Alors qu’un tsunami d’éloges se déchaîne en faveur de ce pape, voici un article qui remet (un peu) les pendules à l’heure. Il a été publié sur le site utopia rossa (http://utopiarossa.blogspot.fr/2015/12/desaparecidos-chiamatemi-bergoglio-di7.html), traduit de l’italien par Fabienne Melmi et publié dans la revue Ni patrie ni frontières n° 54/55 ( https://npnf.eu/spip.php?article749) et sur le défunt site mondialisme.org en 2016.
En ces temps de « papophilie » aiguë en faveur du sieur François alias Bergoglio, il faut proclamer haut et fort que François se comporta vis-à-vis des « disparus » argentins exactement comme son prédécesseur Pie XII vis-à-vis du judéocide. Et qu’il n’a jamais rompu avec l’idéologie du national-catholicisme prégnante dans les hautes sphères de l’armée et de l’Eglise argentines depuis des décennies.
Ni patrie ni frontières
P.S. C’est d’ailleurs ce que disait Michael Lowy dans une interview au Monde du 14 mars 2013 :
"A l’époque de la dictature militaire en Argentine, qui a fait de 1976 à 1983 des dizaines de milliers de morts et de disparus — dix fois plus que sous la dictature militaire d’Augusto Pinochet au Chili—, Jorge Mario Bergoglio s’est distingué par une grande discrétion. Il n’a émis aucune condamnation ni même aucune critique de la dictature. Pire, Jorge Mario Bergoglio était le supérieur de l’ordre des jésuites et a, à ce titre, retiré, en mai 1978, la licence religieuse à deux jésuites qui avaient pris des positions très engagées sur les droits des pauvres. Peu après, ces deux jésuites, ayant perdu la protection de l’Eglise, ont été arrêtés et torturés dans la sinistre école militaire ESMA. On a accusé Bergoglio d’avoir dénoncé ses deux anciens collaborateurs aux militaires, mais il a toujours réfuté cette accusation. Le fait reste qu’en retirant le soutien de l’Eglise, il a permis aux militaires d’intervenir."
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Pourquoi « Appelez-moi François » est une mystification cinématographique et historique
Roberto Massari : « Desaparecidos », appelez-moi Bergoglio (extraits)
Depuis plusieurs décennies, les « desaparecidos » (disparus) argentins appellent Jorge Bergoglio (Provincial de l’ordre des jésuites au moment de leur mort), mais il ne daigne pas leur répondre.
Et aujourd’hui, alors qu’il est devenu pape, François ne semble même pas avoir l’intention de présenter des excuses pour son comportement et celui de la haute hiérarchie catholique dans les années les plus féroces de la dictature militaire (1976-79, dans le cadre d’une dictature qui a duré de 1973 à 1983). Ce furent les années les plus favorables à sa carrière ecclésiastique : il fut en effet « Provincial » – la plus haute autorité nationale des jésuites – justement entre 1973 et 1979, année durant laquelle, à la tête du Conseil épiscopal latino-américain, à Puebla, il s’est battu en première ligne pour condamner les partisans de la théologie de la libération. À partir de cette année fatidique, sa carrière connut une ascension permanente, jusqu’à arriver au poste suprême qu’il occupe désormais.
Ces jours-ci, doit sortir un film – Appelez-moi François, dirigé par Daniele Luchetti et produit par Taodue, propriété du groupe Mediaset de Berlusconi – qui revient sur ces événements tragiques. Ce film se fixe pour objectif précis d’absoudre le pape François précisément par rapport à ce qu’il a fait (et surtout, par rapport à ce qu’il n’a pas fait) durant les pires années de la dictature. Il n’évoque même pas les accusations spécifiques concernant la séquestration de deux frères jésuites (Jalics et Yorio), accusations qui ont été immédiatement lancées contre lui par les parties concernées et ensuite reprises au début de ce millénaire dans deux livres du célèbre journaliste Horacio Verbitsky (1) (...).
Appelez-moi François est le fruit d’une opération cinématographique maladroite pour camoufler les responsabilités de Bergoglio, même si le film n’hésite pas à montrer une partie des fautes commises par la hiérarchie catholique face aux massacres de ces années terribles. Le réalisateur, en fait, se livre à une opération politique très précise : d’un côté, il abandonne la haute hiérarchie catholique argentine au jugement de l’Histoire (vu que ses fautes sont indéfendables et appartiennent à un passé toujours plus éloigné) ; de l’autre, il essaye désespérément de sauver le soldat Bergoglio (après tout, ce n’était qu’un subordonné, un jésuite soumis à une discipline quasi militaire envers son supérieur, Pedro Arrupe, supérieur général de la Compagnie de Jésus de 1965 à 1983).
