Dans le cadre de mes recherches de sources pour ma série d’articles « Faux "rebelles" et vrais xénophobes. Clowns "radicaux" et "marxistes" au service de l’extrême droite européenne » (cf. l’introduction https://npnf.eu/spip.php?article1193 et les textes suivants), le Net et les réseaux sociaux me fournissent de nombreux échantillons de la « pensée » ( ?!) de la gauche xénophobe et, aujourd’hui, inconsciemment antisémite. Le plus souvent, je ne perds pas mon temps à poster un commentaire, d’autant que les échanges sont le plus souvent injurieux et que les protagonistes sont incapables d’avancer des arguments fondés sur des lectures et des connaissances approfondies. Je reproduis ici un échange que j’ai eu avec un vlogueur (dont je tais le nom pour ne pas lui faire de pub et aussi parce que ses "arguments" sont typiques d’une certaine gauche xénophobe). J’ai placé en caractères gras l’analyse a posteriori de cet échange.
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Y.C. : Attali serait selon vous un apatride ? Et vous prétendez être un démocrate en utilisant cette accusation classique de l’extrême droite ? Attaquer une personne juive de cette façon ne vous gêne pas ? Et ne gêne pas votre interlocutrice ?
VLOGUEUR : Je pense qu’il faut vraiment arrêter avec cela. Les personnes juives sont critiquables autant que les autres. Et la judéité de Mr. Attali n’a rien à voir avec la critique. Le président Macron est comme Mr. Attali et comme de nombreux intellectuels français en réalité. D’ailleurs le premier à avoir reproché cela à Mr Attali est un autre juif, Zemmour. Alors cessez vos amalgames vous n’êtes pas ici sur une chaîne d’extrême droite ou sur une chaîne de la gauche antisémite. Mais je critique ceux qui n’ont pas l’intérêt de la France pour seule ambition quand ils parlent politique en France. Ensuite, si l’extrême droite dit qu’il pleut quand il pleut, je ne m’empêcherai pas de dire qu’il pleut.
PS : le nombre de vidéos de soutien à Israël et aux personnalités juives FRANÇAISES qu’il y a sur cette chaîne devrait vous faire honte d’insinuer de telles choses à mon propos.
REMARQUES ULTERIEURES
Les lecteurs de cet échange noteront que mon interlocuteur déplace immédiatement le terrain de la discussion sur Israël alors que ce n’était nullement le sujet de mon interpellation qui portait uniquement sur l’usage du terme négatif d’« apatride » à propos de Jacques Attali. J’en déduis que, pour ce vlogueur, ne serait-ce que de manière inconsciente, toute personne juive qui s’exprime dans l’espace public devrait prendre position en même temps sur Israël…
De plus, il avance un argument particulièrement naïf (et je suis gentil !) en écrivant « Les personnes juives sont critiquables autant que les autres ». Visiblement il ignore que le terme d’apatride est péjoratif et est accolé aux Juifs depuis des siècles, sinon comment comprendre l’expression « le Juif errant » dans toute la littérature ? Comment comprendre que les Juifs, depuis l’Antiquité, ont toujours été traités comme de prétendus « étrangers » ? Étrangers aux mœurs locales, aux autres religions, aux cités, aux empires, aux États puis enfin aux États-nations. « Apatride » n’est donc nullement une simple « critique » mais une insulte antijuive, puis antisémite qui a un très long passé que ce vlogueur ignore…
Enfin, il est incapable de définir ce qu’est « l’intérêt de la France ». Ou plutôt, comme tous les nationalistes et les patriotes, il pense que patrons, hommes (et femmes) d’État et ouvriers ont les mêmes intérêts, à condition qu’ils soient « français »….
Y.C. : L’apatridie n’est pas un choix mais un statut légal douloureux. M. Attali n’est pas un apatride mais un citoyen français dont je ne partage pas les positions politiques, c’est le moins qu’on puisse dire. Vous ne le critiquez pas, vous le traitez d’apatride..... Votre remarque est du même ordre que celle de Mélenchon sur Moscovici, « qui ne pense plus en français, qui pense dans la langue de la finance internationale ». Mélenchon comme vous associe les origines et/ou la religion d’un adversaire politique à une pseudo critique sociale. Et SVP Israël n’a rien à voir dans l’histoire.... Lisez Balzac ou Shakespeare, vous verrez le même genre d’association malsaine – le talent en plus.... Cela devrait vous faire réfléchir...
