La publication d’un « Appel des « libertaires » à lutter contre l’« islamophobie » » et plusieurs articles parus dans le mensuel d’Altemative libertaire ont relancé la discussion sur l’« islamophobie ». Malheureusement cette discussion n’a été relancée qu’en accroissant encore, si c’est possible, la confusion eDntretenue par les 57 États de l’Organisation de la Conférence islamique et la Commission des droits de l’homme de l’ONU, qui promeuvent ce concept creux d’« islamophobie » aux côtés d’une pléthore d’intellectuels en quête de chaires universitaires ou de niches dans le champ intellectuel et éditorial.
Pour déblayer un peu le terrain voici dix questions auxquelles il serait salutaire que les « libertaires » récemment montés dans le char de la croisade anti-« islamophobie » aux côtés des 57 États de l’OCI et des instances de l’ONU se prononcent clairement :
1. Quelles sont les différences politiques et théoriques entre votre Appel et l’argumentaire de la Commission des droits de l’homme de l’ONU (qui assimile « l’islamophobie » à un racisme, confondant racisme contre des individus voire des peuples extra-européens et critique d’une religion comme l’islam) et des 57 États de l’Organisation de la Conférence islamique ?
Il est intéressant de noter comme en témoignent les documents de l’ONU (1) que l’Organisation de la Conférence islamique a tenté d’imposer la notion de « diffamation des religions » au sein de l’ONU, pour élargir son combat contre « l’islamophobie », mais que, en fait, dans ses propositions la seule religion dont la « diffamation » était mentionnée était... l’islam.
Il suffit d’ailleurs de lire ce que dit le Coran sur le judaïsme et le christianisme pour comprendre pourquoi le délit de blasphème que l’OCI voudrait imposer partout est à sens unique pour les États membres de cette organisation obscurantiste.
Ceux qui s’intéressent à ces questions pourront consulter ce forum pour le dialogue islamo-chrétien (2), donc fréquenté par des croyants qui en principe souhaitent dialoguer dans le respect mutuel, pour voir à quel point les critiques de l’islam contre les chrétiens sont virulentes. Quant à celles contre les juifs, elles n’ont rien à leur envier.
Dans la mesure où les signataires de l’Appel cautionnent une initiative étatique internationale de grande envergure, il me semble essentiel qu’ils précisent en quoi leur démarche est originale et sur quels points précis elle s’en distingue (3).
2. Les « libertaires » sont-ils favorables à la peine de mort ou à des peines d’emprisonnement contre ceux qui critiquent l’islam dans les pays dits musulmans, que cette critique soit faite sur le terrain du rationalisme scientifique, de la littérature, du cinéma, de la chanson ou du blasphème le plus grossier et le plus stupide ?
La question peut sembler loufoque, mais il faut quand même commencer par là. Sur les 57 États de l’Organisation de la Conférence islamique rappelons que nombre d’entre eux ont des lois punissant de peines de prison, du fouet ou de la peine de mort le « blasphème » - ce que nos « libertaires » appellent l’« islamophobie ».
Si nos « libertaires » désapprouvent véritablement toute répression étatique contre ce que eux et leurs amis de l’ONU et de l’OCI appellent l’« islamophobie », qu’envisagent-ils comme mesures alternatives aux fatwas, lapidations, amputations, meurtres et condamnations au bûcher, comme ce qui s’est encore produit le vendredi 22 décembre 2012 au Pakistan où 200 personnes ont attaqué un commissariat pour brûler un « islamophobe » ?
3. Les « libertaires » soutiennent-ils vraiment le combat des athées et des militants hostiles à la religion musulmane et à toutes les religions dans les pays dits musulmans ?
Les Partis communistes-ouvriers d’Iran et d’Irak mènent dans leur pays et dans l’émigration des campagnes contre toutes les religions et pour le droit des musulmans à apostasier. La revue Ni patrie ni frontières a souligné à plusieurs reprises ses points d’accord et de désaccord avec les partisans de Mansoor Hekmat en Irak et en Iran, tout en traduisant et publiant leurs textes.
