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Le rappeur Ice Cube, son tweet antisémite et ses fans antisémites
Article mis en ligne le 18 juin 2020

La crise sociale provoquée par la COVID 19 favorise toutes les théories du complot et donc l’antisémitisme, comme on l’a vu aussi en France lors d’un rassemblement à République, même s’il s’agissait de quelques individus isolés. Le rappeur Ice Cube et ses fans ne font pas exception à la règle, hélas....
https://twitter.com/icecube/status/1269277079914209282?lang=fr

Il avait d’abord mis cette fresque antisémite

mais il l’a désormais remplacée par une autre ou plus exactement il en a coupé le haut ce qui est vraiment stupide car cette fresque antisémite est très connue !

Comme l’écrit Marcel Stoetzler

« La fresque intitulée “Freedom of Humanity” (Liberté de l’Humanité) réalisée par le peintre New Age californien Mear One (de son vrai nom Kalen Ockerman) nous offre un bon objet de réflexion pour étudier la confusion droite/gauche. L’antisémitisme de cette peinture est mis en évidence par la combinaison de l’“Œil de la Providence” (identifié par l’artiste lui-même comme étant le symbole des Illuminati) et de la phrase “Le nouvel ordre mondial est l’ennemi de l’humanité” (il s’agit d’ une référence à l’idée conspirationniste selon laquelle un “nouvel ordre mondial”, dont l’ “Œil de la Providence” est le symbole, serait sur le point de remplacer le système des États nations souverains).

Il s’agit essentiellement d’un cas d’antisémitisme de droite, jouant sur la mentalité conspirationniste qui a été exprimée de façon classique dans les Protocoles des Sages de Sion, désignant les « Juifs » et les Illuminati comme les destructeurs du système existant des États-nations. L’image des exploités et des individus soumis qui tiennent la table avec leur dos a cependant toutes les chances d’être approuvée par des personnes qui se décriraient comme étant « de gauche ».

La fresque fusionne l’image grossièrement « anticapitaliste » des « financiers » qui comptent leur argent avec la paranoïa politique plus moderne concernant la disparition de l’État-nation. Ces deux notions distinctes sont liées par l’hypothèse sous-jacente et tacite selon laquelle l’État-nation peut défendre la société contre le capitalisme financier mondial. (Ce qu’il est pourtant incapable de faire, puisque, dans le monde entier, l’Etat-nation est la forme politique, ou la médiation, du capitalisme mondial, pas un élément qui en serait ontologiquement séparé et encore moins qui lui serait radicalement opposé).

L’idée d’une conspiration politique visant à installer un gouvernement mondial qui utilise le capitalisme comme son outil se trouve au centre des Protocoles des sages de Sion. C’était au départ une préoccupation des ultra-conservateurs qui comprenaient le capitalisme comme une force de modernisation responsable de la corrosion générale de la société, dont le mouvement ouvrier était pour eux un symptôme.

Dans le contexte contemporain où les ultraconservateurs sont typiquement des défenseurs du capitalisme, toute forme d’attaque contre le capitalisme est désormais considérée comme étant de gauche. La gauche socialiste, généralement peu encline à se considérer elle-même comme un symptôme du capitalisme, a donc hérité de certaines formes de l’anticapitalisme de droite – et certains ont accepté ce cadeau avec plaisir.

À l’inverse, le nationalisme (ou plus exactement la construction de la nation), qui était essentiellement une préoccupation libérale et démocratique au XIXe siècle, est désormais une préoccupation partagée presque universellement par toutes les positions idéologiques : la notion d’extrême droite selon laquelle un « nouvel ordre mondial » (dirigé par les Juifs, les francs-maçons et/ou les Illuminati) est sur le point d’abolir tous les États-nations souverains n’est que l’expression la plus paranoïaque d’une crainte nationaliste de la castration beaucoup plus largement partagée. Seule la dialectique marxienne, c’est-à-dire la tentative de dépasser la modernité capitaliste en l’étreignant de près, peut nous offrir un antidote contre ce croisement métapolitique.

L’incapacité de Jeremy Corbyn à détecter l’antisémitisme dans la fresque de Mear One a provoqué un scandale au Royaume-Uni en 2018 et a considérablement augmenté la renommée de ce peintre, mais il n’a pas souvent été accusé d’avoir soutenu des antisémites pour leur antisémitisme. On lui a plutôt reproché de n’avoir pas remarqué les manifestations d’antisémitisme qui se produisaient dans son camp politique, ou alors de les avoir peut-être considérées comme des problèmes mineurs par rapport à ce que certains de ceux qu’il a accueillis comme ses « amis politiques » auraient présenté comme leur combat pour l’autodétermination culturelle ou nationale.

Et c’est là que le bât blesse : cette autodétermination, tout comme la « souveraineté », legs idéologique particulièrement douteux du XIXe siècle, reste une valeur politique majeure de la « gauche » au sens large (c’est-à-dire en y incluant les traditions libérales, démocratiques et socialistes). La défense de la « souveraineté » et de l’ « autodétermination nationale », concepts qui reçoivent leur signification uniquement de la structure hiérarchique du système mondial lui-même, est aujourd’hui principalement invoquée par le discours anti-impérialiste. (Le langage de la « souveraineté » et de « l’autodétermination nationale » est également utilisé par certains groupes au sein des pays centraux contre d’autres pays centraux ou des institutions supranationales, comme dans le cas de Brexit contre l’UE, ou par le Trumpisme contre l’ONU, l’OMC et d’autres institutions).

NOTE sur l’auteur de cette fresque
De nombreuses photos dans les médias ne montrent qu’une partie de la fresque. Les bonnes photos se trouvent ici : http://hurryupharry.org/2012/10/05/i-was-wrong-about-the-mural/ et ici : https://architectsforsocialhousing.co.uk/2018/03/29/the-social-realism-of-the-labour-party-jeremy-corbyn-and-the-socialism-of-fools/ . Ces deux blogs contiennent des commentaires et des observations utiles. Voici le site web de Mear One : https://mearone.com/bio/ où il explique sa position.

Sur sa page Facebook, il a écrit : « Partout où je regarde, je vois le monde devenir la réalité de la science-fiction que j’ai découverte en lisant des livres et en regardant des films ou des séries, pendant que je grandissais. L’avidité est omniprésente et, aujourd’hui plus que jamais, les élites capitalistes qui ont causé des souffrances à grande échelle tout au long de l’histoire pour amasser des milliards et des milliards de dollars de profit, ont un pouvoir encore plus grand et sont encore plus capables d’orchestrer la plupart des problèmes auxquels nous sommes confrontés, à savoir la guerre et la pauvreté, et la destruction de l’humanité. »

Une version simplifiée plus récente du tableau original, intitulée « Faux profits », est en vente sur son site et sous forme de t-shirt. Sur le t-shirt on peut lire : « Tout ce que nous avons à faire c’est de nous lever et leur jeu prendra fin ! »

Cela suggère que Mear One croit que, sous le capitalisme, tout le monde est endormi et apathique mais qu’une fois réveillés, nous pourrions facilement renverser le système d’exploitation. L’humanité est souvent représentée dans ses peintures par une mère avec son bébé, ce qui laisse supposer une position plutôt conservatrice en ce qui concerne la question du genre. Certains commentateurs ont souligné que plusieurs des prétendus « banksters » qui comptent l’argent sur cette fresque avaient un nez proéminent mais ce point est sujet à discussion.

* Marcel Stoetzler

Extrait de « Capitalism, the nation and societal corrosion:Notes on ‘left-wing antisemitism’ »
Journal of Social Justice, Vol. 9, 2019