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A propos de l’intégration forcée aux Pays-Bas « Comme il nous plaira »
Article mis en ligne le 2 juin 2017
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Jungle World, 18 septembre 2006

Eric Krebbers

A grand renfort de films, de tests et de cérémonies, les immigrés sont forcés de s’assimiler aux Pays-Bas. La question de savoir si cette démarche fonctionne est encore en débat.

Manger du fromage de Hollande et boire de la bière néerlandaise. Chanter l’hymne national néerlandais dans un karaoké. Et ramener un peu de porcelaine Blue Delft et le drapeau national à la maison. Et naturellement un passeport néerlandais. Voilà tout ce qui préoccupe les inspecteurs durant le Jour de la naturalisation. Cette nouvelle fête annuelle se déroulera chaque année le 24 août : elle a été instituée en 2005 par le ministre de la Justice, la populiste de droite Rita Verdonk. Seuls environ 10% des immigrés et des réfugiés naturalisés se sont effectivement présentés ce jour-là en 2006. Participer à une cérémonie locale de naturalisation ne sera pas obligatoire avant le mois d’octobre 2006, et, à partir de 2008, les naturalisés seront même obligés de prêter un serment de fidélité aux Pays-Bas. Depuis l’Occupation allemande, pendant la Seconde Guerre mondiale, les Pays-Bas n’avaient plus connu de tels serments obligatoires.

Madame la ministre a déclaré qu’elle avait choisi le 24 août, parce que cette date marque « l’anniversaire de la Constitution de 1815 ». Un choix très conservateur. Car la première Constitution remonte à avril 1798. Les libertés fondamentales (de culte, de réunion et de la presse) ont été pour la première fois inscrites dans ce document. La Constitution contre-révolutionnaire de 1815 – à laquelle fait allusion Rita Verdonk – a restreint plusieurs de ces libertés et rétabli la noblesse. Jusqu’à aujourd’hui, les gouvernements néerlandais se sont toujours identifiés avec la troisième Constitution, en cours actuellement, et adoptée par les libéraux en 1848. Mme Verdonk accuse fréquemment les musulmans d’opprimer les femmes. Mais si elle se préoccupait véritablement de l’émancipation féminine, elle aurait associé la nouvelle fête à l’octroi du suffrage aux femmes en 1922, et pas au début de la monarchie en 1815.
Pour le pouvoir, une personne naturalisée doit se sentir très honorée d’être invitée à une telle cérémonie. Car, à ce jour, le gouvernement néerlandais a instauré une série de contrôles très sévères contre l’immigration, probablement les plus durs de toute l’Europe. Les réfugiés et les travailleurs immigrés ne sont pas du tout les bienvenus aux Pays-Bas. Et les futurs immigré(e)s mariés à des Néerlandais(es) doivent désormais suivre avec succès pas moins de trois cours d’éducation civique et d’intégration !

Depuis mars 2006, il faut qu’ils réussissent d’abord des tests informatiques de langue et de culture dans l’ambassade néerlandaise de leur pays d’origine. Ces tests coûtent 350 euros et seuls les candidats reçus sont autorisés à déposer une demande de permis de séjour. Pour obtenir ce document, l’impétrant doit remplir un nombre de plus en plus important de conditions. Les Pays-Bas sont le seul pays au monde qui fasse passer des tests aux candidats à l’immigration avant même qu’ils ne franchissent les frontières. Pour réussir leur test de culture, les immigrés doivent d’abord regarder un film particulièrement flippant : « Venir aux Pays-Bas » affirme ainsi que les Pays-Bas sont « froids et mornes » et que les Néerlandais font preuve de très peu de « patience envers les autres » ! Ce film montre aussi des immeubles délabrés, des scènes de violence et des trafiquants de drogue. Lorsqu’ils se présentent enfin à l’examen, les candidats à l’immigration doivent répondre à des questions à choix multiples sur la monarchie, le colonialisme et le peintre Rembrandt. Et naturellement, sur ces trois questions, leur opinion doit être positive. Ils doivent également répondre docilement que les Pays-Bas affichent « complet », slogan qui jusqu’à récemment circulait seulement dans les cercles d’extrême droite.

A partir du 1er janvier, 2007, environ 500 000 immigrés et réfugiés non occidentaux seront obligés de passer avec succès les tests d’intégration civique, quelle que soit leur date d’entrée aux Pays-Bas. Les cours coûteront 6 000 euros, somme dont ils récupéreront la moitié s’ils réussissent leurs examens dans un délai de 3 ans. Ceux qui ne réussiront pas pourront être condamnés à une amende montant jusqu’à 1 000 euros, et sont susceptibles même de perdre leur carte de séjour. En dehors de la maîtrise de la langue, les tests visent également à leur inculquer « la culture néerlandaise », c’est-à-dire, en pratique, les habitudes conservatrices des citoyens respectueux de la loi.

