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Dis maman, dis papa, dis paman, ça vient d’où la féminisation et la genrisation de l’orthographe ? Et à quoi ça sert ?
Article mis en ligne le 26 novembre 2017
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Mon petit billet polémique ( http://www.mondialisme.org/spip.php?article2650 ) ayant suscité quelques réactions d’incompréhension mais aucune réponse historique argumentée je me suis demandé d’où venait cette idéologie et qui en étaient les initiateurs en l’occurrence les initiatrices. Vu que la démarche idéologique (voire simplement identitaire) a remplacé aujourd’hui toute réflexion historique et matérialiste, il n’est pas inutile de rappeler que les idées ont une histoire... Même si ce n’est pas à la mode.

Je vous soumets donc en pièce jointe un court extrait d’un texte qui porte sur l’histoire du féminisme au Canada. Ecrit par Kateřina Suchá et intitulé "La féminisation du français canadien – des voies littéraires et linguistiques", il s’agit d’un mémoire présenté à la faculté de philosophie de l’université Masaryk, à Brno, en Tchéquie, en 2008.

Son grand mérite est qu’il décrit de façon lisible et précise les origines de la féminisation de l’orthographe et du langage dit épicène au Québec.

Il nous explique comment un groupe d’auteures féministes ont réussi à convaincre les fonctionnaires du gouvernement canadien de les soutenir. Le plus savoureux dans ce bref historique, et plus généralement dans ce mémoire de philosophie (rappelons que l’orthographe a changé au Canada en 1979), est que ni l’auteure de ce texte ni les féministes qu’elle interroge ne se demandent ce que cette réforme a vraiment changé dans la domination masculine au Québec et la réalité concrète des travailleuses en 30 ans...

Pourtant, cette question a été analysée et les résultats démentent la thèse selon laquelle la modification de la langue et de l’orthographe entraînerait une amélioration sensible des conditions de vie et de travail des exploitées. (Je rappelle que je ne suis pas hostile à la féminisation de certains mots, ni hostile à une simplification de l’orthographe ou de la grammaire, simplement sceptique sur sa portée politique pratique pour les travailleuses.)

En effet, selon une étude sur le travail des femmes au Canada et au Québec, publiée en 2003, donc 23 ans après la réforme de l’orthographe et l’introduction de l’écriture dite épicène :

"Encore aujourd’hui, les femmes sont d’abord secrétaires, commis, caissières, infirmières. Ainsi, les quinze professions les plus féminines n’ont pas tellement changé, malgré des incitations qui poussent les jeunes filles à entrer dans des métiers non traditionnels et mieux rémunérés. (...) Si on observe que près de 79% des femmes qui ont un conjoint et des enfants de moins de 16 ans travaillent selon un horaire normal de jour, ce taux s’abaisse à 62% pour les femmes sans conjoint avec enfants. On imagine dès lors les difficultés supplémentaires que cela représente pour elles. (...)

"Les statistiques sur le type d’emploi et celles qui concernent les horaires de travail montrent que l’exercice d’un emploi régulier à temps complet, de manière permanente, du lundi au vendredi, de 9h à 17h, occupé à l’extérieur du domicile, pour un employeur unique, ne concerne plus qu’un travailleur canadien sur trois (32,9% exactement). Dans la mesure où les femmes représentent les trois quarts des personnes travaillant à temps partiel, leur taux d’emploi régulier est donc encore plus faible et ne dépasse donc sans doute pas une femme sur trois. Le fait que le taux de chômage des femmes soit depuis quelques décennies inférieur à celui des hommes au Québec et au Canada ne remet pas en cause la plus grande précarité des femmes sur le marché du travail. En effet, les femmes acceptent plus facilement des emplois atypiques dans les services et se trouvent donc plus protégées du chômage que les hommes. Au Québec, le taux de chômage des femmes s’élève à 8,1% pour l’année 2000, alors que celui des hommes est de 8,6% (en forte baisse depuis un an puisqu’il était de 9,7% en 1999).

La répartition différenciée du travail salarié selon les sexes a des conséquences majeures sur la division du temps et des activités domestiques. Ainsi, les dernières données de l’Institut de la statistique du Québec et de Statistique Canada montrent que les femmes s’investissent encore davantage que les hommes dans la sphère familiale, même si ces derniers ont fait quelques progrès… Ainsi, on observe que la présence d’enfants tend à faire croître le taux de participation des hommes au travail domestique, notamment celui qui inclue les soins aux enfants. Alors que 83% des hommes vivant seuls avec leur conjointe participent aux activités domestiques, ils sont 90% à participer lorsqu’il y a au moins un enfant de moins de 5 ans dans la famille. En revanche, ils ne sont plus que 79% à participer au travail domestique lorsque les enfants ont entre 5 et 19 ans. Par ailleurs, si la participation masculine au travail domestique s’est accrue, le temps affecté par les femmes à ces tâches est supérieur, même si les hommes conservent toujours leur champ d’activités domestiques privilégié (réparations, tonte du gazon, entretien extérieur, etc. ). (1) "

Mais chut, aux féministes, gauchistes et libertaires idéalistes qui défendent un raisonnement qui relève d’un bon sens apparent (les mots expriment les pensées et les "sentiments" ou les "émotions" – le grand mot identitaire est lâché –, si l’on change les mots on changera les idées et donc on changera la société (2)), il ne faut surtout pas poser ce type de questions fondamentales sur l’exploitation et l’oppression concrètes que vivent les exploitées.

Celles et ceux qui veulent lire le texte de Katerina Sucha en entier pourront se reporter à l’adresse suivante : https://is.muni.cz/th/178955/ff_b/bakalarka.doc

Y.C., Ni patrie ni frontières, 26/11/2017

1. "Les femmes sur le marché du travail au Québec et au Canada"
parDiane-Gabrielle Tremblay, https://www.cairn.info/revue-travail-genre-et-societes-2002-2-page-193.htm

2. “La langue influence les mentalités. Les mentalités influencent les actions", avance par exemple Lori Saint-Martin, professeure au Département d’études littéraires à l’Université du Québec à Montréal. On peut aussi citer Laurence Rosier, professeure de sociolinguistique à l’ULB : "Le langage provoque des émotions et la valeur performative ou perloctoire des mots est avérée. On peut ainsi raisonnablement penser qu’augmenter la visibilité du féminin dans la langue a permis d’ouvrir des professions aux femmes et vice versa, qu’une femme occupant un poste traditionnellement masculin peut amener un changement dans la langue." https://parismatch.be/actualites/societe/91641/ecriture-inclusive-entre-attirance-et-repulsion




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