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Stephan Grigat : L’antisémitisme, l’antisionisme et la gauche

Si on souhaite s’informer pour savoir si l’idée d’un antisémitisme de gauche tient debout, on peut se référer à une bibliographie qui, depuis quelques années, ne cesse de s’élargir. Hannah Arendt critiquait déjà dans les années cinquante l’idée que l’antisémitisme serait un phénomène exclusivement de droite : cette idée, comme elle le dit, n’est qu’un préjugé tenace. Depuis, des études innombrables ont été faites sur l’antisémitisme des premiers socialistes, sur celui des mouvements ouvriers des XIXe et XXe siècles et sur la relation entre les classiques du marxisme et le judaïsme. Des recherches ont été menées sur l’antisémitisme d’État dans les anciens pays communistes, comme sur l’antisionisme chargé d’antisémitisme des nouvelles gauches d’Europe de l’Ouest ou bien des États-Unis. Ces recherches correspondaient à une position défensive de la gauche elle-même (1). Mais depuis quelques années, les choses ont changé : le thème d’un antisémitisme de gauche est devenu tout à fait chic. Ces derniers temps, de nombreuses conférences ont eu lieu dans la plupart des villes d’Allemagne sur ce thème. Avec la parution du best-seller Nous sommes les gentils. L’antisémitisme des gauches radicales, la gauche trouve un moyen de faire du bruit sur le sujet en évitant de se poser les questions importantes.

Article mis en ligne le 8 mai 2017
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Conférence tenue à Mayence le 13 mai 2002 dans le cadre des « Deutsche Projektionen »
(Café Critique, Vienne)

Traduction : Céline Jouin

L’actualité de la question n’est pas à démontrer. L’attitude des différentes gauches face à la récente dégradation des relations israélo-palestiniennes montre que le débat sur l’antisémitisme de gauche a une fonction précise : il permet de faire disparaître certaines outrances, comme le populisme de gauche ou la thématique « romantique » du sang et du sol (Blut und Boden), mais ce débat n’a en aucun cas permis de tirer les choses au clair.

Je vais commencer par donner un aperçu général, et nous pourrons ensuite discuter des événements de ces derniers mois.
De quoi parle-t-on quand on parle d’un antisémitisme de gauche ?
On parle des choses suivantes :
1. Les classiques du marxisme, leur rapport avec l’antisémitisme, avec le judaïsme.
2. Les mouvements ouvriers traditionnels qui se référent à ces classiques, ainsi que « la Nouvelle Gauche » elle même devenue historique.
3. La relation entre l’antisémitisme et l’antisionisme, et la relation de la gauche avec Israël
4. Un antisémitisme structurel, lié à une critique du capitalisme simpliste colorée de ressentiments antisémites.

Bien que la grande majorité des gens de gauche soient du côté des adversaires de l’antisémitisme, une tradition d’un antisémitisme de gauche existe bel et bien, qui remonte aux premiers socialistes. On en trouve des traces (qui vont du ressentiment inoffensif à l’argumentation plus développée et ouvertement raciste) chez Blanqui, chez Fourier, mais aussi chez Saint-Simon, chez Proudhon, chez Bakounine. Marx et Engels n’étaient pas du tout des antisémites débridés, contrairement à ce qu’affirme Edmund Silberner dans ses travaux. Mais il est vrai que, dans les premiers écrits de Marx et dans la correspondance avec Engels, on trouve des argumentations et des formules qui renvoient clairement aux clichés antisémites. Interpréter La Question juive comme un appel à l’assassinat des Juifs, c’est se méprendre sur l’argumentation de Marx. Cependant, il faut bien l’avouer : le texte rend possible un tel malentendu. La première critique du capitalisme de Marx n’a pas encore cette puissance et cette systématicité qu’elle acquiérera plus tard avec la théorie de la valeur et la critique de l’économie politique. Elle laisse encore place à un certain flou et à un ressentiment envers le judaïsme.

