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Du multiculturalisme à l’intégration forcée
Article mis en ligne le 2 juin 2017
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De Fabel van de illegaal n° 73, janvier 2005

Eric Krebbers

Le 4 novembre 2004, deux jours exactement après la mort du cinéaste Theo van Gogh, un député non inscrit, Geert Wilders, a annoncé qu’il allait fonder un nouveau parti conservateur. Selon certains sondages, il pourrait recueillir 20% des voix lors des prochaines élections [municipales en 2006, NdT], ce qui ferait de cette formation le deuxième parti néerlandais.

Wilders mène croisade contre l’islam depuis des années. « Notre culture est menacée par la présence de plus d’un million de musulmans dans notre pays », a-t-il affirmé. Selon lui, la culture musulmane serait « arriérée ». Et il ajoute : « N’ayons pas peur d’affirmer que c’est aux musulmans de s’adapter à nous, pas l’inverse. En effet, nos valeurs et nos normes morales relèvent tout simplement d’un niveau de civilisation plus élevé, meilleur, plus juste et plus humain. Non à l’intégration, oui à l’assimilation ! » Cet individu a promis que, s’il faisait partie du gouvernement, il interdirait immédiatement le port du hidjab et renverrait « dans leurs grottes, que ce soit en Arabie saoudite, ou ailleurs » les imams » qui appellent presque ouvertement à la guerre sainte ». Wilders veut aussi priver les musulmans de leurs droits constitutionnels, comme celui de créer les écoles et les organisations religieuses de leur choix : en effet, selon la loi, l’islam est inconciliable avec la « culture néerlandaise » et l’« Etat de droit démocratique ». Pour arrêter l’« islamisation de la culture néerlandaise », il faut, d’après lui, stopper l’immigration ; de plus, tout immigrant qui n’est pas intégré doit quitter les Pays-Bas. « Adaptez-vous ou partez ! », proclame-t-il. Wilders justifie également le racisme : « Si des émeutes raciales devaient se produire, ce que je ne souhaite pas, elles n’auront pas forcément des conséquences négatives. »

Les opinions de Wilders sont particulièrement extrémistes, mais elles ne sont ni nouvelles ni uniques aux Pays-Bas. Au cours des cinq dernières années, de nombreux leaders d’opinion ont exprimé ce genre de conceptions racistes. Wilders a été exclu du parti conservateur-libéral, le VVD, le 2 septembre 2004 à cause de ses idées d’extrême droite. Mais, lorsque, trois mois plus tard, son ancien parti s’est rendu compte que ce monsieur devenait si rapidement populaire, le VVD lui a proposé de réintégrer ses rangs. Le meurtre de Theo van Gogh a rendu ses opinions acceptables pour l’opinion dominante. Mais Wilders n’a pas réintégré le VVD.
La popularité de Wilders est le résultat de douze années de campagnes contre l’immigration, campagnes menées par les leaders d’opinion, les spécialistes des sciences sociales et les politiciens conservateurs, libéraux, chrétiens-démocrates et sociaux-démocrates. Ils ont systématiquement accusé les immigrés et les réfugiés d’être des « criminels » et de « profiter de la Sécurité sociale ». Des sentiments de supériorité raciale datant de la période coloniale ont refait aisément surface. Les Néerlandais ont commencé à percevoir les immigrés et les réfugiés avant tout comme un « problème ». Résultat, de nombreuses lois sévères contre l’immigration ont été votées sans susciter beaucoup de protestations :

- le numéro d’identification combinant les données de la Sécurité sociale et celles du fisc a été introduit en 1992 ;
- puis l’obligation de toujours porter ses papiers d’identité sur soi ;
- la loi sur le couplage des informations a ensuite été adoptée en 1998 : cette loi permet de rassembler toutes les données disponibles de l’administration pour exclure les sans-papiers des « bienfaits » de l’Etat-providence.
- En 2001, une nouvelle loi sur l’immigration a rendu presque impossible aux réfugiés d’obtenir l’asile politique aux Pays-Bas

En 2002, par exemple, seuls 103 réfugiés ont obtenu une carte de séjour au titre de réfugiés politiques, soit 0,55% de ceux qui en ont fait la demande (18 667 personnes). En même temps, on a multiplié les contrôles aux frontières, les descentes de police sur les lieux de travail, ainsi que la construction de prisons spéciales pour les sans-papiers. Cependant l’extrême droite s’est révélée jusqu’ici incapable de tirer les fruits de cette atmosphère raciste. En effet, les Néerlandais associent encore ce courant à l’occupation nazie du pays pendant la Seconde Guerre mondiale, et les électeurs considèrent que les politiciens « respectables » des grands partis dominants mènent la même politique.

