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La campagne contre l’AMI est ambiguë et potentiellement antisémite

De Fabel van de illegaal (La Fable de l’illégalité), groupe libertaire qui mène une action antiraciste, et d’autres organisations d’extrême gauche qui participent aux campagnes internationales contre des traités de libre-échange similaires à l’AMI sont régulièrement félicités par l’extrême-droite. Même si ces compliments n’ont pas été sollicités, ils ne sont pas le fruit du hasard. Critiquer le libre-échange est depuis longtemps une spécialité de l’extrême droite, et cette critique lui permet aisément de se livrer à une propagande antisémite.

Article mis en ligne le 8 mai 2017
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De Fabel van de illegaal, juin 1999

« (Nous deviendrons bientôt tous les) esclaves (...) des magnats financiers internationaux qui vivent sur la Riviera », prophétisait déjà l’idéologue Hylkema de la NSB (Parti national-socialiste néerlandais collaborant avec les nazis) en 1934. Selon lui, le libre échange provoquerait la fermeture des usines et la ruine des paysans néerlandais. Les marchandises produites aux Pays-Bas seraient chassées du marché national par des importations bon marché. Seule une économie fasciste pouvait encore sauver le pays du gouffre. « Nous devons contrôler notre foyer national afin que notre peuple ne disparaisse pas à cause du groupe d’apatrides qui nous inonde avec leurs importations. Nous ne voulons pas que nos usines ferment parce que des coolies asiatiques acceptent de travailler pour quelques pièces. » Hylkema appelait ses compatriotes à résister contre « l’élite du commerce et de la finance qui ne cesse de vanter le principe de la porte ouverte. Mais les paysans savent que si cela continue ainsi, notre fin est proche ». « Ne croyez pas que les capitalistes qui se livrent à l’importation et les grands trusts nous sauveront. Ils sont extrêmement mobiles. Dans un seul avion, ils peuvent emporter des millions et traverser les frontières en quelques heures. Les Pays-Bas seront alors vendus aux spéculateurs internationaux pour une poignée de guildes et nous deviendrons un peuple pauvre et dépendant », écrivit le fasciste en colère.

Si, un demi-siècle plus tard, Hylkema était encore vivant et pouvait surfer sur l’Internet, il serait agréablement surpris en consultant certains des sites anti-AMI. Son successeur, Marcel Rüter, semble en effet apprécier une partie de la propagande contre l’AMI. Rüter est le principal idéologue d’un think-tank (club de réflexion) : Voorpost (Avant-poste), groupe qui travaille pour la Nouvelle Droite néerlandaise. Il conseille à ses lecteurs de consulter la page d’accueil de MAI Lgezien !? (L’AMI, sans moi !), homepage de la campagne contre l’AMI aux Pays-Bas. Les étudiants nationalistes du NLSV (extrême-droite) ont même installé un lien avec le site de la campagne anti-AMI.
Les fascistes néerlandais ne sont pas les seuls s’opposer à l’AMI. Les Republikaner (allemands) et le Front national (français) se sont aussi prononcés contre cet accord. Dans certains pays, des membres de la Nouvelle Droite ont même eu le culot de se pointer aux réunions préparatoires anti-AMI.

L’État contre la « mondialisation » ?
Depuis quelque temps, les intellectuels d’extrême-droite essaient de « relooker » les vieilles idéologies fascistes. Les idées et les concepts développés au cours des campagnes actuelles contre le libre-échange semblent s’y prêter à merveille. En effet, ces thèmes ne sont pas spécifiquement de gauche et peuvent même facilement s’intégrer à la vision du monde traditionnellement véhiculée par l’extrême-droite. Prenons par exemple le terme très à la mode de « mondialisation (ou de globalisaton) de l’économie » qui prend une place centrale dans les campagnes internationales contre l’AMI. Il implique que le capitalisme serait, à l’origine, un système purement local, et qu’il ne déploierait ses tentacules vers le reste du monde que depuis peu.
En réalité, le capitalisme a toujours été un système mondial (ou global) et il n’a pu se développer qu’en exploitant les pays du Sud. En présentant cette prétendue « mondialisation » comme la source principale de nos problèmes, les militants anti-AMI nous préparent en fait mentalement à la conséquence logique de leur analyse : la défense de « notre propre » économie locale, et donc aussi de « notre » État et « notre » culture. Certains mouvements dans les pays du Sud, qui luttent aussi contre le libre-échange, tirent déjà cette conclusion. Étant donné la situation catastrophique dans laquelle ils vivent, cette position est compréhensible, mais elle ne conduira certainement pas à leur émancipation.

