes professionnels - attitude totalement incohérente ;

 l’élaboration d’un discours pseudo « anticapitaliste » et qui se présente comme étant radicalement hostile à l’État bourgeois : « L’idée que cet Etat pourrait “responsabiliser et non opprimer les femmes et les enfants” est une absurdité. C’est ce même Etat qui refuse aux femmes les services de garde d’enfants dont elles ont besoin pour aller travailler et les prestations dont elles ont besoin pour mener une existence indépendante si elles ne peuvent pas travailler. La “protection de l’enfance ” ne recevra jamais assez de ressources pour protéger les femmes et les enfants, mais seulement ce qui est nécessaire pour maintenir le contrôle des familles considérées comme “à risque ” » [Fitzpatrick, 1993].

Ce discours déplaçait la question traitée dans un avenir très lointain, celui de l’abolition de l’Etat et du capitalisme : « La maltraitance des enfants sous les formes les plus diverses - à l’extérieur et à l’intérieur de la famille, dans les usines et les mines ainsi que dans la sphère domestique - est endémique à la société capitaliste » ; « C’est le rôle de la famille au sein de la société capitaliste qui conditionne la manière dont les hommes traitent les femmes » [Fitzpatrick, 1993] ;

 pour finir par une rhétorique réactionnaire et décadentiste qui dénonçait « la perte chronique de conviction dans les valeurs traditionnelles dans le domaine de la morale sexuelle et de la famille » ; « la désintégration de la famille traditionnelle, également évidente dans les statistiques du divorce et de la monoparentalité, ainsi que dans les impressions de criminalité juvénile rampante » ; et enfin « l’utilisation de l’appareil répressif de l’Etat au sein de la famille » tout en critiquant le même Etat parce qu’il assure le « maintien de l’ordre dans les relations de parenté et non la protection des enfants » [Fitzpatrick, 1993] !

10. Le RCP mena campagne contre ce que l’une de ses dirigeantes (Ann Bradley) appela la « censure puritaine » : « En 1993, par exemple, des membres du RCP protestèrent contre les condamnations liées à l’opération Spanner, une enquête policière très médiatisée sur les activités sadomasochistes. En décembre 1990, seize hommes avaient été reconnus coupables d’agression et condamnés à des peines d’emprisonnement allant jusqu’à cinquante-quatre mois [...]. le RCP de Birmingham organisa une exposition provocatrice dans sa galerie Angle. Risquant d’enfreindre les lois sur l’obscénité, l’installation “Sex Crimes ” remettait en question le droit de l’Etat à s’immiscer dans la vie privée. Lorsque les propriétaires expulsèrent les locataires de la galerie Angle, les militants du parti [...] entamèrent un sit-in qui dura dix semaines » [Hepworth, 2023]. Cette dénonciation du puritanisme et de la menace de rétablissement des « valeurs victoriennes » était évidemment absurde pour qui comprend les mécanismes idéologiques du capitalisme (cf. les remarques très justes dans l’article de Don Milligan, 2015, citées précédemment).

Yves Coleman, 17/05/2025

A suivre...

1

C’est le cas, par exemple, d’un historien australien, par ailleurs méticuleux, pour qui le RCP et ses successeurs seraient passés « du trotskysme d’ultragauche au contrarianism libertarien », à une sorte d’« anticonformisme » systématique et narcissique. Selon lui, « certaines de leurs politiques d’ultragauche ont pu trouver un écho dans le reste de l’extrême gauche » et cette organisation était accusée par les autres groupes de promouvoir « un programme d’ultra gauche » [Smith, 2019]. Si, avant l’invention du Net, les historiens pouvaient ignorer l’existence même des « Gauches communistes », aujourd’hui, la facilité d’accès aux sources en ligne, y compris en anglais, ne permet plus de tels raccourcis ou amalgames sans une argumentation solide qui fait malheureusement défaut chez Evan Smith lorsqu’il invoque « l’ultragauche », malgré les indéniables qualités de ses articles.

