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Les comiques « antiracistes » surmédiatisés renforcent les préjugés qu’ils prétendent combattre (2004)

Lundi 15 mars 2004, la radio « Rires et Chansons » organisait une « soirée contre le racisme ». Évidemment Elie Seimoun était invité mais pas son ex-compère Dieudonné. Pourtant, rien d’essentiel ne les sépare en ce qui con-cerne la manipulation irresponsable des pulsions racistes et xénophobes de leur public. De Coluche à Muriel Robin, de Michel Leeb aux Inconnus, l’« antiracisme » proclamé est un véritable fonds de commerce pour certains artistes médiatiques. Aussi ne faut-il pas s’étonner que Dieudonné dérape sur Israël, alors que presque tous les autres comiques célèbres aujourd’hui déra-pent quotidiennement sur les Arabes, les Antillais, les Portugais, les Africains, les Asiatiques, les homosexuels, les femmes… et les Juifs (Coluche compris).

Article mis en ligne le 1er mai 2017
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Plutôt que de crier au retour de la censure (Matthieu Lindon* et Pierre Mar-celle*), au complot des « judéocentristes » (dixit la Maman Dieudonné* ! – faudra qu’elle refile ce nouveau « concept » à Le Pen et Mégret, ils en feront certainement leur miel), à une imaginaire « dictature du politiquement cor-rect » ou de rappeler avec complaisance toutes les blagues racistes qui ont permis – et permettent – à des comiques français prétendument antiracistes de remplir leurs salles… et leurs poches (Sorj Chalandon*), il aurait mieux valu s’interroger sur la motivation essentielle de la plupart de ces humoristes choyés par les médias.
Pour un Guy Bedos qui retira son sketch sur le Maroc parce qu’il recevait des lettres de félicitations de spectateurs racistes, combien d’Elie Seimoun (qui s’en prend aux Arabes, aux Portugais et aux Africains), de Michel Leeb (qui ridiculise de façon ignoble les Africains), de Coluche (qui colporte les pires préjugés en prétendant faire du second degré) ? Sans compter les Oncle Tom de l’antiracisme, les Pascal Legitimus et autres Djamel Debouze, qui jouent sur les stéréotypes concernant la paresse des Antillais ou la délin-quance de ce que les crétins appellent les « Beurs » pour mieux (paraît-il) « lut-ter contre le racisme ».
Si les comiques voulaient vraiment s’attaquer aux fondements du racisme, il faudrait qu’ils démolissent les fondements et les icônes du nationalisme fran-çais : de Napoléon à De Gaulle, en passant par Jeanne d’Arc, de l’« exception culturelle française » à la prétendue supériorité du « modèle français d’intégration », de la supériorité gastronomique aux performances sexuelles supposées des Français, de la Coupe du monde de foot au Tour de France, ce ne sont pas les thèmes qui manquent.
Il a fallu attendre plus d’un mois après l’« affaire Dieudonné » pour que Li-bération publie enfin, dans ses pages « Rebonds » du 16 mars, un article qui démonte systématiquement (peut-être même un peu trop) les mécanismes de l’humour et en particulier du comique des Bigard (qui, entre mille autres perles du même acabit, compare les femmes à du gibier dans son sketch « Le lâcher de salopes ») et autres humoristes médiocres.
Par-delà son vocabulaire intello irritant, ce texte montre bien à quel point les comiques médiatiques font appel aux instincts grégaires et à la soumission : il suffit d’écouter la radio Rires et chansons pour s’en rendre compte. Les spec-tateurs rient avant même que leur comique préféré n’ouvre la bouche, ils s’esclaffent très souvent à des blagues éculées ou mal ficelées, voire complè-tement à contretemps. Celles-ci se terminent presque toujours par des chutes parfaitement prévisibles. On a l’impression que les spectateurs sont venus pour rire à tout prix et abandonnent tout esprit critique dès qu’ils posent leur cul sur le fauteuil d’une salle de spectacle.
« Loin d’être idéologiquement innocente, la blague fait lever la foule en soi. Elle est un procédé éprouvé de la rhétorique fasciste pour faire rire le peuple aux dépens des autres, suspects par essence », écrit Thomas Clerc. Notre « professeur de littérature contemporaine et stylistique » n’aime pas les « fonc-tionnaires du rire », les « humoristes tarifés », car, pour lui, le seul bon humour est l’humour imprévisible (la repartie ad hoc) ou le burlesque. On n’est pas obligé de le suivre dans cette affirmation un peu « extrémiste » et certainement subjective.
Et surtout il oublie de mentionner un élément terre à terre mais essentiel : les comiques médiatiques veulent faire du pognon et pour cela tout leur est bon. Il suffit de voir l’évolution d’un Eddy Murphy aux États-Unis qui com-mença sa carrière en tenant un discours politique radical dans des clubs, puis à la télévision, et qui aujourd’hui travaille pour Disney et produit des films par-faitement consensuels en évitant soigneusement de parler du racisme qui gan-grène les États-Unis.
Mais les comiques médiatiques sont-ils vraiment courageux ? Ont-ils vrai-ment envie de faire de l’autodérision, de la lutte contre les préjugés racistes, chauvins et xénophobes des « Gaulois », leur fonds de commerce ? Auraient-ils le même succès financier s’ils s’attaquaient de front aux préjugés racistes et sexistes ?
Y.C., avril 2004
* Matthieu Lindon, Pierre Marcelle, Sorj Chalandon et Maman Dieudonné se sont exprimés dans Libération.
P.S. : Cela va sans le dire, mais cela va encore mieux en le disant, Dieudonné a par-faitement le droit de s’exprimer et de continuer à gagner du pognon, même en disant des conneries.




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