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La courbe de la contagion, la courbe de la récession et la courbe du gouvernement Bolsonaro,
Article mis en ligne le 1er avril 2020

Un article de Raquel Azevedo (Passa Palavra, Brésil)

Au Brésil, nous avons trois courbes : une pour la transmission du virus ; une seconde pour la récession ; et enfin une troisième qui mesure le temps que mettra l’équipe de Paulo Guedes (1) pour accepter chaque donnée du problème.

30/03/2020

Par Raquel Azevedo

Depuis début mars, les projections de récession et les estimations du chômage dans les grandes économies mondiales ont enregistré les effets des mesures d’isolement social appliquées partout – mesures essentielles pour contenir le taux de transmission du nouveau coronavirus et l’effondrement du système de santé. Il est intéressant de noter, tout d’abord, la différence entre la crise économique actuelle et celle de 2008.

Il ne s’agit pas, comme auparavant, d’une crise provoquée par l’excès de crédit, mais des effets d’une démobilisation complète de l’économie pour ralentir la contagion et empêcher l’encombrement des hôpitaux en raison d’une arrivée simultanée de malades. La différence entre les deux crises économiques signifie que la vitesse de transmission de l’insolvabilité parmi les agents économiques est beaucoup plus grande aujourd’hui qu’auparavant et la recherche de liquidités, beaucoup plus urgente.

La Réserve fédérale (Fed) s’est imposée comme l’organe principal de la gouvernance mondiale précisément parce que c’est elle qui garantit cette liquidité aux marchés avec la plus grande rapidité (la décennie de politique monétaire laxiste qui a suivi la crise de 2008 a été une longue période d’apprentissage). Les journalistes américains qui couvrent les activités de la Fed ne considèrent même pas que la métaphore utilisée par les économistes pour désigner cette extraordinaire injection de liquidités, « l’hélicoptère monétaire », suffise à rendre compte des mouvements financiers de ces dernières semaines.

Il est également nécessaire de garantir des liquidités pour les familles et les petits entrepreneurs, mais la relance budgétaire des gouvernements se fait à un rythme plus lent. Donald Trump a envoyé au Congrès une proposition qui constitue déjà le plus grand plan de relance de l’histoire américaine. Sur les 2 billions de dollars (soit 10 % du PIB américain), 5 000 millions devraient être utilisés pour les transferts directs de revenus. Les paiements peuvent atteindre 3 000 $ par famille. Ici se dissipe la fausse opposition entre les mesures d’isolement et l’économie.
Comme le défend l’économiste et sociologue Marcelo Medeiros, l’expansion du réseau de protection sociale est un moyen d’atténuer à la fois la récession et la pandémie. Un vaste programme de transfert direct d’argent permettrait de maintenir l’isolement social aussi longtemps que les autorités scientifiques le jugent nécessaire. Il en résulterait une double protection : macroéconomique et épidémiologique. La courbe de la récession pourrait être aplatie grâce à un dispositif qui n’est pas contradictoire avec les mesures sanitaires d’urgence, au contraire, puisque cela qui permettrait de les maintenir.

Au Brésil, cependant, il y a une courbe de transmission du virus, une courbe de la récession et une troisième qui indique le temps dont l’équipe de Paulo Guedes a besoin pour accepter chaque partie du problème. Les messages à double sens de Trump sont l’une des rares institutions fonctionnant au Brésil – le gouvernement Bolsonaro a reproduit le discours américain en promouvant à la hâte un médicament testé dans le traitement du Covid-19 ; il a déclenché une attaque contre la Chine avec le soutien d’associations xénophobes ; et il a établi une fausse opposition entre les mesures d’isolement et l’économie (alors qu’il y a une convergence possible pour faire face à la pandémie et à la chute des revenus).

La seule mesure que Bolsonaro n’a pas imitée, c’est le plan de relance budgétaire sans précédent lancé aux Etats-Unis. Pour le reste il a mobilisé ses militants, mais pas pour impulser une mobilisation guerrière comme celle que subit l’économie américaine pour faire face aux projections de 30% de chômage, selon le président de la Fed de St. Louis, James Bullard.

Nous sommes confrontés au déséquilibre qui caractérise le gouvernement brésilien, selon l’argument exposé par Laura Carvalho dans Folha en décembre 2019 : être un gouvernement d’extrême droite qui prône l’ultralibéralisme sur le plan économique. Tous les gouvernements dont s’inspire Bolsonaro adoptent des mesures beaucoup plus protectionnistes (notamment en ce qui concerne les effets de la croissance chinoise). Laura Carvalho avait parié à l’époque que le plafond des dépenses étoufferait les prétentions de Bolsonaro à vouloir être réélu, ce qui nécessiterait un certain assouplissement. Le virus est arrivé avant 2022, mais la courbe du temps dont le ministre de l’Economie Paulo Guedes a besoin pour assimiler la gravité de la situation est très plate, semblable à celle que l’Organisation mondiale de la santé recommande aux pays de suivre pour réduire la vitesse de contagion.
En tout cas, la crise a fait entrer dans la normalité certaines mesures qui, jusqu’à hier, étaient jugées irréalistes. C’est le cas du revenu universel d’urgence, mais aussi de l’universalisation du système de santé et de l’annulation ou de la remise des dettes. Comme l’a dit l’historien Quinn Slobodian, si la crise de 2008 a mis en évidence l’endettement des familles, la crise actuelle placera les travailleurs de la reproduction sociale au centre du débat.

C’est la quantité de travailleurs informels, précaires et sans ressources – tous dépourvus de la moindre protection face à une démobilisation complète de l’économie– qui rend le revenu universel d’urgence presque consensuel. C’est comme si nous étions confrontés à un problème de mesure : la variation quantitative est telle qu’elle semble indiquer une variation qualitative. La précarité est si grande que le revenu universel d’urgence s’impose comme une nécessité. Ce n’est pas une nécessité absolue, puisque aucun phénomène social n’a ce statut, mais une nécessité relative, résultant d’un ensemble de conditions qui sont liées et mutuellement déterminées. Le consensus des économistes sur le revenu de base est historique. C’est une occasion qui ne se reproduira peut-être pas. Car lorsque l’économie se développera à nouveau, les agents de la reproduction et l’endettement des familles redeviendront invisibles.

(1) Paulo Guedes est le ministre actuel de l’Economie et des Finances du gouvernement Bolsonaro, chargé de mettre en œuvre les projets de privatisations, la réduction des dépenses publiques et la baisse des impôts sur le revenu, promis par son président (NdT).