Le dernier jour de « Marxism 2009 » [une semaine de débats politiques organisée par le SWP depuis plus de trente ans, NdT], des camarades de l’AWL ont assisté à une réunion sur « l’islamisme et la nouvelle gauche arabe ». L’exposé était surtout centré sur l’Égypte et le mouvement des Frères musulmans dans ce pays. C’est Anne Alexander, l’une des spécialistes du SWP sur le Moyen-Orient, qui a pris la parole.
En l’écoutant, nous avons pu apprendre de nombreux faits intéressants. Mais le tableau général qu’elle nous a présenté était irrémédiablement déformé par les théories confuses du SWP sur l’islam politique. La conclusion politique suggérée par cet exposé– et résumée par l’expression « avec les islamistes, parfois »– n’est qu’une variante de celle défendue, il y a trois décennies, et qui a conduit à une catastrophe pour la gauche et la classe ouvrière en Iran.
Anne Alexander s’est inspirée assez explicitement des arguments avancés par Chris Harman dans son article Le Prophète et le Prolétariat (https://www.marxists.org/francais/harman/1994/00/prophet.htm écrit en 1994).
Selon ce point de vue, l’islamisme, en tant que mouvement interclassiste, dirigé par des petits-bourgeois, se caractériserait par sa nature double et « contradictoire » : d’un côté, il exprimerait une critique progressive ou partiellement progressive de la brutalité de la modernisation capitaliste et de la dislocation sociale qu’elle provoque dans la région (Anne Alexander nous a décrit l’islamisme comme un mouvement visant à rendre la civilisation moderne « à certains égards, plus humaine »)– et, d’un autre côté, il est incapable d’affronter l’impérialisme et le capitalisme, car il ne peut jamais mobiliser la classe ouvrière et les pauvres pour « se battre jusqu’au bout ». En ce sens, l’islamisme serait comparable à d’autres mouvements progressistes petits bourgeois, comme les mouvements de libération nationale, par exemple. Tout en restant critiques et en ayant des positions indépendantes de tous les islamistes, Anne Alexander suggère que nous distinguions, chez les islamistes, entre les tendances réformistes et celles qui sont plus révolutionnaires, selon elle.
Mais qu’y a-t-il donc de si « progressiste » dans la critique islamiste de la modernité capitaliste ? Les islamistes ne veulent-ils pas instaurer une société et un État qui, tout en restant capitalistes, seront, dans presque tous les domaines– la démocratie, la liberté d’expression et de pensée, l’émancipation des femmes, la libération sexuelle, la capacité des travailleurs à s’organiser– plus réactionnaires et moins « humains » que la société qu’ils souhaitent remplacer ? (Cette question n’est pas anodine, si l’on considère que les islamistes ont lutté ou luttent souvent contre des régimes tels que celui du Shah d’Iran, ou le système autoritaire pseudo-démocratique de Moubarak en Égypte.)
En outre, même s’il existe en effet différents courants dans l’islam politique, les islamistes les plus radicaux, ceux qui sont prêts à affronter l’État existant, à mobiliser un mouvement de masse pour briser cet État, sont en fait pires– dans la mesure où leur « radicalisme » est au service d’objectifs réactionnaires, et que leurs mouvements de masse finissent toujours par écraser le mouvement ouvrier et la gauche. L’exemple de la contre-révolution iranienne de 1979 l’illustre parfaitement.
Il s’ensuit que nous ne pouvons pas adopter la même attitude face aux mouvements islamistes que face aux mouvements dont les objectifs fondamentaux sont progressistes (par exemple, les mouvements de libération nationale ou pour la libération des groupes sociaux opprimés), et encore moins face aux mouvements ouvriers sous direction réformiste. Nous devons plutôt les considérer comme une force réactionnaire cohérente qui représente une énorme menace pour la classe ouvrière et les opprimés.
La démonstration d’Anne Alexander reposait également sur deux points supplémentaires, qui étaient pour l’essentiel des arguments fallacieux.
Tout d’abord, elle a dépensé beaucoup d’énergie pour démontrer que l’islamisme n’était pas fasciste. D’un point de vue littéral, elle a bien sûr raison puisque le fascisme est né dans un contexte très spécifique. Cependant, Anne Alexander a prétendu que, si les islamistes étaient dans de nombreux cas, hostiles à la lutte de la classe ouvrière, leur objectif principal n’était « pas d’écraser la classe ouvrière ».
Je ne comprends pas vraiment l’intérêt de cette distinction, puisque l’islamisme, lorsqu’il avance vers la prise du pouvoir ou qu’il est au pouvoir, détruit les organisations du mouvement ouvrier avec la même minutie que les fascistes. En outre, comme le fascisme, l’islamisme mobilise un mouvement de masse des pauvres et des déshérités (les chômeurs, les petites bourgeois ruinés et déclassés) pour arriver à ses fins. C’est un mouvement fascisant – comme le soulignait déjà en 1946 Tony Cliff, fondateur du SWP, lorsqu’il décrivait les Frères musulmans égyptiens, principal sujet de l’exposé d’Alexander, comme un mouvement « clérical fasciste » en 1946 – et c’est aussi pourquoi l’AWL utilise ce terme.