Multiculturalisme

Jusqu’en l’an 2000, l’idéologie multiculturaliste occupait encore une place centrale dans les positions politiques dominantes. Les politiciens, les leaders d’opinion, les professions libérales et les citoyens concernés pouvaient presque tous être considérés comme des multiculturalistes. Au centre de ce multiculturalisme, on trouvait la « reconnaissance de la diversité culturelle » des Pays-Bas. Les autres « cultures nationales » devaient bénéficier du maximum de respect. Les habitudes et les traditions différentes des immigrés devaient être considérées dans leur « contexte culturel » et donc ne pas être condamnées trop vite. Au nom de l’« unité dans la diversité », il fallait donner aux immigrés leur place dans la société afin de les aider à « sauver leur propre culture ».

Quand quelqu’un observe la société, sa vision politique détermine le plus souvent ce qu’il voit. La gauche révolutionnaire considère, bien sûr, qu’il faut avant tout combattre les relations de pouvoir capitalistes, patriarcales et racistes. Les multiculturalistes, de leur côté, voulaient surtout qu’il y ait le maximum de « cultures nationales » différentes les unes des autres, et si possible les sauver toutes. Penser en termes de « cultures » et de « peuples » qui leur sont indéfectiblement liés découle d’un choix politique nationaliste. Tout comme le nationalisme, le multiculturalisme empêche de prendre conscience des relations de pouvoir qui existe au sein de ces prétendus « peuples » et de combattre les pratiques oppressives qui règnent à l’intérieur de ces prétendues « cultures nationales ». En fait, les « peuples » et les « cultures nationales » ne sont rien d’autre que le produit de l’idéologie des couches dominantes qui veulent saper la lutte de la gauche révolutionnaire contre l’oppression (cf. « La question nationale en l’an 2000 ») Les « cultures nationales » et la société multiculturelle n’existent que parce qu’elles dérivent de toute une série d’activités qui visent en permanence à sauver ces « cultures ».

On s’adressait spécialement aux immigrés et aux réfugiés en liant toujours ces discussions à leur « culture nationale ». Ils étaient supposés se considérer d’abord et avant tout comme les représentants d’une « culture nationale » donnée. Ils devaient tous transmettre cette « culture nationale » spécifique – et pas une autre – à leurs enfants, par exemple en les inscrivant à des cours dans « leur propre langue ». Tout comportement d’un immigré ou d’un réfugié était censé être dicté par « leur » culture. C’est ainsi que la « culture marocaine » était supposée déterminer la conduite d’enfants dont les parents ou même les grands-parents avaient quitté le Maroc depuis très longtemps. De plus, les immigrés et les réfugiés étaient censés aider spécialement les membres de « leur propre communauté culturelle ». Même les immigrés et les réfugiés qui considéraient la « culture » de « leur propre pays » comme trop restrictive, et qui s’enfuyaient aux Pays-Bas pour y échapper, étaient amalgamés de nouveau à « leur culture » par les multiculturalistes. Le gouvernement a toujours reconnu et financé les organisations d’immigrés et de réfugiés les plus conservatrices, car elles étaient censées mieux représenter les « cultures » des pays d’origine. Les organisations qui étaient fondées sur des idées plus progressistes n’étaient pas jugées suffisamment « authentiques » sur le plan « culturel ». De cette façon, le gouvernement renforçait les relations de pouvoir inégales au sein des communautés d’immigrés et de réfugiés et affaiblissait la position des ouvriers, des femmes et des minorités. Par exemple, le gouvernement rencontrait régulièrement des imams et des responsables de mosquée, comme si ces derniers représentaient tous les immigrés et réfugiés turcs et marocains.

C’est aussi parce qu’il pouvait compter sur le soutien enthousiaste des élites conservatrices des communautés immigrées, que le multiculturalisme est resté pendant longtemps une idéologie utile pour la classe dirigeante néerlandaise. Le multiculturalisme a créé des communautés séparées, centrées autour de « cultures » différentes. Cela confortait le modèle qui dominait la société néerlandaise depuis le début du XXe siècle et qui fut très efficace contre toute résistance radicale. La classe ouvrière était ainsi divisée et chaque sous-groupe (catholique, protestant, socialiste, etc.) dirigé par ses « élites ». Cela rendait la solidarité difficile et empêchait pratiquement d’organiser un contre-pouvoir à partir de la base.