VLOGUEUR : Il est apatride en ce sens que l’État-nation est dépassé selon lui ; par définition il n’y a plus de nations européennes selon lui. Il faut lire ses livres avant de venir faire la leçon peut-être ? Les raisons de Balzac ne sont pas les miennes et encore une fois, sa judéité n’est pas le souci, Macron est pareil comme tous ceux qui se réunissent à Davos d’ailleurs.
REMARQUES ULTERIEURES
Ce vlogueur qui veut défendre la « nation française » ne comprend rien à la nature de la nation et au fonctionnement du capitalisme qu’il réduit à des personnes, Attali, Macron et « tous ceux qui se réunissent à Davos » (il est d’ailleurs comique que ce bloggeur qui se dit antimacroniste ait invité Nadia Geerts une universitaire membre du Mouvement réformateur belge, MR, qui fait partie du même groupe au Parlement européen que les macronistes !). Le pseudo-anticapitalisme (de gauche comme de droite) fonctionne sur la base de boucs émissaires exactement comme le nationalisme et le patriotisme. L’ennemi à abattre ce n’est jamais un système social, des rapports d’exploitation, dont il faudrait comprendre le fonctionnement complexe, mais des individus riches et puissants qui complotent dans un lieu inaccessible au bon « peuple. » L’extrême droite a toujours dénoncé l’Anti-France et associé à cette Anti-France les « apatrides », qu’ils soient juifs ou pas, d’ailleurs.
Y.C. : Apatride pour le Larousse : « Se dit de quelqu’un qui, ayant perdu sa nationalité, n’en a pas légalement acquis une autre. » Pour l’Académie française : « Personne qui n’a pas ou n’a plus de nationalité légale. » Et pour le Robert : « Qui est dépourvu de nationalité légale, qu’aucun État ne considère comme son ressortissant. » On ne peut changer le sens des mots à sa guise....
VLOGUEUR : Il s’agissait de sa posture politique, ne faites pas semblant de ne pas comprendre.
CONCLUSION
Tout d’abord, une remarque sur la méconnaissance du français dont fait preuve ce nationaliste : il croit qu’une posture politique pourrait être qualifiée d’apatride ; il montre ainsi qu’il ne maîtrise pas une langue qu’il prétend défendre pas plus qu’il ne connaît l’orthographe française puisque « Mr. » est considéré comme un anglicisme par l’Académie française depuis le XVIIIe siècle…
Il est toujours amusant de constater que les nationalistes ignorent leur propre langue….
Bien sûr, et ce n’est pas un scoop, un nationaliste, ou un patriote, est foncièrement incapable de s’interroger sur la dangerosité de l’identification à une nation ou à une patrie, puisqu’il s’agit pour lui (ou pour elle) d’une passion aveugle qui explique et justifie tout.
Une nation ou une patrie se construit toujours contre d’autres nations ou d’autres patries imaginées par des hommes… et des femmes. Dans ce sens, la gauche et la droite combattent sur le même terrain ayant des implications concrètes : celui de la défense d’un État et de son appareil de répression légal ou paralégal (armée, police, justice, voire milices ou tribunaux dits « populaires ») qu’ils veulent sans cesse renforcer pour défendre leur nation imaginée contre des ennemis « étrangers ».
Plus généralement, la gauche et la droite croient en la « neutralité » de l’État dans tous les problèmes ; ils voient dans l’Etat et dans ses cadres et ses fonctionnaires des acteurs chargés d’appliquer la justice sociale, de faire respecter les droits de tous, de la nation donc, sans privilégier les intérêts d’aucune classe sociale.
C’est pour cela d’ailleurs que la gauche française (PCF et LFI compris) n’envisage nullement de supprimer la police et l’armée, seulement de les « réformer » et de les rendre « respectables » aux yeux de ce qu’ils appellent le « peuple » .