L’antisémitisme a toujours été nié, minimisé ou excusé dans le mouvement ouvrier européen, en particulier dans le mouvement allemand. Dans le pire des cas, il a été propagé ouvertement, légitimé comme le seul anticapitalisme cohérent. Ruth Fischer par exemple, membre du comité central du PC allemand, s’exclamait, dans un discours qu’il a tenu en 1923 : « Piétinez les capitalistes juifs ! Pendez-les aux lampadaires ! Écrasez-les ! »

Les campagnes staliniennes contre le sionisme et le cosmopolitisme peuvent être considérées comme les formes les plus extrêmes de l’antisémitisme de gauche. La révolution d’Octobre, menée par Lénine, a amélioré la condition des Juifs par rapport à l’époque tsariste — même si on remarque une ressemblance structurelle entre la critique léniniste de l’impérialisme et l’antisémitisme. Avec Staline, un homme accédait au pouvoir qui avait déjà utilisé l’antisémitisme dans la lutte pour la succession de Lénine. Quant au développement ultérieur de Staline, on peut supposer qu’il a délaissé un antisémitisme tactique pour devenir un antisémite convaincu : à la fin de sa vie, il avait envisagé la déportation massive des Juifs soviétiques.

Après la Seconde Guerre Mondiale, l’URSS a soutenu un moment le projet de la fondation de l’État d’Israël. À la fin des années quarante, pourtant, l’antisionisme était devenu la doctrine officielle, doctrine, qui comme aucune autre, recevait l’appui des populations, aussi bien en URSS, qu’en Pologne ou en RDA.
Alors que l’antisionisme de Lénine, avant Auschwitz, pose surtout des questions d’organisation politique et considère le sionisme comme un nationalisme ordinaire, après la Seconde Guerre Mondiale, le sionisme est considéré comme une forme particulièrement perfide de nationalisme, forme illégitime dans son principe et menaçant les autres nations. Ce changement d’optique a été opéré sous le gouvernement de Staline et a perduré après la déstalinisation. En Europe de l’Ouest, l’antisionisme après 1945 est longtemps resté le domaine de l’extrême droite. À l’exception des partis communistes dogmatiques tournés vers l’URSS, les partis de gauche d’Europe de l’Ouest ont eu jusqu’en 1967 – surtout en RFA — une attitude très positive à l’égard d’Israël. Après la Guerre des Six Jours, les choses ont changé brutalement. D’une part, la gauche commence à critiquer le gouvernement israélien et doit immédiatement se défendre, au début à raison, contre l’accusation qui lui est faite d’antisémitisme.

D’autre part, dès 1967, une agitation antisioniste très fortement teintée d’antisémitisme se met en branle et devient bientôt dominante dans presque toute la gauche. C’est particulièrement clair en RFA. Dans la gauche d’Allemagne de l’Ouest, que ce soit chez les sociaux-démocrates, chez les Verts, les alternatifs, les féministes, les gauchistes, les Autonomes, les Anti-impérialistes ou même chez certains groupes armés, il devient inutile de faire la différence entre l’antisémitisme et l’antisionisme. L’attentat contre la maison des Juifs de Berlin Ouest par les « Tupamaros Westberlin », groupe qui préfigure celui des « Bewegung 2. Juni » (Mouvement du 2 Juin) est un exemple désormais classique de ce fait, ainsi que les hymnes de louanges de la RAF (Fraction Armée Rouge) et d’autres groupes de gauche après l’assassinat de sportifs israéliens en 1972 à Munich, ou, dans les années 80, les manifestations contre la guerre israélienne au Liban, qui eurent lieu – fait significatif — non pas devant les ambassades d’Israël mais devant les synagogues. On peut aussi retenir le slogan – devenu lui aussi un classique — qui était peint sur les murs de la Hafenstrasse à Hambourg, et qui lançait : « Boycottez “ Israël ” ! Les marchandises, les kibboutz et les plages ! Palestine, le peuple te libérera ! Révolution jusqu’à la victoire ! »

On peut établir à partir de ce slogan ce que seront les caractéristiques principales de l’antisionisme de gauche. D’abord la délégitimation de l’État d’Israël dont on met ici le nom entre guillemets, ce que seuls les journaux de Springer se permettaient de faire avec la RDA, mais aussi l’ignorance narquoise de la persécution nazie (ce slogan ressemble comme un frère au slogan nazi « N’achetez pas chez les Juifs ! ») et l’enthousiasme pour le « peuple » et l’ « espace vital ». On se souvient également en Allemagne du légendaire « calendrier vert » des années 80, dans lequel l’éditeur recommandait en toutes lettres au lecteur de ne pas aller faire ses courses ches les commerçants juifs.
On l’a dit, cet antisémitisme s’enracine dans une tradition. Par exemple, entre les deux guerres, en Autriche, le reproche adressé à un parti concurrent de faire office de « troupe de protection des Juifs » (Judenschutztruppe) était monnaie courante et venait de tous bords.