2

II suffit de voir comment Mediapart, ce média « de gauche », fouille dans les alcôves sans que cela dégoûte le moins du monde ses lecteurs et lectrices qui se croient de gauche et « progressistes ».

3

Cf. https://www.deuframat.de/fr/societe/1968-et-ses-consequences/la-revolte-des-etudiants-allemands-et-lopposition-extraparlementaire-en-allemagne-les-nouvelles-formes-de-lutte-dans-les-annees-60/subversive-aktion.html.

4

On ne pourra s’empêcher ici d’effectuer un rapprochement entre la position du RCP et celle des soutiens « de gauche » du Hamas, avant, comme après, le massacre du 7 octobre 2023. Il faut cependant signaler une différence importante : il y a quarante ans, l’extrême gauche se réclamait généralement de l’unité de la classe ouvrière (quelles que soient ses origines et sa nationalité), de la révolution sociale et d’une Fédération socialiste des États du Moyen-Orient ; aujourd’hui, elle se contente d’invoquer les résolutions de F ONU, a complètement oublié le socialisme et le communisme et soutient des mouvements antisémites génocidaires comme le Hamas et le Jihad Islamique. (Cf. mon article « Boucherie du Hamas du 7 octobre 2023 et bombardements meurtriers de 1 ’État israélien. Existe-t-il vraiment des “lignes rouges » pour la gauche et l’extrême gauche “antisionistes” » ? » et les autres textes signalés à la fin de l’article https://npnf.eu/spip.php7articlel069.)

5

Unionistes : habitants d’Irlande du Nord, surtout protestants, hostiles à la réunification de l’Irlande.

6

Même Gerry Adams, dirigeant du Sinn Fein (la branche politique de l’IRA provisoire) fut parfois plus intelligent, du moins sur le plan tactique, que le RCP : « Après une série d’opérations très controversées de TIRA à la fin des années 1980, les dirigeants du Sinn Féin furent plus proches d’une critique sévère des guérillas républicaines que les militants de l’IFM. En novembre 1987, les militants de l’ IRA provisoire placèrent des bombes à Enniskillen, dans le comté de Fermanagh, tuant onze civils et amenant même Gerry Adams à exprimer, “au nom du peuple républicain... ses regrets [et] sa sympathie ’’pour les victimes et leurs proches (Irish Pres.s, 20 novembre 1987) » [cité in Hepworth, 2022]. Une leçon que devraient méditer les supporters internationaux du Hamas ou du Hezbollah, mais il est inutile d’attendre d’eux quoi que ce soit, puisqu’ils défendent en 2025 la même position que celles des militants du RCP il y a quarante ans : une analyse « révolutionnaire » ne peut être fondée sur une « révulsion émotionnelle face à des incidents particuliers de violence ou de terreur » [Mick Hume, 1987] ; « [...] nous n’avons jamais utilisé notre revue pour critiquer l’IRA. [...] Aujourd’hui, toute critique de VIRA ne fait que conforter les forces du chauvinisme britannique » [Michael Fitzpatrick, 1981, cité lui aussi dans Hepworth, 2023].

7

Rappelons que l’IRA provisoire avait, lors de sa séparation avec l’IRA officielle près de 500 militants dont 200 armés, en 1969, et que ses effectifs (à son apogée, environ 1 500 militants et 3.000 sympathisants) et son équipement militaire ne firent qu’augmenter avec le temps, ce qui aurait rendu bien difficile que le RCP « supplante » l’IRA ! ! !

8

Contrairement à ce que prétend le seul article de fond paru en français sur l’un des pseudopodes du réseau RCP IEMJSpiked [Laurens, 2020]. A ce sujet, on lira avec profit (en anglais) le livre de Hepworth [2023], beaucoup mieux informé, malgré sa position complaisante vis-à-vis du RCP, et le témoignage de Steve Roberts [2022] Cet ancien mineur et ex-militant fit grève pendant douze mois et refusa les combines syndicales qui auraient pu lui rapporter une confortable indemnité de licenciement à la fin du conflit.