Mais, a ajouté Anne Alexander, nous devons convaincre la base sociale des islamistes : nous devons comprendre qu’ils croissent en raison des « contradictions » et de la brutalité du développement capitaliste. Ces arguments, toutefois, s’appliquent également au fascisme.
En deuxième lieu, elle a longuement souligné les erreurs de la gauche stalinienne, au Moyen-Orient, qui a abandonné toute politique de classe indépendante pour se fondre dans les mouvements nationalistes arabes– en Égypte, par exemple, après avoir justifié l’exécution, par le régime de Nasser, de dirigeants grévistes en invoquant « l’anti-impérialisme », les communistes se sont dissous dans le parti nassérien. Ils étaient donc disposés à soutenir également la répression contre les Frères musulmans, tradition poursuivie ensuite par la gauche stalinienne et nationaliste arabe pendant des décennies.
Il est clair que ces « erreurs » ont été plus que des erreurs, des crimes. Nous avons clairement besoin de refonder le marxisme, sur la base de l’indépendance de la classe ouvrière vis-à-vis de toutes les factions et régimes bourgeois, quels que soient leurs discours « progressistes » ou « anti-impérialistes ». Mais si ce principe condamne les « gauchistes » qui se sont aplatis devant le nationalisme arabe, il condamne aussi les révolutionnaires socialistes qui cessent de critiquer durement l’opposition réactionnaire représentée par les islamistes.
La formule de Chris Harman « Avec l’État, jamais, avec les fondamentalistes, parfois », ne s’oppose pas véritablement à la capitulation des staliniens devant le nationalisme arabe, elle n’est que son image inversée.
Il est possible de conserver son indépendance politique vis-à-vis de régimes tels que celui Moubarak, de s’opposer à la répression qui actuellement vise surtout les islamistes et de rester radicalement hostile à l’islam politique. C’est difficile, cela nécessite des compétences, une sensibilité politique et une flexibilité tactique– mais ce n’est en aucun cas impossible. Dans les années 1930, après tout, les trotskistes ont refusé d’entériner la répression bourgeoise contre les fascistes, sans imaginer pour autant que cela nécessitait d’atténuer leur hostilité révolutionnaire, face au fascisme.
Le SWP croit clairement que l’arrivée au pouvoir des Frères musulmans en Égypte serait progressiste. Ses dirigeants n’ont pas abandonné tout esprit critique. C’est pourquoi Anne Alexander a évoqué la façon dont les Frères musulmans ont soutenu les propriétaires terriens dans leur combat contre la réforme agraire. En même temps, elle a fait remarquer qu’ils ont soutenu certaines grèves contre le régime et les patrons dont le pouvoir sert les intérêts. Mais encore une fois ce n’est pas le problème. Toutes sortes de forces réactionnaires sont capables de soutenir les mouvements des exploités contre leurs ennemis les plus immédiats. Thatcher et Reagan ont « soutenu » Solidarnosc afin de porter un coup au système stalinien– ou, exemple plus pertinent, les islamistes iraniens ont soutenu le soulèvement des travailleurs contre le Shah.
Une fois celui-ci arrivé au pouvoir, cependant, ils ont brisé le mouvement ouvrier et imposé un régime encore plus hostile à la classe ouvrière. Cela s’est vérifié partout, que les islamistes aient pris le pouvoir ou qu’ils s’en soient seulement approchés. Que la majorité des travailleurs égyptiens s’en rendent compte ou pas, à l’heure actuelle, si les Frères musulmans remplacent Moubarak ce sera un désastre pour la classe ouvrière. Dans le contexte d’une montée des luttes ouvrières et de l’émergence d’un mouvement syndical indépendant en Égypte, il est vital d’avoir une position claire sur cette question. Nous ne voulons pas que l’Égypte devienne un nouvel Iran !
Le spectre de la crise en Iran planait sur la réunion– comme la tribune s’est débrouillée pour que nous ne puissions pas prendre la parole, nous ne pensions pas que notre position pourrait s’exprimer. Un camarade tunisien, membre d’aucune d’organisation, est cependant intervenu et a mis les points sur les « i » : quoi que nous disions aujourd’hui, les islamistes feront usage de slogans démocratiques pour arriver à leur objectif – écraser la démocratie. La gauche internationale a besoin de s’imprégner rapidement de cette vérité avant de l’apprendre en voyant couler le sang lors d’une autre victoire islamiste.
Sacha Ismaïl, AWL, juillet 2009
Sacha Ismaïl, « L’islamisme et la nouvelle gauche arabe » : une critique du SWP (2009)
Article mis en ligne le 30 novembre 2024