L’agitation contre les « Juifs riches », la « grande bourgeoisie juive » et le « capitalisme juif » est en revanche une forme d’antisémitisme spécifique aux sociaux-démocrates. Dans le mouvement ouvrier de Weimar, sous la Première République, on s’appliquait à flatter l’antisémitisme des masses. Par exemple, sur de nombreuses affiches communistes et social-démocrates le capital est personnifié sous les traits d’un Juif (ou plutôt de ce qui était devenu la physionomie typique du Juif dans la propagande antisémite). Le fait, par exemple, que les Rothschild soient devenus la cible des sociaux-démocrates n’a pas grand chose à voir avec l’influence financière réelle de cette famille, mais correspond à la coloration antisémite que possède une certaine critique du capitalisme, telle qu’elle est menée dans le mouvement ouvrier.
Ce n’est pas un hasard si le très antisémite Georg von Schönerer, un de ceux qui a nourri la doctrine d’Hitler, et qui pendant des années n’a pas cessé de critiquer les Rothschild, jouissait d’une certaine sympathie du coté des sociaux-démocrates.

Dans les années cinquante, les partis communistes d’Europe de l’Ouest ont cru bon, à cause de leur relation étroite avec le parti soviétique, d’affirmer qu’il n’y avait aucun rapport entre la propagande antisioniste qui sévissait en URSS et dans le bloc de l’Est et l’antisémitisme classique. Cet aveuglement fut tel qu’ils allèrent jusqu’à légitimer les grands procès antisémites des années cinquante, tel le procès Slansky, en Tchécoslovaquie, dans lequel onze des quatorze accusés étaient juifs et à qui le commandant Smola reprochait « un complot trotskyste-sioniste-titiste ». Ces mêmes partis communistes justifièrent également le procès qui suivit le « complot des blouses blanches » en URSS, dans lequel six Juifs et trois autres hommes se virent accusés d’être des « agents du sionisme », des assassins de hauts fonctionnaires et de vouloir attenter à la vie de Staline. Les journaux communistes de l’époque, au lieu de considérer les médecins comme les victimes d’un campagne antisémite, voyait en eux l’incarnation du mal, « des bêtes sous forme humaine », comme l’écrit par exemple la Volksstimme autrichienne.

Depuis 1968, les gauches traditionnelles ont renforcé leur critique envers Israël. L’antisionisme des nouvelles gauche a pris de l’ampleur. Depuis, le début des années 70, la propagande des groupes de gauche ne se distingue que faiblement de celle des groupes arabes et des groupes de droite. Dans un journal maoïste par exemple, on lit que « les classes dirigeantes sionistes exercent les mêmes pratiques sur les Palestiniens que les nazis ont exercées sur les Juifs ». Bien sûr, la preuve de l’existence de camps d’extermination israéliens n’est pas donnée. C’est surtout pendant la guerre du Liban que les comparaisons entre Israël et l’Allemagne nazie abondent. Menahem Begin est presque constamment gratifié du titre de « nazi-fasciste ».

D’autre part, dans les années 90, l’antisioniste et stalinien Karam Khella est courtisé par certains. Cet homme soutient dans ses écrits les positions nues de l’antisémitisme classique ; selon lui, tant que les Juifs seront fidèles au sionisme, ils seront eux-mêmes responsables de leur persécution.
Certains anti-impérialistes diffusent dans des tracts cette vérité étonnante de nouveauté : « L’État d’Israël doit son existence à la violence », comme si c’était une particularité de cet État. Il est intéressant de voir que cette critique d’Israël a pour pendant, dans les cercles antisionistes, une absence complète de critique fondamentale de l’État en général. Ce qu’on reproche à Israël – sa violence d’État, sa transformation en nation —, c’est ce qu’on veut pour les frères et sœurs palestiniens. L’État et la Nation sont pour la plupart des antisionistes des étapes nécessaires sur le chemin de l’émancipation – tant qu’ils ne sont pas revendiqués par les Juifs.
En règle générale, les anti-impérialistes savent bien rendre compte dans leurs brochures des « déportations de juifs d’Europe de l’Est et de l’Allemagne nazie en Palestine », mais quand il s’agit des déportations réelles vers Auschwitz et vers Treblinka, ils ne disent plus rien. En évoquant des prétendues déportations de Juifs en Palestine, ils font allusion à une question qui reste d’actualité : la prétendue collaboration entre Juifs et nazis, qui, selon certains antisionistes, aurait fonctionné jusque dans les camps de concentration. L’insistance sur ce thème, la collaboration entre Juifs et nazis, dans les cercles antisionistes, a pour complément la totale dénégation de la sympathie que de nombreux Palestiniens ont éprouvée pour le national-socialisme. Cette sympathie peut être illustrée par la visite que le grand mufti de Jérusalem, el-Husseini, rendit à Hitler en 1941, et par la visite des camps de concentration qu’il fit par la suite en compagnie de Eichmann. Dans le monde arabe, après 1933, de nombreuses tentatives ont été faites pour fonder des partis fascistes et national-socialistes.