9

Pour une première information sur cette longue grève, cf. l’interview de Marion Henry, https://www.lhistoire.fr/entretien/1985-l%E2%80%99%C3%A9chec-de-la-gr%C3%A8ve-des-mineurs-britanniques.

10

Cette expression fusionne (à dessein) des actes de nature qualitativement différente, de la remarque sexiste au viol et au dit « féminicide », dans un continuum, à mon avis inefficace quant au but poursuivi.

11

En réalité, cette dénonciation est pour le moins bizarre puisque la bourgeoisie « n’est pas particulièrement attachée aux valeurs victoriennes ou à des conceptions fixes du mariage ou de la vie de famille. Les tribunaux et les législateurs du Parlement ont amplement prouvé qu’ils sont parfaitement disposés à “évoluer avec le temps ”, à condition qu’il puisse être démontré que la stabilité sociale et le bon ordre peuvent être garantis. [...] l’exclusion des homosexuels de

F institution du mariage est devenue irrationnelle, et tout simplement indéfendable sans recours à des interdictions religieuses, ou à des conceptions dépassées de la “loi naturelle Par conséquent, les Etats démocratiques bourgeois, une fois assurés du soutien de l’opinion publique et rassurés sur le fait qu’une telle mesure n’avait pas d’implications fiscales cachées ou négatives, se sont mis à approuver les mariages entre personnes de même sexe ». D’ailleurs, dès 1953 « le Conseil du bien-être moral de l’Eglise d’Angleterre s’inquiéta de la persécution et de la criminalisation des hommes homosexuels, qui étaient à tous égards, à l’exception de leur sexualité, des membres tout à fait respectables et fiables de la communauté » [Milligan, 2015].

12

La notion de « contrôle social » qui a un petit air « libertaire » fut remplacée par le concept d’« ingénierie sociale » que Furedi et ses disciples utilisent dans leurs interventions, jusqu’à aujourd’hui... Trump employa d’ailleurs cette expression lors de son discours d’investiture en janvier 2025 quand il promit . »Cette semaine, je mettrai également fin à F ingénierie sociale gouvernementale qui cherche à intégrer la race et le sexe dans tous les aspects de la vie publique et privée. » En français, l’expression « ingénierie sociale » est surtout utilisée dans le sens de

« manipulation psychologique » frauduleuse, comme en témoignent les sites d’Interpol et de nombreuses entreprises de cybersécurité. Mais certains spécialistes des sciences sociales proposent une autre définition, moins « complotiste ».

13

Le RCP et ses continuateurs n’ont jamais été négationnistes ou antisémites dans leurs propos -même si aujourd’hui ils font l’apologie du régime de Viktor Orban !

14

La dénonciation de la dimension « morale » de l’antiracisme a donc une longue histoire et précède, de plusieurs décennies, « l’antiracisme politique » que prétendent avoir inventé le PIR et ses amis ignorants.

15

Ce qui contredit, encore une fois, les affirmations de Laurens [2020] sur le RCP.

16

Les descriptions du chapitre consacré aux actions antiracistes du RCP durant les années 1981-1986 dans le livre de Hepworth [2023] font penser à un mélange d’actions coups de poing des « maos » durant les années 1970 et des différents comités Vérité et justice aujourd’hui, le tout soutenu par une rhétorique sur le « racisme d’Etat » et épicé d’une pincée d’analyse de classe à la Lutte ouvrière. Un cocktail déroutant !

17

Si dans les années 1970 et 1980, le RCP considérait que l’Etat était structurellement raciste, aujourd’hui, en 2025, certains « furedistes » vont jusqu’à affirmer que les cibles de l’Etat seraient désormais les... Eurodescendants. En clair, ils dénoncent le « racisme anti-Blancs » au nom de « l’égalité » entre tous les racismes. Ainsi un jeune « furediste » [Slater, 2025] n’hésite pas à écrire que : « L’Etat "antiraciste" est une menace pour l’égalité », parce que le gouvernement a récemment adopté des « Lignes directrices » sur les « peines d’intérêt général et privatives de liberté ». Ces consignes incitent les juges à tenir compte de toutes les particularités (physiques, sexuelles, ethniques, psychologiques, médicales, etc.), des personnes poursuivies, - démarche sensée, mais qui hérisse le poil de ces libertariens.