Dans les pays riches, la lutte contre la mondialisation peut offrir un terrain idéologique fertile pour l’extrême droite. Les groupes fascistes ont toujours prôné la création d’une économie auto-suffisante. « Nous ne voulons pas que l’on importe (aux Pays-Bas) des produits que notre peuple sait produire, est heureux de produire, et produit avec talent. Car il n’y a pas de meilleur ouvrier au monde que l’ouvrier néerlandais », disait déjà le fasciste Hylkema. Soixante ans plus tard, les idéologues de Voorpost, affiliés à la Nouvelle Droite, dénoncent la « mondialisation du capitalisme américain » et plaident pour « un capitalisme populaire à grande échelle et un système de participation salariale à petite échelle », car cette solution offrirait « la meilleure garantie pour la conservation de nos propres industries ».
Dans leur premier pamphlet, les altermondialistes de MAI niet gezien ?! (L’AMI, sans moi !) écrivaient que l’AMI « créerait d’énormes obstacles » qui empêcheraient les États de « diriger eux-mêmes leurs économies ». Selon Rüter, l’idéologue de la Nouvelle Droite, « les élites politiques ne souhaitent même plus diriger ou décider quoi que ce soit, elles ont abandonné leur pouvoir, et veulent uniquement servir un système économique qui, à cause de son hégémonie, n’a plus besoin d’être appelé "capitaliste" ».

Il est frappant que les militants anti-AMI et les idéologues de la Nouvelle Droite pensent qu’il pourrait exister une séparation nette entre l’État et l’économie capitalistes. L’État et le capitalisme modernes se sont développés en même temps, et l’un ne peut vivre sans l’autre. Ils forment des jumeaux en totale symbiose. Les États créent les conditions sociales et physiques qui permettent au capitalisme d’évoluer constamment, et c’est précisément la raison pour laquelle ils négocient des accords comme l’AMI avec les grandes entreprises internationales. Les militants anti-AMI, en menant une propagande ambiguë contre la « mondialisation de l’économie » risquent de finir par prôner la nécessité d’un État fort. Déjà certains font l’éloge de l’État malaisien qui, d’après eux, contrôlerait la libre circulation des capitaux. Mais la Malaisie ressemble par de nombreux aspects à une variante moderne de l’État fasciste.

« Capital productif » contre « capital spéculatif ? »
Pour la gauche, la contradiction économique et politique primordiale a toujours été celle entre le Capital et le Travail. Cependant, quand des militants se mettent à utiliser des concepts comme celui de « mondialisation », ils commencent à penser en termes de conflit entre un « capital local » et un « capital international », un bon « capital productif » et un méchant « capital commercial et spéculatif ». Or, en réalité, la production et le commerce sont deux éléments inséparables du capitalisme. Et tous deux se développent en dépouillant la classe ouvrière (à travers le travail social payé ou le travail domestique non payé) et en exploitant, voire en détruisant, la nature.

Les campagnes internationales contre l’AMI utilisent régulièrement l’image de la petite entreprise locale ruinée par la concurrence d’une grande multinationale, de préférence américaine. Bon nombre de militants plaident donc pour l’investissement dans des entreprises locales, ou dans des projets sociaux qui créeront des emplois et développeront des projets positifs. Ces militants croient aussi que de tels investissements apporteront davantage de stabilité économique que le « capitalisme de casinos » qu’ils tiennent responsable des récentes crises importantes ayant frappé l’économie mondiale.

Ce mode de pensée est très proche de celui de l’extrême droite traditionnelle. Pour Hylkema, par exemple, il n’existait qu’une contradiction véritable dans l’économie, celle entre « le capital créatif, productif national » et « le détestable grand capital international ». L’extrême droite ne s’est jamais opposée, par principe, au capitalisme car elle nie toute différence d’intérêts entre le « capital national » et les ouvriers. « Les propriétaires des entreprises, les employés et les ouvriers partagent tous un objectif central : la prospérité de l’entreprise », expliquait déjà le fasciste Hylkema. Il fallait seulement, selon lui, diminuer « la haine des classes » et renforcer l’unité du « peuple ».
C’est pourquoi l’extrême droite actuelle trouve très commode d’avoir sous la main un ennemi commun, bouc émissaire responsable des problèmes économiques, des crises et de l’insécurité qu’engendre le capitalisme. Le « capitalisme international » remplit parfaitement ce rôle. Les idéologues nazis contemporains l’ont très bien compris. « La solidarité à l’intérieur de la nation est progressivement remplacée par une sorte de solidarité universelle entre les riches, les P-DG, les industriels ; ils mettent au point leurs stratégies dans le plus grand secret au cours de leurs réunions internationales », écrit Voorpost, de la Nouvelle Droite.