Le multiculturalisme s’est avéré très utile aussi quand il s’est agi de défendre l’exploitation et l’exclusion des ouvriers immigrés. Les multiculturalistes soulignaient toujours à quel point les ouvriers immigrés et les réfugiés enrichissaient « notre » économie et « la vie culturelle » aux Pays-Bas. Ils évoquaient, la larme à l’œil, comment des travailleurs turcs, durs à la tâche, nettoyaient « nos » toilettes ; comment des artisans africains créaient de si beaux objets d’art pour « nous » ; et comment les Vietnamiens « nous » gâtaient avec leurs délicieux rouleaux de printemps. Le multiculturalisme aimait attribuer à chaque groupe ethnique certaines capacités » culturelles « spécifiques. En revanche, les multiculturalistes s’intéressaient beaucoup moins aux immigrés et aux réfugiés qui ne pouvaient pas se rendre utiles à » notre économie », ou n’en avaient pas l’autorisation. Ces travailleurs ne devaient pas compter sur leur soutien quand ils étaient, par exemple, menacés d’expulsion. Et même si les multiculturalistes protestaient contre le racisme de l’extrême droite, ils ne protestaient jamais contre le racisme de l’Etat et la machine à expulser.

Le débat sur l’intégration

A la fin des années 90, l’essor du racisme et la domination politique de la droite ont conduit la classe dirigeante néerlandaise à abandonner le multiculturalisme. Elle a remplacé le nationalisme multiculturel que promouvait « chaque groupe dans sa propre culture » par un nationalisme conservateur qui défendait une politique d’assimilation forcée. Au printemps 2000, l’ancien communiste et faiseur d’opinion Paul Scheffer publia un article resté célèbre sur le « drame multiculturel ». Il affirmait dans ce texte que les immigrés et les réfugiés ne s’intégraient pas assez dans la société néerlandaise. La plupart des leaders d’opinion étaient d’accord avec lui et affirmèrent que les Néerlandais s’étaient montrés trop tolérants envers les étrangers qui avaient des idées et des coutumes « barbares » que nous « Néerlandais libéraux, n’approuvons pas ». Ils se présentèrent tous comme des défenseurs des Lumières, fervents partisans de l’égalité entre les hommes et les femmes, de la séparation de l’Eglise et de l’Etat, des droits des individus, etc., idées supposées avoir été appliquées depuis longtemps dans l’ « Occident libre » par des gens comme eux. En réalité, quand ils ont été mis en pratique, ces idéaux ont été défendus par la gauche et les féministes, et le plus souvent contre ces mêmes libéraux.

Mais les leaders d’opinion réussirent à mobiliser presque toute la société néerlandaise à leurs côtés. En défendant constamment l’idée que les foulards, que portaient certaines musulmanes, étaient par définition un signe d’oppression pour les femmes, ils parvinrent même à gagner à leur cause une grande partie du mouvement féministe. Le même phénomène se produisit avec le mouvement homosexuel, après qu’un imam eut déclaré que les gays étaient des « malades ». Sa réflexion suscita un gigantesque scandale. Il est à noter qu’une déclaration similaire prononcée par un chrétien protestant quelques mois plus tôt n’avait guère provoqué de réactions hostiles. De plus en plus, le fondamentalisme, l’homophobie, le patriarcat et aussi l’antisémitisme étaient considérés comme des phénomènes « étrangers à la culture néerlandaise » et qui auraient été importés par des étrangers. Il s’agit bien sûr d’une position totalement absurde, ce qui ne signifie pas non plus que ces problèmes n’affectent pas aussi les immigrés et les réfugiés. Simplement, ils ne sont pas le privilège d’aucune nationalité particulière.