18

https://www.spiked-online.com/2023/02/05/positive-discrimination-is-a-menace-to-equalitv/

19

Pour une analyse sérieuse de ces questions le lecteur se reportera aux nombreux textes d’Adolph Reed traduits par mes soins : https://npnf.eu/spip.php7rubriquel46.

20

Ce musicien fut arrêté et condamné en 1999 pour détention de matériel pédopornographique sur son ordinateur qu’il avait amené à réparer dans une boutique spécialisée. Quelques années plus tard, il fut condamné à 17 ans de prison, pour viol sur deux enfants. Claire Fox s’opposa à la première condamnation, mais pas à la seconde, évidemment. Le problème est que les journalistes qui attaquent cette baronne libertarienne et ex-trotskyste font comme si les deux affaires avaient eu lieu en même temps.

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PLAN

Introduction

https://npnf.eu/spip.php?article1223

I. Une fascination durable pour l’idéologie bourgeoise . – Intérêt prononcé pour la médecine. Valorisation acritique de la science et de la technique. – Combat contre la « culture de la peur ». – Méfiance vis-à-vis des interventions de l’État. – Culte de l’initiative et de la responsabilité personnelles. – « Droit à l’offense » et défense d’une liberté d’expression totale
Une reconstruction peu crédible du passé ?
Les explications complotistes n’ont aucun intérêt ?

https://npnf.eu/spip.php?article1224

II. Une stratégie de la provoc’ calculée et de la démarcation systématique…. – Soutien à l’IRA. – Grève des mineurs. – Refus de voter Labour
• DENONCIATION DE LA « CULTURE DE LA PEUR » ET DU « CONTROLE SOCIAL ». – Maltraitance des enfants et viol. – Face à l’épidémie du VIH-Sida
• LE RAPPORT DU RCP A LA QUESTION DE L’ETAT. – Abstentionnisme du RCP face aux fascistes – Face à la propagande négationniste. – Les femmes ne doivent jamais faire appel à l’État. – Comment se protéger contre les violences masculines. – Refus de la censure sur Internet, donc aussi des images pédo-pornographiques. – Comment lutter contre les abus sexuels commis sur des enfants ? – Contre toute censure artistique

https://npnf.eu/spip.php?article1225

• AUTRES POINTS DE DEMARCATION. – Pour l’énergie nucléaire. – Contre le contrôle des ventes d’armes. – Le boycott de l’Afrique du Sud. – La guerre des Malouines. – Une mise en garde prémonitoire mais bien oubliée. – La dénonciation du « journalisme compassionnel »
« Midnight in the century » (1990)
https://npnf.eu/spip.php?article1226

 1996 : un ultime Manifeste pour justifier la dissolution du RCP ?

 De la dissolution de l’organisation à la constitution d’une amicale médiatiquement efficace

 Une nébuleuse ? Un réseau informel ? Une mouvance insaisissable ? Une maçonnerie ? Une confrérie ? Une fraternité 2.0 ? un Parti/Réseau ?
https://npnf.eu/spip.php?article1228

III. Petits succès politiques. – Frank Furedi. – Munira Mirza. – Claire Fox. –

IV. Échecs électoraux ou victoire idéologique ?. – John Heartfield – Stuart Waiton. – Alka Sehgal Cuthbert. – James Woodhuysen. – John Fitzpatrick. – Yasmin Fitzpatrick

Annexe 1 : Sur la nébuleuse RCP-LM-Spiked
https://npnf.eu/spip.php?article1233

Annexe 2 : Who’s Who des vétérans du RCP
https://npnf.eu/spip.php?article1236

Annexe 3 : Sur quelques collaborateurs de Spiked et leur participation aux guerres culturelles de la droite
Glossaire
Sources

https://npnf.eu/spip.php?article1237