Il faut cependant dire que même la dénonciation des responsabilités de l’Église dans le film est tendancieusement insuffisante, étant donné que jamais n’apparaît le nom du numéro un de la hiérarchie catholique, qui fut le principal complice de l’armée : Pio Laghi, nonce apostolique en Argentine de 1974 à 1980. Pour avoir une idée de son rôle (objet de controverses même dans les milieux catholiques), il suffit de dire qu’il jouait au tennis avec le général Massera, membre de la loge maçonnique P2, tandis que les militaires faisaient « disparaître » quelque 30000 personnes, dont beaucoup subirent des tortures indicibles et des traitements inhumains de toutes sortes avant d’être exécutés.
C’est certainement une ironie de la société du spectacle que la tâche d’absoudre le pape argentin d’Asti soit confiée à un metteur en scène laïque, connu pour ses nombreux films dénonciateurs (Le Porteur de serviette, Mon frère est fils unique, La Scuola), dont personnellement je reste un grand admirateur, en dépit de ce film catastrophique. Luchetti fait partie de ces artistes qui n’ont jamais compris ce qu’ était le stalinisme, se déclarent encore « nostalgiques de l’ancien PCI », et se vantent d’avoir fait partie de la FGCI [Fédération des jeunesses communistes italiennes] (...).
C’est vraiment le candidat idéal dont avait besoin le Vatican : un metteur en scène laïque, jusqu’ici honnête et digne de confiance, qui ne soit pas passible d’accusations de clientélisme ou de cléricalisme, et prêt à effectuer le sale boulot. Opération qui est arrivée « miraculeusement » à bon port, même si cela s’est effectué à travers un canal berlusconien (...).
Ce film n’a même pas le mérite de dénoncer les méfaits de l’armée argentine, d’éveiller les consciences sur cette question en dehors des frontières du pays. En effet, la question est déjà mondialement connue. Elle a fait l’objet d’une grande publicité et a été débattue non seulement dans des centaines et centaines d’enquêtes journalistiques (qui ne semblent jamais finir, grâce au travail des mères et grands-mères de la Place de Mai), mais aussi à travers des livres, des procès dans les tribunaux de différents pays (en Europe, y compris en Italie), des représentations théâtrales, des documentaires et de nombreux films qui ont commencé à émerger juste après la fin de la dictature.
Voici une liste de quelques longs métrages, excluant donc les documentaires : L’Histoire officielle de Luis Puenzo (1985) ; La Nuit des crayons brisés d’Héctor Olivera (1986) ; La jeune fille et la mort de Roman Polanski (1994) ; Garage Olimpo de Marco Bechis (1999) ; Figli-Hijos de Marco Bechis (2001) ; Disparitions de Christopher Hampton (2002) ; Buenos Aires 1977 d’Adrian Caetano (2006) ; Compilei del silenzio de Stefano Incerti (2009).(...)
L’autre grand absent de ce film – en plus du Vatican (de Paul VI jusqu’en 1978, puis de Jean-Paul II, et de la Curie romaine depuis toujours) et des personnalités de la haute hiérarchie catholique argentine – c’est justement le pouvoir, le vrai, celui qui a utilisé les militaires assassins pour mettre un terme à une période de grande révolte sociale, commencée à l’époque du Cordobazo (2) (1969) et qui a continué avec le retour de Perôn en 1973.
Jorge Rafael Videla (3) apparaît dans une interview à la télévision, mais aucun parti politique, aucun membre du haut commandement, aucun secteur de l’armée, aucune entreprise ni aucun groupe financier n’est mis en cause : pas même cette aile droite de la bureaucratie syndicale (avec ses voyous criminels) qui a bénéficié d’énormes avantages suite à l’assassinat systématique des avant-gardes ouvrières. (...)
Luchetti fonde une grande partie du film sur la représentation filmique de ce que Bergoglio a pu penser de certains meurtres, des arrestations, des rencontres avec tant de pauvres gens, etc. Ce procédé rend le film surtout monotone et répétitif. (...)
La souffrance intérieure de Bergoglio est présentée comme un fait incontestable ; on attribue au responsable jésuite des mots et des réflexions, tous les mêmes, présentés comme incontestables, sans aucune absence de lien, sans aucun changement d’opinion ni le moindre moment d’héroïsme (mental) ou d’opportunisme (mental lui aussi).