Suite à ces différents débats, l’atmosphère politique devint de plus en plus tendue. Des dizaines de mosquées et de centres d’asile furent attaqués juste après le 11 septembre 2001. C’est aussi en été 2001 que Pim Fortuyn, leader d’opinion, décida d’entamer une carrière politique. Etant professeur d’université, il eut la possibilité d’émettre des opinions racistes pour lesquelles habituellement les néo-nazis étaient inculpés. Il considérait l’islam comme une « religion arriérée » et affirmait que les homosexuels comme lui ne se sentaient plus en sécurité à cause des Marocains qui faisaient la chasse aux gays. Il mit en garde contre « l’islamisation » de la « culture néerlandaise » et défendit l’idée d’une « guerre froide contre l’islam », parce que les musulmans étaient, selon lui, en train de « conquérir l’Europe occidentale ». Les étrangers présents aux Pays-Bas devaient apprendre à être Néerlandais ou quitter le pays, disait-il. Fortuyn traçait souvent un trait d’égalité entre étrangers et « criminels ». Il pensait que l’on devait pouvoir exprimer librement ce type de « vérités » sur les étrangers, sans être taxé pour autant de racisme. Chacune de ses remarques racistes accroissait sa popularité. Le 26 mai 2002, neuf jours seulement avant les élections, Fortuyn fut assassiné. Des dizaines de milliers de ses fans descendirent dans la rue pendant des jours pour honorer l’homme « qui n’avait pas peur de dire ce que nous pensons tous ».

Les leaders d’opinion et les politiciens peuvent aujourd’hui s’en prendre systématiquement aux immigrés, sans être critiqués pour cela, en choisissant des thèmes comme l’excision, les « crimes d’honneur », le port du hidjab et le fondamentalisme musulman. En accourant, elle aussi, au secours des femmes victimes de violences, la droite a réussi à se créer une image de marque plus humaniste. De nombreuses personnes progressistes et antiracistes, d’un autre côté, n’osent pas prendre position sur ces questions, par crainte d’attaquer eux aussi les immigrés, et de faire ainsi le jeu de la droite. La droite prend donc constamment l’initiative, pendant que la gauche, impuissante, observe comment le racisme devient ainsi une chose « normale ». En dénonçant sans arrêt et de façon unilatérale la violence des hommes immigrés, la droite utilise des stéréotypes coloniaux et racistes, séculaires mais toujours bien vivants, contre les « Noirs violeurs » et les « peuples primitifs » qui seraient plus émotionnels et violents. La gauche devrait dénoncer publiquement toutes les formes de violence domestique et sexuelle, y compris les « crimes d’honneur », mais en même temps refuser de participer à des discussions sur les prétendus « fondements culturels » de cette violence. Ce ne sont ni les immigrés, ni leurs « cultures » qui sont responsables, mais le patriarcat et les hommes violents en général.

En septembre 2002, le « débat sur l’intégration » commença au Parlement et dans les médias. Pendant deux ans, presque chaque jour, les hommes politiques et les leaders d’opinion exprimèrent des réflexions et présentèrent des propositions racistes pour instaurer des mesures encore plus sévères contre les immigrés et les réfugiés, continuellement décrits comme des « barbares arriérés » et des « fanatiques religieux » qui avaient besoin d’être « civilisés » par les Néerlandais. L’atmosphère nationaliste fit presque disparaître les différences entre la droite et la gauche. Au printemps 2004, quarante des plus importants leaders d’opinion, de l’extrême gauche (dont le SP ex-maoïste et les Verts) à la droite conservatrice écrivirent une lettre ouverte au gouvernement dans laquelle ils lui demandaient de traduire rapidement le consensus national atteint sur ces questions en une loi. La plupart des partis voulaient que soient élaborés des « contrats d’intégration » obligatoires, aux termes desquels les immigrés déclareraient partager les « valeurs néerlandaises ». Suite à ces débats, tous les immigrés de la première et de la seconde génération doivent désormais suivre des « stages d’intégration » payants, d’une valeur de 6 000 euros, et réussir le test final, sous peine d’être privés de la Sécurité sociale, voire d’être expulsés. L’un des objectifs les plus importants de cette nouvelle politique est de rendre les immigrés plus rentables pour l’économie néerlandaise. Les frontières sont désormais complètement fermées aux immigrés peu qualifiés, et l’on prépare des mesures pour empêcher les nouveaux immigrés de bénéficier de la Sécurité sociale. On discute aussi de mesures qui obligeraient les immigrés à ne pas être concentrés dans des villes ou des quartiers particuliers et à être dispersés aux quatre coins du pays, là où l’économie a besoin d’eux.