Les « libertaires » soutiennent-ils, en dehors de leurs divergences avec ces communistes-léninistes dogmatiques, le droit des Iraniens et des Irakiens à défendre des conceptions athées et à renier la foi que leurs parents leur ont imposée ?
Comment concilient-ils ce soutien (éventuel ?) à ces camarades avec leurs tirades contre l’« islamophobie » ?
Tous les athées et communistes militants des pays dits musulmans seraient-ils islamophobes ?
4. Les « libertaires » soutiennent-ils les droits démocratiques de toutes les religions minoritaires dans les pays dits musulmans ?
Les « libertaires » ont-ils quelque chose à dire sur les persécutions dont sont victimes les juifs, les protestants, les hindous, les bouddhistes, les catholiques et les coptes dans les pays dits musulmans ? Ils nous répondront sans doute que les questions religieuses sont « manipulées par l’impérialisme et le sionisme » dans les pays dits musulmans. Ou qu’il s’agit de questions sociales qui n’ont rien à voir avec la religion. La langue de bois est bien rodée dans les milieux « libertaires ».
Cela ne fera que confirmer, je le crains, ma méfiance vis-à-vis de tous ces marxistes, anarchistes, « libertaires » ou ultragauches qui se refusent toujours à défendre les droits démocratiques des minorités religieuses où qu’elles soient... y compris en France. La question du hijab (improprement appelé « foulard ») a bien montré à quel point il fallait renouveler la réflexion sur les formes de la lutte antireligieuse sous peine de faire le jeu de l’extrême droite. Mais elle ne doit pas nous inciter pour autant à abandonner la lutte contre l’obscurantisme religieux. Et parler d’une « injonction à l’athéisme » comme le fait l’Appel n’est pas sérieux. Ce vocabulaire aurait plus sa place dans la bouche d’un Ramadan (musulman), d’un Régis Debray ou d’un Max Gallo (catholiques) ou d’un Bauberot (protestant) ! Tous les médias et les États occidentaux défendent becs et ongles les religions chrétienne, juive, bouddhiste, hindouiste, comme une composante identitaire essentielle aux êtres humains ! ! ! Je ne vois pas quel État impose des « injonctions à l’athéisme » dans le monde occidental !
5. Les « libertaires » sont-ils favorables à des lois contre le blasphème dans les pays occidentaux, qu’ils soient de tradition catholique ou protestante ? Quels combats mènent-ils contre ces législations ?
Rappelons que de nombreux États occidentaux ont produit des lois contre le blasphème : Canada (2 ans de prison maximum) ; Allemagne, Autriche, Finlande, Danemark, Irlande (25 000 euros maximum), Norvège, Pologne sans compter la Russie (3 ans de prison maximum), la Suisse et la Grèce. Que font les « libertaires » quand des auteurs sont poursuivis dans ces pays ? Ne sont-ils solidaires que lorsque les auteurs « blasphèment » contre les religions chrétiennes ou juive mais pas lorsqu’ils blasphèment contre la religion musulmane ?
6. Tous les « islamophobes » sont-ils des fascistes ou des cryptofascistes ?
C’est du moins ce qu’affirme Alternative libertaire en comparant Caroline Fourest à une islamophobe de gauche (ce qu’à notre avis elle n’était pas, même si ses dérapages récents la conduisent dans cette direction), et en la mettant sur le même plan que le fasciste Alain Soral (4), qualifié d’islamophobe de droite ?
Si le concept d’« islamophobie » peut s’appliquer à des gens qui vont de Voltaire à Salman Rushdie et Taslima Nasreen, de la féministe démocrate bourgeoise Caroline Fourest au fasciste antisémite et complotiste Alain Soral, il n’est pas étonnant que le camp des anti-islamophobes aille, lui, de Tony Blair (dont Tariq Ramadan fut le conseiller es « islamophobie ») à l’ONU et aux États de FOCI, en passant par Alternative libertaire et les Indigènes de la République.
La vieille rhétorique « Si tu ne penses pas comme moi tu es un fasciste, conscient ou inconscient » n’impressionnera que les militants au crâne rasé (c’est plus chic quand on est un libertaire quinqua ou sexagénaire) et aux idées courtes.