Si le nationalisme a toujours flirté avec l’antisémitisme à des degrés divers suivant les périodes, il en est de même souvent du républicanisme de gauche, qu’il se réclame de la laïcité, des Lumières, de la Raison ou même de l’athéisme. Cela ne signifie pas, évidemment, qu’il faille rétablir la monarchie, cesser de défendre la séparation des Églises et de l’État, mettre à fin à la lutte contre l’obscurantisme religieux, ou ne plus soutenir le rationalisme, le matérialisme et l’athéisme. Mais il faut toujours se méfier des gens qui se disent « de gauche » quand ils choisissent comme cibles préférées des personnes de culture ou de religion juive (ou musulmane aussi d’ailleurs), ou, plus généralement, quand ils réduisent les problèmes économiques, sociaux ou politiques à l’influence de quelques individus néfastes ou de réunions occultes.
Malheureusement Internet et les réseaux sociaux, y compris Mediapart ou Le Media, fonctionnent sur ces mêmes mécanismes : dénonciation de « scandales » (sexuels ou politiques), de complots censés tout expliquer, approche sensationnaliste à propos d’événements isolés, etc.
En clair, il s’agit, pour la droite comme pour la gauche, de manipuler l’indignation, et non de faciliter la réflexion pour mieux combattre, et éventuellement abattre, le capitalisme, ses institutions transnationales et ses États nationaux.
Yves Coleman, Ni patrie ni frontières, 29/12/2024
P.S. Sur la question du nationalisme et de l’identité nationale je ne peux que renvoyer au numéro 33-34-35 de la revue Ni patrie ni frontières, disponible ici : https://npnf.eu/spip.php?article193 . Et dont voici une partie du sommaire où vous trouverez plusieurs textes anarchistes, anarchosyndicalistes et marxistes de qualité :
Des outils pour penser
Encyclopédie anarchiste : Immigration (Louis Loréal) ;Nation (Charles Boussinot) ; Nation (Elle Soubeiran), ; Nationalisme (Aristide Lapeyre) ; Patrie (Charles Boussinot) ; Patrie (Madeleine Pelletier) ; Patriotisme, ; Patriote
Manifeste des anationalistes
Lutte de classe et nation (Anton Pannekoek)
Nationalisme et socialisme (Paul Mattick)
Un débat piégé
Encore un débat qu’il faut saboter ! (Les Amis de l’égalité)
C’est quoi être français ? (B., Anarchosyndicalisme) : Nationales, régionales ou ethniques, les « identités » sont une arme du pouvoir ; Anarchosyndicalisme : Les identitarismes, c’est le capitalisme plus la guerre ; Anarchosyndicalisme : La vérité historique, première victime du nationalisme ; Anarchosyndicalisme : Mélange ou différence
L’identité nationale un vieux mythe dangereux, et une question jamais réglée à gauche (Y.C.) ; Petit Quizz de la Bêtise nationaliste(Y.C.) ; « Pour nous la France n’existe pas » ; Les surréalistes contre la Patrie, la Nation et l’identité nationale ; « Monod, Lacoste, etc., allez vous faire intégrer ! » (Y.C.) ; « Affaire » Anelka : médias et politiques nous refont le coup de la Cinquième Colonne (Y.C.)
Sur les convergences politiques entre la gauche laïco-xénophobe et l’extrême droite (Y.C.) : Introduction ;Des Ligues à la « Nouvelle Droite » ; L’apéro saucisson-pinard du 18 juin 2010 et sa signification ; La gauche laïque réactionnaire, une vieille tradition française dont Riposte laïque n’est que l’ultime avatar ; Les religions évoluent, ce qui ne les rend pas moins néfastes ; La droite et l’extrême droite évoluent, ce qui ne les rend pas moins dangereuses ; Riposte laïque, un groupe charnière entre la gauche et l’extrême droite
L’anti-universalisme et le pseudo front anti-impérialiste (Stéphane Julien)
Encore et à nouveau sur la gauche laïco-xénophobe (Y.C.) ; Riposte laïque = Riposte xénophobe, 200 (Y.C.) ; Abécédaire de la xénophobie de gauche (Y.C.) ; Les 22 salopards de « l’apéro saucisson pinard » (Y.C.)