Theo Van Gogh

Juste au moment où le débat sur l’intégration commençait un peu à se calmer, Theo Van Gogh fut assassiné. Dans ses articles et d’autres textes, il avait systématiquement traité les musulmans d’« enculeurs de chèvres », de « maquereaux du Prophète » ou de « cireurs de pompes d’Allah ». Selon lui, les musulmans étaient les « messagers des ténèbres les plus arriérées » et l’islam « une foi qui menace nos libertés ». En commun avec Ayaan Hirsi Ali, députée du parti conservateur libéral, il produisit un court métrage, Soumission, dans lequel les citations négatives du Coran contre les femmes étaient peintes sur des corps féminins. Ce n’est certainement pas son intérêt pour l’émancipation des femmes qui le poussa à faire ce film parce qu’il a souvent parlé avec un grand mépris des femmes et du féminisme. « Peut-être certaines femmes sont-elles fascinées par un homme qui les bat comme plâtre », déclara-t-il un jour. Theo Van Gogh écrivit aussi de nombreux articles antisémites. Il imagina dans une de ses nouvelles que l’écrivan juif Leon de Winter jouait au « jeu érotique de Treblinka » avec un « morceau de fil de fer barbelé » autour de sa « bite ». Il fantasma également sur des « étoiles jaunes en train de copuler dans les chambres à gaz », alimentant ainsi le mythe antisémite de la prétendue perversion sexuelle des Juifs qui dominerait complètement leur existence. Selon Theo Van Gogh, même dans les chambres à gaz, cette pulsion sexuelle ne les aurait pas abandonnés.

Après son assassinat, la plupart des députés exigèrent des mesures drastiques contre l’extrémisme. Mais, comme si cela allait de soi, ils ne visaient que le fondamentalisme musulman et pas l’extrême droite « néerlandaise » qui avait attaqué des dizaines de mosquées. Ni, bien sûr, des extrémistes de droite comme le député Wilders. Les leaders d’opinion répétaient sans cesse que l’extrémisme était le produit de la « culture musulmane », mais ils ne disaient pas un mot de la « culture néerlandaise » qui, selon le même raisonnement nationaliste, aurait dû logiquement être à l’origine des motivations des fascistes néerlandais qui mettaient des bombes dans les écoles et commirent plus de 100 attentats dans les semaines suivant le meurtre.

Cette agitation anti-musulmane menée par les leaders d’opinion et les politiciens remporta un grand succès, comme le montra un sondage de l’institut Motivaction organisé une semaine et demie après l’assassinat de Theo Van Gogh. Environ 80% des personnes sondées souhaitaient une politique d’intégration plus sélective ; 90% voulaient accorder plus de droits à la police et aux services secrets ; 60% acceptaient que l’on permette à la police de ne pas respecter les lois quand elle combattait le terrorisme ; et 40% espéraient même que les musulmans se sentiraient moins chez eux aux Pays-Bas. Le gouvernement reconnut que la situation lui était favorable et commença immédiatement à appliquer de nouvelles mesures répressives, qui vinrent s’ajouter à celles déjà prises après le 11 septembre.

Tous les musulmans et les immigrés furent sommés par les leaders d’opinion, les politiciens et même certains sympathisants de gauche, de condamner immédiatement le meurtre de Theo Van Gogh. En exigeant une telle prise de position, on rendait suspects tous les musulmans et tous les immigrés. Leur demander spécialement à eux de condamner ce meurtre était une façon de suggérer qu’ils avaient du mal à condamner l’assassinat d’autrui. De cette façon, les musulmans étaient lentement déshumanisés. Certains musulmans refusèrent, par principe, de prendre position et répondirent avec raison « Qu’est-ce que ce type, cet assassin, a de commun avec moi ? » Un étudiant d’origine marocaine déclara : « Est-ce que nous croyons que tous les Blancs sont des fascistes, simplement parce que des écoles musulmanes sont incendiées en ce moment ? » De plus, le meurtrier de Theo Van Gogh n’était pas seulement un musulman, c’était aussi un homme, de droite et néerlandais, pour ne citer que quelques-unes de ses identités. C’est un choix politique nationaliste que de demander spécialement aux musulmans et aux immigrés de prendre leurs distances, et de ne pas le demander aux gens de droite, à tous les gens religieux et même à tous les hommes vivant aux Pays-Bas.
Aujourd’hui, de nombreux politiciens et leaders d’opinion analysent les conflits en termes de « cultures » et de religions.