Pour notre part, nous réservons l’étiquette de fasciste à des individus, des groupes ou des États précis. C’est galvauder le concept, semer la confusion et désarmer les militants que de tracer le moindre trait d’égalité entre une féministe démocrate bourgeoise et un militant fasciste.
7. L’islam politique existe-t-il ? Quelle acception donner à ce concept ? Doit-on le combattre et comment ?
Pour les néoconservateurs on sait que ce concept recouvre tous les partis qui se réclament de l’islam de l’AKP à Al-Qaïda en passant par les Frères musulmans.
Mais que signifie donc le concept d’islam politique pour les « libertaires » ?
Si on en croit l’Organisation communiste libertaire, le Hezbollah représente un respectable mouvement de libération nationale, voire un exemple de stratégie militaire. Si on en croit les trotskystes du SWP ou de la Quatrième Internationale, aussi d’ailleurs.
Par contre, après les 17 exécutions commises par des djihadistes à Paris les 7,8 et 9 janvier 2015, on a tout à coup vu fleurir dans les textes des libertaires partisans de la lutte contre « l’islamophobie » l’expression « fascisme religieux » ou « fascistes religieux », sans que le champ d’application de ces concepts soit le moins du monde précisé.
Tant que les « libertaires » n’auront pas clarifié ces questions, il n’est pas étonnant qu’ils n’aient aucun regard critique sur la gigantesque campagne financée par les États du Golfe, le Pakistan, l’Indonésie, etc., pour légitimer le concept d’« islamophobie » dans toutes les instances bourgeoises internationales, et qu’ils n’aient pas d’analyse crédible des forces politiques dans le monde dit « arabo-musulman ».
8. Existe-t-il une différence entre l’« islamophobie » et le racisme anti-Arabes ?
Si on en croit nos « libertaires », ce serait la même chose.
En défendant une telle affirmation on désarme les militants, surtout dans les pays européens qui ont subi la domination idéologique chrétienne pendant des siècles et ont eu, pour certains d’entre eux, une tradition coloniale. En effet, il faut séparer
– la défense des droits démocratiques des minorités religieuses, de toutes les minorités religieuses, par exemple dans un pays comme la France,
– de la lutte contre le racisme qui frappe les Africains non pas à cause de leur pratique de l’islam mais à cause de leur couleur de peau et des stéréotypes racistes qui touchent les Afro-descendants depuis des siècles, y compris quand ils sont chrétiens (les Antillais protestants ou catholiques sont-ils victimes de l’« islamophobie » ou bien du racisme ? On a honte de poser ce type de questions pour élèves de CP mais c’est malheureusement nécessaire quand on lit la prose des Indigènes ou de leurs amis d’Alternative libertaire) ;
– de la lutte contre le racisme qui frappe les Arabes et les Kabyles, en raison du passé colonial et notamment de la guerre d’Algérie et de la présence militaire française au Maghreb et en Afrique. Dans le cas des Algériens, ce n’était pas une lutte antireligieuse (donc potentiellement islamophobe) qui était menée en Algérie (le colonialisme français s’accommodait très bien des écoles religieuses musulmanes puisque cela lui permettait de maintenir l’ignorance et l’illettrisme parmi les enfants algériens) mais l’oppression d’un peuple (les Algériens) par une minorité de colons français et une armée étrangère.
–
9. Les « libertaires » comptent-ils abandonner la nécessaire critique de l’aliénation religieuse et l’invasion du champ politique par toutes sortes de revendications religieuses-identitaires ? Si la réponse est négative, comment comptent-ils mener cette lutte en l’adaptant aux conditions du XXIe siècle et sans cautionner les initiatives des Identitaires fascisants ou des néoconservateurs de tout poil ?
Si la réponse est positive, rejoindre le combat des nationalistes de gauche, des Identitaires de gauche ou des tiersmondistes ce n’est en rien « libertaire ». C’est tout simplement rejoindre le combat de ceux qui portent les valises des futurs constructeurs d’États et des futurs exploiteurs, individus qui n’expriment aucune critique vis-à-vis de l’idéologie des 57 États de l’OCI et de l’ONU sur la question de l’« islamophobie ».