Cette démarche contribue certainement à construire l’image d’un saint que certains ont déjà timidement reconnu dans la figure d’acteur du futur pape. (Cette intention hagiographique s’exprime aussi dans le type de gros plans attrayants choisi, dans la modestie des costumes, la simplicité essentielle des mouvements.)
D’ailleurs, avouons-le (...) : cette enquête rétrospective sur ce que peut avoir éprouvé Bergoglio devant l’extermination de ses compatriotes et (...) peut-être aussi face à leur propre impuissance à y mettre fin, n’apparaît aujourd’hui, de nombreuses années après ces événements, que parce que Bergoglio est devenu pape en 2013. (...)
Appelez-moi François est une mystification cinématographique grossière. Malheureusement, ce film imprégnera l’imagination des spectateurs car il montre la plupart du temps Bergoglio occupé à cacher des personnes (généralement des séminaristes), à faire sortir des individus recherchés de la ceinture de Buenos Aires, bref, à agir clandestinement pour sauver des vies.
Et c’est sur ces légendes posthumes et ces témoignages de complaisance (...) que repose la véritable arnaque du film :
a) en effet on ne possède aucune preuve documentée de ces prétendues activités secrètes de Bergoglio (et de toute façon il ne peut y en avoir – il s’agit donc d’une mystification historiographique). On dispose seulement de rapports verbaux enregistrés des dizaines d’années après les événements et surtout après l’élection du pape François ;
b) les actions mises en scène dans Appelez-moi François ne sont absolument pas des actions qu’on pourrait attendre d’un « Provincial », d’un responsable suprême des jésuites, qui aurait voulu empêcher l’extermination de milliers de personnes : un membre éminent de la hiérarchie doit passer par les voies hiérarchiques, mais il doit également mettre à profit sa propre fonction, utiliser l’arme de la dénonciation publique. Et, si ça ne suffit pas, il doit également avoir recours au scandale public, pour sauver des vies humaines.
c) Si Bergoglio avait agi ainsi, il n’aurait pas sauvé seulement une douzaine ou deux personnes (comme c’est montré dans le film, hypocritement et peut-être même à tort), mais il en aurait sauvé des centaines, voire des milliers si son exemple avait pu devenir contagieux et se propager à d’autres prélats, à d’autres membres de la hiérarchie. Bien sûr, il aurait risqué d’être tué, mais, en l’absence de cet engagement, ce sont des milliers de personnes qui ont été tuées à sa place, et, parmi elles, aussi des prêtres de base.(...)
Appelez-moi François est un film servile, de la pure propagande, étudiée, commissionnée par le Vatican ou par ceux qui avaient l’intention de faire un cadeau à François (peut-être pour le protéger des complots de palais à l’intérieur de la Curie, dont on parle depuis quelque temps). Ce film sera toujours utile, aujourd’hui comme à l’avenir, pour dissimuler le passé de ce pape témoin direct actif/passif d’une des plus grandes et plus cruelles tragédies de l’après-guerre.
Et puisque la société du spectacle dans son ensemble – dont François me semble incarner un excellent agent manipulateur – valorise une image sympathique, humaine et agréable de ce pape pour les masses catholiques et non catholiques (à un moment, par ailleurs, où tend à augmenter l’opposition catholique à l’Islam), la mystification de ce film aura certainement une grande influence, même sur les non-croyants, et aussi sur les téléspectateurs laïques qui pardonneront facilement à ce film d’être aussi monotone, rhétorique, hagiographique et cinématographiquement peu agréable à regarder. (...)
Roberto Massari (2015)
NOTES
(1) Rappelons que ce journaliste commença son travail d’investigation dès 1990 sans aucun rapport avec l’élection du pape François qui eut lieu en 2013, soit vingt-trois ans plus tard. Il est l’auteur de plusieurs livres sur l’histoire de l’Église catholique en Argentine (NdT).
(2) Cordobazo : mouvement de protestation populaire qui commença en Argentine dans la ville industrielle de Cordoba en mai 1969 durant la dictature du général Ongania. S’étendit à d’autres villes et toucha aussi bien les ouvriers que les étudiants (NdT).
(3) Jorge Rafael Videla (1925- mort en prison en 2013) : général qui dirigea l’Argentine après le coup d’État du 24 mars 1976, jusqu’en 1981, année où il est remplacé par le général Roberto Viola. Condamné à la prison à perpétuité en 1985, amnistié par Menem en 1989, de nouveau condamné à la prison à vie en 2010. Sous son impulsion et celle de ses complices, Videla mit en place un régime à la fois anticommuniste, antisémite et national-catholique, créa 500 centres de torture et poussa près de 500 000 personnes à s’exiler (NdT).