Le Capital « apatride »
Une fois que l’on réussit à séparer idéologiquement le « détestable capital international » du reste du capitalisme, on peut facilement relier ce capital international à « l’Ennemi », par exemple un État étranger ou bien un groupe spécifique de personnes. En poursuivant ce type de raisonnement, la critique du système peut aboutir à une idée absurde : un petit groupe d’individus hostiles contrôlerait complètement notre vie. Historiquement, ce genre de perception mène généralement à l’antisémitisme.
Les antisémites, surtout en Europe, associent traditionnellement la dénonciation du « capital international » à celle des États-Unis et des « Juifs ». Selon ce mode de pensée, le « capital international » serait entre les mains de Juifs qui comploteraient pour contrôler le monde. Ce « capital juif » opérerait surtout à partir de New York. L’extrême droite et les tendances nationalistes recyclent depuis longtemps ce genre de clichés. Ils clament que « la patrie » ou « l’Europe » serait menacée par - au choix selon le public auquel ils s’adressent - « le capital international », « les multinationales américaines » ou « les Juifs ». Du point de vue de l’idéologie qui se cache derrière, tous ces termes sont équivalents. Enfin, critiquer le libre-échange ne conduit pas forcément à l’antisémitisme, mais ces deux éléments s’accouplent facilement. Le NSB (groupe collabo néerlandais durant la Seconde Guerre mondiale) de Hylkema par exemple n’était pas contre les Juifs durant les années 30, mais il préparait le terrain idéologique pour l’antisémitisme en critiquant le « capital international ».

Il apparut, au début des années 40, qu’il n’avait qu’un pas à faire : troquer le mot « capital international » contre le mot « Juifs » dans ses brochures de propagande. Celui qui sépare idéologiquement le « capital international » du « capital local » n’est donc pas forcement antisémite, mais le raisonnement sous-jacent peut potentiellement l’être. L’histoire nous montre à quel point l’un engendre facilement l’autre. Ce genre d’antisémitisme se retrouve également dans la Nouvelle Droite. Il y a quelque temps, Ruter écrivait dans un article concernant la mondialisation : « celui qui fixe et contrôle les crédits dirige le développement économique ». Ce n’est certainement pas par hasard s’il cite, dans le même texte, Amschel Meyer qui est juif et aurait dit : « Laissez-moi contrôler les cours des monnaies et peu m’importera qui fait les lois. »
Au début de la campagne anti-AMI, en automne 1997, l’accent fut fortement mis sur le fait qu’il s’agissait de négociations secrètes et l’intérêt se porta rapidement sur la personnalité de certains dirigeants. La campagne anti-AMI parla d’un « coup d’État multinational » et d’une « prise de pouvoir secrète ». Cette présentation des faits était un peu exagérée. Les négociations étaient en effet partiellement secrètes, mais pas de façon aussi absolue qu’il était suggéré. Suite à l’intervention d’un fonctionnaire qui communiqua quelques documents à la presse, les négociations furent obligées de devenir plus ouvertes. Bon nombre de « spécialistes ès-complots » se sont sentis attirés par la campagne anti-AMI. Ils ont régulièrement appelé le secrétariat de la campagne pour proposer leurs services. Ceci vient peut-être du long article consacré à l’AMI dans leur magazine spécialise Nexus. L’article était d’origine « gauchiste ». Jusqu’au début des années 90, Nexus était ouvertement antisémite, mais cette publication est devenue plus prudente. Le ton général du magazine n’a néanmoins pas changé.

Les adeptes des théories du complot ont fréquemment assisté aux réunions de la campagne. En août 1998, durant la réunion de Globalize Resistance à Genève, une personne voulut lire les écrits de l’antisémite allemand Van Helsing. Le Néerlandais Kühles, « théoricien des complots », s’est intéressé à peu près en même temps à la campagne anti-AMI aux Pays-Bas et eut l’occasion de cracher son venin antisémite dans des réunions du mouvement anarchiste à Leiden (1).