En admettant même que ce concept d’« islamophobie » (pour ma part je préfère le terme de paranoïa antimusulmane, utilisé par Raphaël Liogier) ait un intérêt, serve à désigner un phénomène nouveau, différent de celui du racisme anti-Arabes, différent de l’intolérance antireligieuse pratiquée toute une série d’États (qu’ils soient athées comme l’URSS, la Chine ou les démocraties populaires, musulmans comme l’Arabie Saoudite, ou hindouiste comme l’Inde actuelle), il serait bon que nos « libertaires » nous expliquent enfin LEUR PROPRE CONCEPTION de la lutte contre l’« islamophobie » imaginaire ou réelle dont sont victimes les prolétaires musulmans.
10. La dénonciation mécanique et systématique de l’« islamophobie » ne remplace-t-elle pas commodément la lutte contre le racisme institutionnel qui frappe toutes les structures étatiques et militantes, donc y compris les organisations « libertaires » ?
On a l’impression que cette dénonciation de l’« islamophobie » a une fonction précise : trouver encore de nouvelles cibles à l’extérieur des organisations « libertaires » ou d’extrême gauche (les islamophobes), ce qui évite de s’interroger sur les mécanismes d’exclusion des prolétaires immigrés, d’origine non européenne, des grandes organisations syndicales et politiques de gauche, d’extrême gauche et des groupuscules « libertaires » et anarchistes.
En effet, la dénonciation de l’« islamophobie », voire même cette nouvelle manie importée des cercles intellectuels de chercher les traces de la colonisation partout, empêchent en fait de s’intéresser aux façons de lutter parmi tous les prolétaires, quelles que soient leurs origines, leurs convictions religieuses ou antireligieuses, contre les discriminations racistes mises en place par l’Etat avec le soutien des partis et syndicats.
Une réunion de quartier, dans le 18e arrondissement de Paris, avec toute la fine fleur de la gauche, de l’extrême gauche et des libertaires m’avait permis il y a quelques années de constater à quel point ces militants sincères, mais obnubilés par la lutte contre « l’islamophobie », avaient peu de liens concrets avec des prolétaires immigrés (musulmans ou pas) locaux. Pour eux, tout prolétaire d’origine africaine ou nord-africaine était « musulman » et ils n’avaient aucune idée des revendications concrètes pouvant être mises en avant dans les entreprises, dans les administrations, pour casser les discriminations institutionnelles. Par contre, ils étaient intarissables quand il s’agissait de dénoncer de manière abstraite « l’islamophobie » et le racisme.
Yves Coleman, Ni patrie ni frontières, texte écrit en 2012, retouché en janvier 2014 et avril 2015, et paru dans le numéro 48-49 de la revue (pp. 197-203) disponible en ligne ici et précédé par le texte de l’Appel : https://npnf.eu/IMG/pdf/48-49_-_de_finitif-2.pdf
NOTES
1. http://www.humanrights.ch/fr/Instruments/Intemational/Divers-
organes-de-loNU/idart 6794-content.html)
2. http://www.dialogueislam-chretien.com/t604-pourquoi-le-coran-dit- que -chrétiens- adorent-leur s-pretre s
3. On lira p. 10, note 1, dans ce numéro, que même le site oumma.com est plus critique que les « libertaires » quant aux positions de l’Organisation de la Conférence islamique sur les droits de l’homme, l’égalité hommes-femmes et la « liberté de croyance » (l’auteur ne va pas jusqu’à reconnaître la liberté de conscience) !
4. L’« islamophobie » de Soral n’est pas aussi claire que les auteurs de ce texte le prétendent, dans la mesure où ce charlatan fasciste prône une sorte de front unique, tactique certes mais bien réel, entre catholiques et musulmans contre les « Juifs, les francs-maçons, le sionisme, les Etats-Unis », etc. Mais peut-être cette inflexion de la démagogie soralienne n’était-elle pas aussi évidente en 2012 (ajout d’avril 2015).