Selon eux, il existe une « guerre culturelle » mondiale entre « eux » et « nous ». Cette conception nationaliste a de graves conséquences. De plus en plus, les immigrés sont globalement considérés comme des musulmans par les médias et en ce sens on les transforme de force en musulmans. Dans cette période tendue sur le plan politique, le gouvernement ne dialogue plus avec les associations d’immigrés, mais uniquement avec le Contactorgaan Moslims Overheid (Organisme de contact gouvernemental avec les musulmans) qui a été fondé, est financé et dirigé par l’Etat. Le gouvernement prétend ainsi rester en contact avec « la communauté musulmane », comme si tous les immigrants étaient musulmans ou voulaient être représentés par des musulmans.
Les fondamentalistes musulmans, d’ailleurs, créent eux aussi des identités culturelles et religieuses fictives qu’ils imposent aux gens. Parfois littéralement. Dans sa « lettre ouverte à Hirsi Ali », le meurtrier de Théo Van Gogh, par exemple, prétend que Van Aartsen, député du parti conservateur-libéral, est Juif, ce que ce politicien n’est pas. Selon l’assassin de Van Gogh, la politique néerlandaise serait complètement dominée par les « Juifs ». Aux yeux de ce genre de fascistes religieux, tous les opposants sont des « Juifs » ou des « larbins des Juifs ». Et, tout comme de nombreux leaders d’opinion et politiciens, ces fondamentalistes promeuvent l’idée d’une « guerre culturelle » et sont fortement opposés aux luttes de la gauche révolutionnaire et des féministes.

Les deux parties utilisent cette prétendue « guerre culturelle » pour attirer, mobiliser et contrôler la population. Les leaders d’opinion veulent que nous choisissions entre la démocratie et la terreur, c’est-à-dire entre le capitalisme et le féodalisme. Ici, dans les riches pays occidentaux, le choix pour le capitalisme, avec sa gamme relativement vaste de libertés civiles, est bien sûr facile. Mais la gauche révolutionnaire ne devrait pas laisser ses adversaires l’obliger à choisir entre deux solutions réactionnaires, car notre objectif doit rester un monde socialiste et féministe.

Malheureusement, la plupart des militants de la gauche extraparlementaire et des petits groupes révolutionnaires de gauche ont eux aussi repris à leur compte le thème du conflit des cultures, au lieu de se centrer sur la lutte de classe, l’anti-racisme et la lutte contre le patriarcat. Ayant peur de critiquer l’islam dans son ensemble, ils refusent de prendre parti contre le fondamentalisme musulman, ou contre le nationalisme arabe de la Ligue arabe européenne. Pour certains de ces groupes (comme IS, proche du SWP britannique), les fondamentalistes et les nationalistes sont même considérés comme des alliés possibles à cause de leur capacité à mobiliser de nombreux immigrés. Mais le fondamentalisme musulman n’est rien qu’une forme de fascisme religieux ; quant au nationalisme arabe, il n’a qu’un objectif : écraser les organisations de gauche et féministes. Fermer les yeux sur le caractère ultraréactionnaire des courants fondamentalistes ou nationalistes a par exemple conduit à tolérer des slogans et des violences antisémites, patriarcaux (contre les prostituées) et anti-homosexuels lors de manifestations organisées par la gauche contre la guerre en Irak ou l’occupation israélienne. « Hamas, Hamas, tous les Juifs au gaz », est devenu un slogan populaire (cf. « Amsterdam, 13 avril 2002 : la plus grande manifestation antisémite depuis 1945 »).
Aux Pays-Bas il est devenu désormais « politiquement correct » de s’opposer au multiculturalisme. Chaque jour, des politiciens et des leaders d’opinion dénoncent la « faillite totale de la société multiculturelle », comme ils disent. La critique actuelle de la droite contre le multiculturalisme cache, difficilement, des arguments racistes contre les immigrés, les réfugiés et l’islam. Même si la gauche révolutionnaire adresse de nombreuses critiques au multiculturalisme, il n’est pas très sage de les exprimer en ce moment. Mieux vaut combattre le racisme sans défendre le multiculturalisme. Car la gauche révolutionnaire ne devrait ni penser en termes de « cultures » ; ni classifier les êtres humains selon leur appartenance à des « cultures » ou des « peuples » ; ni plaider pour le « dialogue entre les cultures », quel que soit le contenu que l’on donne à cette expression ; ni lutter pour la « préservation des cultures » ; ni se prononcer en faveur d’une « culture cosmopolite ». Au lieu de chercher dans les « cultures » et les « religions » la source de toutes sortes d’injustices, la gauche révolutionnaire devrait plutôt se concentrer son attention sur les relations de pouvoir inégales et les combattre.

Eric Krebbers
(2005)




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