Quand le « libéralisme » remplace le capitalisme
Ce nouveau terme a comblé le vide depuis que la critique du capitalisme est tombée en désuétude. Durant la première moitié des années 90, la critique du « néo-libéralisme » a pris son envol dans les milieux d’extrême gauche. La révolte populaire des zapatistes mexicains y a fortement contribué.
Mais le « néo-libéralisme » n’est pas la même chose que le capitalisme. Il s’agit surtout d’une idéologie livrée en quelque sorte en prime avec les réformes économiques du capitalisme qui, depuis les années 70, sont imposées par en haut - entre autres la flexibilisation du travail, la privatisation des services publics et le développement de nouvelles industries fondés sur la biotechnologie et l’information. Une partie de ces nouveaux phénomènes ont un rapport avec l’accroissement tendanciel du libre-échange international. A la fin des années 90 c’est justement ce thème-là qui devint l’élément central de la campagne anti-AMI. Ces changements sont évidemment liés à l’influence croissance de la droite et à la confusion grandissante entre la droite et la gauche. Les discussions politiques disparaissent à vue d’œil, et cela joue aussi des tours aux campagnes anti-AMI. Le manque de conscience historique fait aussi des ravages.

Les campagnes concernant la solidarité internationale d’il y a quelques années ont complètement disparu de la mémoire collective des militants. La plupart des groupes d’extrême gauche ont commencé la campagne anti-AMI sans trop discuter, pressés par les prédictions apocalyptiques concernant le risque d’une « nouvelle Constitution mondiale ». L’absence de délibération détaillée commune a fait en sorte que les militants ont pu continuer à parcourir les chemins battus sans changer de cap politiquement.
L’affaiblissement extrêmement rapide des mouvements d’extrême gauche durant la dernière décennie a permis à de nombreuses ONG de jouer un rôle plus important. Ce phénomène s’observe aussi dans les campagnes anti-AMI internationales. Malheureusement les ONG se contentent en général de critiquer le néo-libéralisme et le libre-échange. Le capitalisme en tant que tel n’est quasiment jamais contesté. Ces groupes n’ont pas intérêt à le remettre en question. En effet, les ONG font elles-mêmes trop partie du système, de plus elles risquent de perdre des subventions. Des réflexions trop à gauche n’assurent pas une bonne rentrée de revenus.

C’est pourquoi elles s’abstiennent de mener certaines discussions politiques. Les professionnels des campagnes des ONG préfèrent inonder quotidiennement leurs sympathisants de détails sur le libre-échange aux quatre coins du monde. Celui qui ne dispose pas d’un e-mail ou de l’Internet a rapidement l’impression de ne pouvoir participer sérieusement à une campagne militante. Les informations des ONG concernent surtout la situation telle qu’elle est vue « d’en haut », par les politiciens. Le point de vue des militants de base se fait nettement moins entendre. Mais étant donné l’overdose d’informations, même le plus expérimenté des militants ne se rend plus compte de cette différence.
Malheureusement, les forces des groupes d’extrême gauche et libertaires dans les campagnes militantes (contre l’AMI ou sur d’autres thèmes) sont en général trop faibles pour démarrer de grandes campagnes sans les ONG. Le choix de limiter la critique au libre-échange, et donc de ne pas risquer de perdre le soutien des ONG est vite fait. En conséquence, il se propage une idéologie nationaliste qui offre plutôt une base idéologique à la Nouvelle Droite qu’à la gauche révolutionnaire.

Eric Krebbers et Merijn Schoenmaker

(1) Cet individu a été actif dans le milieu anarchiste de Leiden et a pris la parole à plusieurs reprises au cours d’une émission hebdomadaire d’une radio libre anarchiste. A cette occasion il a pu répandre son venin antisémite en faisant l’éloge de David Icke du mouvement des Milices américaines, courant qui caractérise Washington comme un « territoire occupé par les sionistes » ; de certains fans d’extrême droite des OVNI, individus qui croient que Hitler s’est réfugié en Antarctique et viendra bientôt « finir son travail » ; d’idéologues nazis ésotériques comme Lanz von Liebenfels, etc. Pour ce sinistre individu l’AMI, l’OMC, les codes barres et les cartes de crédit feraient tous partie d’un plan ourdi par les Juifs pour dominer le monde ! Pour ceux qui lisent le néerlandais consulter : http://www.gebladerte.nl/10534f32.htm (« Un "expert es conspirations" s’avère être un antisémite »)




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