Pour finir, les immigrés et les réfugiés qui veulent être naturalisés doivent passer un troisième test d’intégration civique. Ce test se trouve sur Internet. Des Néerlandais se sont amusés à y répondre et nombre d’entre eux ont échoué. Lorsqu’on lit les questions, on a l’impression de remonter le temps, de revenir aux années 50, à l’époque où les conservateurs dominaient encore la société. Les Néerlandais étaient censés toujours acheter des cadeaux de mariage, ainsi que bien entretenir leurs cours et leurs rues. « Vous avez récemment déménagé. Vos voisins vous invitent à leur rendre une petite visite. Que devez-vous faire ? », telle est par exemple la question n° 8. Le futur Néerlandais peut choisir entre « apporter un petit quelque chose, offrir un présent, ou arriver les mains vides ». Les questions ont aussi une tonalité fréquemment raciste. La question n°6, par exemple, suppose que les immigrés se sentiront toujours offensés lorsqu’ils verront deux homosexuels s’embrasser en public.

Tout le battage médiatique réalisé autour du thème de l’intégration civique a été précédé par des discussions sur l’intégration entre 2002 et 2004, au Parlement. C’est le Socialistische Partij, un ex-parti maoïste en pleine croissance actuellement, qui a lancé ces débats. Cette organisation est fière d’avoir expliqué, dès 1983, que l’intégration avait échoué. Dans leur mémo raciste « Travailleurs invités et capital », ils écrivirent que les travailleurs immigrés devaient choisir entre s’adapter ou partir. À l’époque seule l’extrême droite réagit de façon positive. Cela changea en 1991 quand le conservateur libéral Fritz Bolkestein conçut son projet anti-immigrés. Par la suite, les médias et les politiciens lancèrent régulièrement des débats racistes sur les immigrés et les musulmans, ce qui prépara le terrain en 2001 pour l’ascension politique du populiste de droite Pim Fortuyn. Ce dernier, tout comme de nombreux politiciens et leaders d’opinion, décrivait les musulmans comme des gens « barbares et arriérés », des « fanatiques religieux » qui avaient besoin d’être « civilisés » par les Néerlandais « éclairés ».

Les hommes politiques et les médias semblent avoir complètement oublié la lutte entre la gauche et la droite. Dans tous les courants politiques, on trouve désormais des gens qui pensent que l’ « intégration » est aujourd’hui le problème politique le plus important. A la fin du débat sur l’intégration, 40 personnalités, de la Gauche Verte à la très conservatrice Burke Foundation, rédigèrent ensemble une lettre ouverte dans laquelle ils affirmaient que « nous » devions désormais nous assurer que « le nouveau consensus » se traduirait par des mesures pratiques.

En dehors des cours d’intégration civique, le gouvernement a pris une série d’autres mesures. La ministre Verdonk a demandé à des spécialistes des sciences sociales de mettre au point des critères pour mesurer le taux d’intégration des immigrés. Ces critères sont fondés sur une méthode développée auparavant pour mesurer la popularité des pots de beurre de cacahuète auprès des consommateurs ! Selon ce nouvel instrument « scientifique », les immigrés les plus appréciés par les Néerlandais sont aussi les mieux intégrés. En outre, les villes ont adopté un certain nombre de règlements municipaux pour augmenter encore la pression sur les immigrés et les réfugiés et leur demander de se comporter comme des « Néerlandais ». A Gouda, la principale règle est de « parler néerlandais ». À Rotterdam, le conseil municipal veut même que les réfugiés et les immigrés parlent néerlandais entre eux, à la maison ! « Les musulmans doivent s’adapter », déclare le conseil municipal de Rotterdam. Selon le maire de ce port international, les hommes et les femmes ne parviendront pas à survivre « s’ils n’ont pas la langue néerlandaise dans leurs gènes ». Il a quand même promis de ne pas appeler immédiatement la police s’il entendait des gens parler une autre langue que le néerlandais dans la rue.

C’est seulement à l’extérieur du parlement que s’est exprimée une certaine opposition contre ces mesures. Avec l’aide du syndicat FNV, les principales organisations d’immigrés ont rassemblé des signatures pour obtenir des cours meilleur marché et de bonne qualité. Aksi, une organisation de gauche, fondée par les jeunes d’origine turque nés aux Pays-Bas, est pratiquement la seule à s’opposer radicalement à ces projets. Aksi et De Fabel organisent des actions contre l’intégration forcée. Ils veulent mettre fin à tous les tests culturels ; ils exigent des cours de langue, gratuits, volontaires et en nombre suffisant. En effet, ces militants considèrent que, pour pouvoir lutter ensemble en faveur de droits égaux, et empêcher que les exploiteurs nous dressent les uns contre les autres, il est important de pouvoir communiquer facilement. Aksi et De Fabel luttent également contre le fondamentalisme et le nationalisme religieux. Mais l’intégration forcée n’entamera ni la foi ni les convictions des musulmans fanatiques et des nationalistes. Au contraire, l’humiliation engendrée par tous ces tests poussera plus de gens dans les mains de la droite. D’ailleurs, la plupart des fondamentalistes ne sont pas des « immigrés », puisqu’ils sont nés aux Pays-Bas. Aksi et De Fabel pensent donc qu’il est important d’offrir une perspective de gauche et progressiste. Ce que l’Etat est incapable de faire. L’ « intégration civique » n’est pas un mot neutre, mais un concept très idéologique. Il est lié aux tentatives du gouvernement de transformer les anciens et les futurs immigrés et réfugiés en des citoyens économiquement utiles et qui obéissent aux lois.

Eric Krebbers
(2006)




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