La collaboration présumée entre Juifs et nazis résume à peu près tout ce que les antisionistes ont à dire sur l’époque du national-socialisme. Ils comprennent peu l’antisémitisme. Une brochure d’un groupe anti-impérialiste affirme que celui-ci est dirigé contre les « hommes de religion juive », comme si la persécution et l’extermination des Juifs au XXe siècle n’était qu’une histoire de religion. Sur le sionisme au contraire, ils sont incollables. Chaque antisioniste est capable d’énumérer la totalité des congrès sionistes depuis la fin du XIXe siècle, et peut citer par cœur des passages de la déclaration Balfour et de L’État des Juifs de Herzl. Toute discussion sur le sujet est inutile. Il est important de voir que la raison d’être fondamentale de l’État israélien n’est pas à chercher du côté de Bâle, mais bien du côté d’Auschwitz. Même si les sionistes avaient déjà montré en Palestine que la fondation d’un État juif était possible, l’extermination conduite par les nazis a montré qu’elle était nécessaire. Toute la perfidie de l’argumentation antisioniste apparaît en ceci : le rôle central d’Auschwitz est reconnu, certes, mais il est présenté comme une sorte de collaboration entre sionistes et nazis.

Alors que pour la majorité des antisionistes, les Juifs ne sont ni un peuple ni une nation, les Palestiniens, eux, le sont. Cela est bien typique d’une gauche qui ne peut exprimer sa solidarité qu’envers des hommes qu’elle « collectivise » en faisant d’eux des « peuples », ou qu’en reprenant leur « auto-collectivisation ». Le fait que les Palestiniens constituent un peuple ne fait pour elle pas de doute. En fin de compte, ils ont tout de même une terre qui leur revient. Si on prend la propagande antisioniste au mot, ce ne sont pas les hommes, mais la terre qu’il faut libérer. Le slogan de la Hafenstrasse à Hambourg promettait au morceau de terre qu’on appelle « Palestine » sa libération par le peuple (« Das Volk wird dich befreien ! »), ailleurs, on lance « Ton peuple vaincra ! » Mais ce ne sont que des hommes qui peuvent être libérés de l’exploitation ou de la domination. Que signifie « libérer » un morceau de terre, si ce n’est expulser une partie de la population qui y vit, c’est-à-dire l « ’épurer » ? Dans ce cas précis, ce sont bien les Juifs qu’il s’agit d’expulser.
Pas étonnant qu’il ne suffise pas aux antisionistes de parler de la « destruction » (Zerstörung) d’Israël – c’est le mot d’usage dans la théorie marxiste : on parle de la destruction du pouvoir d’État bourgeois —, mais qu’il préfère le mot « extermination » (Vernichtung). Savoir si les antisionistes sont ouverts à la critique, celle qui questionne l’antisémitisme latent ou manifeste de leurs argumentations, ou s’ils la rejettent comme signe d’une terreur idéologique exercée à l’échelle mondiale par le « lobby sioniste » n’est pas sans importance : cela permet de savoir si, pour parler le jargon des sciences humaines, l’antisionisme a pour fondement une conception du monde antisémite consolidée ou non.

Il ne faut pas perdre de vue l’idée que l’antisionisme, pris au sens strict, ne peut pas être vraiment de gauche. Si la gauche était aussi antinationaliste qu’elle devrait l’être, elle aurait, bien sûr quelques difficultés avec l’idéologie nationale du sionisme. Mais elle n’en ferait pas une montagne, et n’aurait pas à se proclamer antisioniste pour autant. Tout compte fait, les gauches qui s’engagent du côté des Kurdes sont peut-être contre Kemal, mais généralement elles n’apparaissent pas « antikémaliennes », et ceux qui sont solidaires du Front Polisario n’attachent pas forcément une importance extrême au nom spécifique de l’idéologie nationale marocaine. Mais ça ne veut pas dire qu’il faut considérer dans le débat actuel que le sionisme est un nationalisme comme un autre, ou que l’État d’Israël est un État comme un autre. Ce ne serait qu’une commodité qui permettrait de fermer les yeux devant les conditions spécifiques de la naissance et de l’existence de l’État israélien, et un prétexte pour lui refuser notre solidarité.

