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Charles Boussinot : Nation
Article mis en ligne le 1er mai 2017
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NATION (extraits)

(…) « L’Etat est la personnification juridique d’une nation : c’est le sujet et le support de l’autorité publique. Ce qui constitue en droit une nation, c’est l’existence, dans cette société d’hommes, d’une autorité supérieure aux volontés individuelles. Cette autorité, qui naturellement ne reconnaît point de puissance supérieure ou concurrente quant aux rapports qu’elle ré-git, s’appelle la souveraineté... Le fondement même du droit public consiste en ce qu’il donne à la souveraineté, en dehors et au-dessus des personnes qui l’exercent à tel ou tel moment, un sujet ou titulaire idéal et permanent qui personnifie la nation entière ; cette personne morale c’est l’Etat, qui se confond ainsi avec la souveraineté, celle-ci étant sa qualité essentielle ». Esmein, Eléments de droit constitutionnel comparé.
Autrement dit, hors du charabia des juristes, Nation = réunion d’hommes courbés sous le joug d’un appareil étatiste.
Supprimons l’Etat, et la nation s’évanouit : Pologne (époque du démem-brement), Empire austro-hongrois (1918). Par contre, la Tchécoslovaquie, la Pologne, la Lituanie, etc., sont devenues des nations dès que l’on a per-mis que se constituent, dans ces pays, des gouvernements propres. On ne conçoit pas une nation d’anarchistes ; mais les juifs, dispersés par le monde, qui obéissent à la Loi de Moïse, forment, aux yeux de beaucoup, la nation juive.
Par la volonté des trusts ou cartels mondiaux, après les périodes de crise, comme la dernière guerre, des nations surgissent comme des champignons, et d’autres disparaissent. L’Europe actuelle en est une preuve. Si les em-pires centraux eussent été vainqueurs, nul doute que les nations euro-péennes se fussent réparties autrement. Peut-être connaîtrions-nous une na-tion provençale, ou bretonne, ou algérienne. II n’existerait probablement plus de nation belge, comme il n’existe plus de nation monténégrine. Les groupements d’intérêts font et défont les nations comme châteaux de cartes ; et tout ce qu’on peut dire ou tout ce qu’on a pu écrire pour justifier l’existence des nations ne sont que subtils arguments de sophistes.
a) D’aucuns ont confondu nation et race ; il y aurait par exemple une na-tion française parce qu’il y a une race française, une nation allemande parce qu’il y a une race germanique, etc. Or, « il n’y a pas de race pure, et faire reposer la politique sur l’analyse ethnographique, c’est la faire porter sur une chimère ». (Renan).
(…) Parler de la race française est une plaisanterie. « Le nom de la France, que tous les patriotes prononcent avec une vibrante fierté, une émotion fi-liale, ce nom commémore l’invasion des Francs qui, venus d’entre le Main, l’Elbe et l’Elster, étaient de purs Germains. Ce pays avait accueilli succes-sivement des Gaulois, des Celtes, des Ibères, des Ligures, des Kymris, des Wisigoths, des Vandales. Il avait été envahi par des Latins venus de Rome, des Normands venus de Scandinavie, des Maures venus d’Afrique, des Huns venus de la Caspienne. » (Michel Corday). De même pour l’Allemagne dont le peuple est. un mélange de Slaves, de Celtes, de Ger-mains, de Scandinaves, de Finnois, d’Espagnols, etc. De même pour tout autre peuple.

