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Salut, Karim ! Cher Karim, Le week-end...
Article mis en ligne le 30 avril 2017
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Salut, Karim !

Cher Karim,
Le week-end dernier, tu as décidé de mettre fin à tes jours.
A peine une semaine avant, le samedi 18 juin 2005, nous avions participé tous les deux à une discussion fraternelle durant plusieurs heures avec des militants français, polonais et anglais de différentes tendances. Tu n’avais pas ouvert la bouche pendant la réunion, mais tu avais préparé un texte, minutieusement documenté comme d’habitude, et tu avais rédigé des commentaires détaillés sur les points à l’ordre du jour.

A la fin de la réunion, tu avais dîné avec plusieurs camarades et comme, l’écrit l’une d’elles qui te rencontrait pour la première fois, "Je me suis rendue compte très vite que c’était un homme beau, intelligent et surtout gentil." Cette même amie a tout de suite perçu ton côté romantique, que tu n’essayais d’ailleurs pas de cacher.
Te voilà donc défini par quatre adjectifs qui te vont comme un gant : beau, intelligent, gentil et romantique.

J’ajouterai que, par rapport aux hommes que l’on rencontre habituellement dans les milieux d’extrême gauche ou libertaires, tu faisais preuve d’une grande modestie. Liée en partie à une certaine timidité de ta part, timidité qui n’était pas toujours comprise par ceux qui ne te connaissaient pas, et aussi à un souci de "rigueur" qui te faisait avouer, sans aucune honte, que tu ne connaissais rien sur tel ou tel sujet.
Comme tu me l’écrivais le 22 avril 2005, je t’envoie "quelques remarques de pure forme, parce que je me sens toujours aussi incompétent" à propos d’un projet de texte commun.
Tu possédais une qualité rare… que je t’envie, celle de savoir se taire quand on ne sait pas quoi dire ni penser dans un débat politique.

Depuis ton premier courriel le 23 juillet 2003, jusqu’à ton dernier le 24 juin 2005 où tu faisais encore plein de projets, un mot est revenu beaucoup plus que d’autres dans nos échanges par e-mail : l’honnêteté. Tu écrivais par exemple : "notre démarche érigera en principe l’honnêteté intellectuelle", "je rejette les réactions passionnelles et idéologiques et m’attache à peser le pour et le contre et à ne pas condamner a priori", "Trois mots d’ordre : rigueur, pertinence, objectivité", "Je suis avant tout attaché à la rigueur et à l’absence de sectarisme, à l’honnêteté intellectuelle et au refus de tout dogmatisme et de tout autoritarisme".

Ces quelques phrases montrent bien que tu étais très exigeant vis-à-vis des autres et de toi-même (trop sans doute vis-à-vis de toi ? "En dernier recours, seuls les individus sont responsables de leur propre libération", m’as-tu écrit), tout en ayant, comme l’écrit un ami, "une sensibilité à fleur de peau et un regard critique sur le monde qui t’entourait", ce qui te rendait "très attachant", précise-t-il justement.
En ces deux années, nous avions appris à nous connaître, à Lyon et à Paris. Tu t’étais impliqué de plus en plus dans la revue Ni patrie ni frontières en écrivant des introductions dans les numéros 6-7 sur les syndicats et 11-12 sur le terrorisme (sous le pseudonyme d’Anouchka), et surtout cinq articles inédits sur le PT et la bureaucratie dans les organisations libertaires et d’extrême gauche qui était ton sujet de thèse, et l’une des préoccupations fondamentales suite à des expériences malheureuses et décevantes dans différents groupes ou comités.
D’autre part, tu souhaitais publier un jour une brochure que tu remaniais sans cesse sur "L’anarcho-indépendantisme", résultat d’un long travail de recherche que tu n’osais pas encore présenter à la critique publique.

Tu venais de gagner un procès contre les exploiteurs de La Poste qui t’avaient licencié abusivement après trois contrats en CDD, mais tu n’avais pas obtenu ta réintégration. Ta situation économique était donc précaire, bien que tu fusses ce qu’on appelle un "Bac + 5".

Une situation banale, peut-être pour certains, mais qui t’affectait particulièrement car ton salaire de pion dans une boîte privée (le comble de la punition pour un farouche défenseur de la laïcité comme toi !) te permettait juste de payer ton loyer.
Ces difficultés financières ajoutées à un grand abîme sentimental qui s’était ouvert sous tes pieds il y a quelques mois, à la suite d’une rupture, abîme que tu pensais irrémédiable, te minaient la santé et le moral, malgré tes efforts pour nouer de nouvelles relations humaines, dans le milieu militant ou pas, libertaire ou pas. Tu avais fait tienne la devise d’Emma Goldman sur l’une des qualités essentielles des révolutionnaires, puisque tu apprenais le tango pour lutter contre le blues, démarche difficile, tu le savais bien.

Tu as décidé de partir, je ne peux donc plus te dire certaines choses de vive voix, mais je peux au moins te remercier pour ta gentillesse, ta patience, ton esprit critique et ta solidarité. Et dire au moins à tes parents que ses amis ne l’oublieront pas.

Y.C.
27 juin 2005


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