L’existence d’un antisémitisme de gauche est évidente. Elle prend, après Auschwitz, la forme de l’antisionisme et apparaît comme une forme spécifique d’antisémitisme, qui, parce qu’il n’est plus possible de haïr directement la collectivité juive, s’en prend à l’État d’Israël. Bien que ce soit difficile à dire dans le débat actuel, c’est bien grâce à l’autorité de l’État israélien que les fantasmes d’extermination qu’on trouve, larvés, dans la pensée antisioniste ne sont pas devenus réalité.
Mais l’antisémitisme dans la gauche ne se manifeste pas seulement sous forme d’antisionisme. Un moment essentiel de l’antisémitisme moderne peut se lire dans la haine envers l’aspect abstrait de la production capitaliste de marchandises, aspect qui est « biologisé » et incarné dans les Juifs. Ce point était directement visible dans la séparation que le national-socialisme faisait entre un capital allemand « créant » de la richesse, et un capital juif s’en « emparant ».

La racine de cette distinction n’est pas une invention du national-socialisme, c’est bien plus une distinction courante que font tous les sujets de la société bourgeoise, celle entre un capital industriel créateur d’emplois et un capital financier improductif qui se limite à la circulation des biens. Dans les débats actuels sur la globalisation, on trouve des arguments qui présentent, à défaut de points communs sur le contenu, de fortes ressemblances structurelles avec ceux de l’antisémitisme.
Il est surprenant de voir que l’antisémitisme de gauche n’a jamais été étudié en relation avec une critique de l’idéologie de la gauche. L’antisionisme des pays de l’ex-bloc de l’Est est en général interprété seulement comme une manœuvre tactique du gouvernement, alors qu’il faudrait le mettre en relation avec le marxisme-léninisme. On peut constater que ceux qui critiquent l’antisémitisme de gauche commettent souvent la même erreur que l’antisémitisme qu’il critiquent, en l’analysant uniquement d’un point de vue fonctionnaliste.

L’antisémitisme des gauches a bien sûr quelque chose à voir avec les conceptions qui dominent à gauche du capitalisme et de l’impérialisme, de l’État et de la Nation, du fascisme et du national-socialisme. Une grande partie des gauches réduit le national-socialisme à une forme particulièrement repoussante de la domination de classe, exercée par les fractions les plus agressives de la bourgeoisie. La dimension meurtrière de l’antisémitisme est souvent ou bien ignorée, ou bien interprétée comme simple instrument de domination ou comme un moyen de faire diversion (1). Le capitalisme n’est pas compris par les gauches traditionnelles comme une totalité sociale fétichisée, mais comme la somme de tous les capitalistes qui se trouvent, face à la classe des travailleurs, dans une position d’antagonisme complet et irréconciliable. Alors, comme l’écrit de façon très pertinente Thomas Haury, « se constitue une pensée binaire et moralisante qui part du principe qu’une clique de méchants dirigeants opprime d’innocentes victimes, au moyen d’une répression directe, de la corruption des politiques sociales et d’une propagande diffusée par les médias (3) ». Ce qu’il faut critiquer, combattre et abolir – et là réside l’analogie structurelle si fâcheuse avec l’antisémitisme, ce n’est pas un rapport social, ce sont des hommes qui représentent une partie, un aspect de ce rapport social.
De par sa compréhension simpliste de l’impérialisme, une grande partie de la gauche réduit la domination à la domination étrangère et le capitalisme à l’exploitation par un capital étranger. La référence peu éclairée aux mouvements de libération nationale du Tiers-Monde a conduit à la réaffirmation des catégories de domination que sont les catégories d’État, de nation et de peuple. Un anti-impérialisme qui n’est pas capable de faire la différence entre la critique de ce qu’on appelait la politique impérialiste et la prise de parti inconditionnelle en faveur des victimes de cette même politique conduit forcément à collaborer avec des dictateurs, des nationalistes et des antisémites de tous genres.