b) On a prétendu que le climat, la constitution géographique d’un lieu sont facteurs déterminants de la formation des nations. L’existence de grandes nations comme la Russie, la Chine, les Etats-Unis, réduit à néant cette théorie. Il y a, dans ces pays, une infinité de climats, et une infinité de sols. Mais, en France même que de dissemblances entre la Provence et la Bretagne, l’Auvergne et les Landes ! On parle parfois de « frontières natu-relles ». Quelle dérision, au siècle de l’auto, du chemin de fer et de l’avion ! Ni mers, ni montagnes, ni fleuves ne comptent plus ; et, s’ils existent, c’est pour unir, non pour diviser.
c) L’unité nationale est fondée sur la langue commune, dit-on encore. Or, en France, on parle, outre le français de l’Académie (plus ou moins pure-ment, bien entendu), le basque, l’allemand, les langues d’oc, le breton, le flamand. La Belgique a deux langues, la Suisse trois, etc.
Puisque les nations par elles-mêmes n’existent pas, on est à se demander comment il se fait qu’elles se soient créées. Et, en remontant aux origines, on trouve toujours l’abdication des individus devant l’autorité..
Dans la tribu primitive, le plus malin ou le plus fort s’impose ; on lui obéit. Par la suite, plusieurs tribus se fédèrent et se laissent imposer une hiérarchie de chefs, des lois laïques et religieuses, des juges. Que l’autorité se renforce encore un tout petit peu ; que la gent bêlante qui applaudit et qui paie clame son orgueil d’être battue, et le sentiment national s’épanouit, et la nation existe. Et cela peut aller jusqu’aux plus absurdes aberrations de l’esprit chez les nationalistes forcenés. C’est le sentiment national qui pétrit des Français prêts à se faire tuer pour la rive gauche du Rhin ou pour sauver la « civilisation » menacée, des Yankees qui se croient prédestinés à coloni-ser le monde, des Italiens qui se masturbent l’esprit pour essayer de se per-suader qu’ils sont les héritiers de la Rome antique.
La nation est la résultante d’un long travail d’abrutissement des peuples auxquels on arrive à faire accepter jusqu’au délire les pires absurdités. Les peuples ont été triturés de mille manières avant d’accepter de vivre en na-tions « policées ». Ce sont tantôt les rois, empereurs ou républiques qui an-nexent ou fédèrent telle ou telle province (France, Italie, Prusse), tout cela dans les fleuves de sang de guerres sans nombre ; tantôt des groupes d’aventuriers qui s’emparent de pays dit « neufs » (Etats-Unis). Ce sont les religions qui, parallèlement à la force, proposent les bourreaux à l’adoration des victimes (empereur romain, Louis XIV, tsar) et prêchent la résignation aux malheurs du temps.
C’est le patriotisme, religion d’Etat, qui grandit d’autant plus que l’ancienne religion s’estompe dans les esprits. Et le patriotisme se cultive comme toute religion, par des sacrifices humains : guerres ou fusillades des incrédules. Et les bonzes : littérateurs, politiciens, arrivistes de tout poil, se sont fait les auxiliaires de tout ce long travail d’oppression.
C’est l’Académie qui a la prétention de fixer la langue. Ce sont les poètes et écrivains nationaux qui battent la grosse caisse pour saturer les cœurs de leur poison grossier : Déroulède, Barrès, d’Annunzio, Mickiewicz... Chaque nation a ses Botrel et sous-Botrel ; et cela descend jusqu’aux créa-teurs de chansons de café-concert, ranimateurs de la flamme pour citoyens conscients de base. Ce sont les rhéteurs du forum qui persuadent l’individu, couvert de chaînes, qu’il a librement consenti au pacte social. C’est enfin l’Ecole, toujours au service des maîtres, qui perpétue et renforce cet état d’esprit dans les générations nouvelles.
L’idée de nation ne repose donc sur rien de positif ; elle nous apparaît comme un colossal mensonge destiné à aider à mieux dominer, opprimer et exploiter ceux qui peinent et qui souffrent. Plus ou moins consciemment, la classe ouvrière l’a compris, qui essaie de s’organiser internationalement. Les groupements d’hommes, en effet, ne s’effectuent pas en cloisons étanches, par nations, où tous les membres auraient des intérêts communs ; ils se font par couches sociales. Et il y a seulement deux groupes :
1° Ceux qui dominent, qui pressurent : les maîtres ;
2° Ceux qui se courbent ou qu’on brise par la force : les esclaves.
L’idée de nation. doit trouver, en tout anarchiste, un adversaire résolu.

Charles BOUSSINOT




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