La vision du monde anti-impérialiste qui se nourrit de l’idéologie du stalinisme – du marxisme-léninisme — présente bien des points communs avec l’antisémitisme. Comme le dit Thomas Haury, l’antisionisme des gauches « est la projection du schéma anti-impérialiste sur le conflit entre Israël et le mouvement national de libération palestinien. Ainsi l’affinité structurelle débouche en partie sur une affinité de contenu : non seulement la vision anti-impérialiste du monde n’est pas vaccinée contre l’antisémitisme, mais elle a tendance, sous forme d’antisionisme, à la produire elle-même (4) ».

On peut dire pour résumer qu’une gauche qui interprète le national-socialisme uniquement comme une forme extrême d’oppression de la classe ouvrière, qui fait l’apologie de l’État, au lieu de reconnaître dans la défense du « bien commun » l’idéologie de la Volksgemeinschaft, qui refuse non pas la forme de domination fétichisée de la nation, mais seulement les outrances nationalistes, qui affirme la valeur au sens de La Critique de l’économie politique tout en dénonçant les « excès » du capitalisme libre et sans racine, qui vise, non pas la politique comme forme principielle mais les politiciens, non pas les rapports capitalistes mais les capitalistes eux-mêmes, se développera toujours dans un dangereux voisinage avec l’antisémitisme.

Cela n’empêche pas qu’au début des années 90, des personnes du courant anti-germanique allemand, en voulant aborder la question d’un antisémitisme de gauche, se soient retrouvées face à un mur, même si, entre temps, cette question est devenue un lieu commun. Elle est devenu tellement évidente qu’il semble qu’on puisse désormais se passer de toute réflexion sur le sujet. Le livre cité plus haut Nous sommes les gentils montre bien que la critique de l’antisémitisme, qui n’est même pas en mesure de fournir un concept de son objet, se confond avec des litanies pleines de bonnes intentions, d’apitoiement, de sentimentalité, et de timidité. En attendant, l’éditeur se réjouit du bon accueil de son livre par la critique. On a apparemment besoin de débattre sur l’antisémitisme de gauche. C’est plus un moyen de venir à bout du passé et de dialoguer entre les générations qu’une façon de saper sérieusement les bases de l’antisémitisme de gauche. Les commentaires affectés que fait la gauche sur la situation actuelle en Israël montre pourtant à quel point ce serait nécessaire. Une grande partie de la gauche a maintenant compris qu’on ne peut pas mettre en question le droit à l’existence de l’État des survivants de la Shoah. Mais souvent les professions de foi en faveur d’Israël sont faites du bout des lèvres, car en même temps on exige d’Israël des choses insensées, qui, si elles étaient menées à bien, mettraient son existence en péril.

Sur une banderole à Berlin, lors d’une manifestation, on a pu lire, en substance, cet ineffable slogan : « Contre l’antisémitisme allemand et contre l’impérialisme israélien ». La volonté de tout arranger au mieux ne fait qu’empirer les choses : on met en fait sur le même plan l’extermination nazie et ce qu’on interprète comme « l’expansion » israélienne. Mais cet exemple date de plus d’un an.
Je ne vais pas me mettre à énumérer les actes insensés de la gauche qui se sont déroulés à New York, en France ou à Berlin depuis la reprise de l’Intifada palestinienne. Qu’elle se solidarise avec l’antisémitisme palestinien et arabe, ou, comme dans certains cercles éclairés, qu’elle se tienne sobrement sur une position équidistante, selon laquelle tout est un peu la faute de tout le monde, cette gauche-là, en tant que communiste, on aimerait ne plus trop avoir affaire à elle.

Stephan Grigat

(1) Voir Stephan Grigat : « Bestien in Menschengestalt ». Antisemitismus und Antizionismus in der österreichischen Linken. In : Weg und Ziel, 2/1998 (http://contextXXI.medaiweb.at)
(2) Sur ce point voir l’article de Stephan Grigat « Ökonomie des Endlösung « ? Antisemitismustheorie zwischen Funktionalismus und Wertkritik, in Weg und Ziel n°1, 1997, p.44.
(3) Cf. Thomas Haury : « Zur Logik des bundesdeutschen Antizionismus », in Vom Anzionismus zum Antisemitismus, de Léon Poliakov, Freiburg i. Br. 1992, p. 139.
(4) Ibid. , p. 141.




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