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Balance
Article mis en ligne le 30 avril 2017
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Introduction

Ce numéro 38 de Balance (Bilan) rassemble la correspondance, de 1970 à 1979, entre Juan García Oliver, l’un des plus fameux militants anarcho-syndicalistes des années 1920 et 1930, et Diego Camacho Escámez, militant anarchosyndicaliste des années 1940 jusqu’à sa mort. Cet autodi-dacte et historien hors pair, est l’auteur, sous le pseudonyme d’Abel Paz, d’une biographie de Durruti, traduite en dix-sept langues et plagiée par une légion de plumitifs opportunistes, que l’industrie culturelle favorise et paye parce que, une fois édulcoré, tout peut et doit être récupéré, vendu, consommé.

La correspondance couvre la période pendant laquelle Diego Camacho termine la rédaction de son premier livre sur Durruti, et García Oliver rédige ses mémoires. Leur relation est difficile et, du moins au début, García Oliver a une attitude assez despotique et méprisante. Seules la patience, l’humilité et surtout la pertinence et l’intelligence des réflexions de Diego Camacho permettent de maintenir et de prolonger cette relation.

En 1978, Juan García Oliver publie chez Ruedo Ibérico son livre de mémoires, El eco de los pasos . La rédaction du livre donna lieu à une véritable bataille rangée, phrase après phrase, mot après mot, correction après correction, entre García Oliver et Martínez, son éditeur. Aux archives de l’Ateneu Enciclopèdic Popular (AEP) on peut consulter le manuscrit original dont les pages regorgent de corrections en tous genres : grammaire, syntaxe, style, etc. L’édition du livre déclencha, en effet, une guerre prolon-gée, épuisante et minutieuse entre l’éditeur et l’auteur.
Ce livre de mémoires a été rédigé sans avoir consulté aucune source dans les archives, l’auteur se fiant à sa mémoire prodigieuse, mais faillible, et pour cela source d’erreurs que nous n’allons ici ni détailler ni analyser. Le lecteur, dans ce même numéro de Balance, pourra lire le compte rendu qu’en fit Abel Paz, en 1979.
Nous avons respecté les majuscules et les mots soulignés dans les textes originaux de García Oliver et de Diego Camacho (Abel Paz), mais les caractères gras sont toujours de la responsabilité de la revue Balance, lorsque nous avons voulu mettre en valeur les affirmations de l’un ou de l’autre.

De la même façon, sauf indication contraire, les notes en bas de page sont de Balance et peuvent être de trois sortes :
– celles qui indiquent la source,
– celles qui complètent l’information ou rendent le texte plus compréhensible au lecteur,
– et celles qui présentent un commentaire.

Toutes les lettres reproduites dans ce numéro ont été déposées au Centro Ascaso-Durruti de Montpellier, centre d’archives et bibliothèque auquel Diego Camacho a consacré ses efforts durant des années, pour sa création et pour le soutenir. À ce centre il a donné le meilleur et la plus grande partie de sa bibliothèque et de ses archives personnelles, parce qu’à Barcelone il n’avait trouvé aucun centre d’archives ni aucune bibliothèque intéressés sérieusement à accueillir ses fonds et à les conserver. Il racontait souvent l’anecdote suivante : un jour, il avait viré de sa maison, à coups de pied, le directeur d’un centre d’archives barcelonais très connu, parce qu’il lui avait offert une somme d’argent ridicule pour ses archives et sa biblio-thèque. Diego lui cria qu’il était et avait été dans la misère toute sa vie, mais n’avait jamais été un misérable, et ne le serait jamais, et que son offre était une insulte à son intelligence et son honnêteté. J’ignore si ce remar-quable directeur de centre d’archives, effrayé par les bourrades et les coups de pied au cul, comprit alors la différence entre un miséreux et un misé-rable.

Cette correspondance entre García Oliver et Diego Camacho exprime bien la passion, parfois obsessionnelle, de deux militants anarchosyndi-calistes, appartenant à deux générations différentes, pour une série de faits, de problèmes et de thèmes fondamentaux de la révolution et de la guerre de Juillet 1936, passion qui se concentre sur un point : le Plénum des fédéra-tions locales et régionales de la CNT qui entérina la collaboration entre les anarchosyndicalistes et le reste des forces antifascistes et décida de la création du Comité central des milices antifascistes (CCMA). Le CCMA fut un organisme de collaboration de classes, par lequel on renonçait à « vouloir tout » et à la révolution totale qui se déroulait dans les rues de Barcelone.

Les réflexions exprimées par les deux protagonistes, dans cette correspondance, sont concises, mais d’un haut niveau intellectuel et d’une énorme valeur militante, comme ce numéro de Balance tentera de le montrer.

Agustín Guillamón

Table des matières

Introduction 7
Ébauches biographiques
Juan Garcia Oliver 12
Diego Camacho Escamez, « Abel Paz », 22
Correspondance
Lettre du 22/10/1970 Diego Camacho à Garcia Oliver, 28
Lettre du 8/09/1971. Garcia Oliver à Diego Camacho, 31
Lettre du 29/09/1971 Diego Camacho à Garcia Oliver, 33
Lettre du 3/12/1971 Diego Camacho à Garcia Oliver, 36
Lettre du 9/12/1971 Garcia Oliver à Diego Camacho, 39
Lettre du 5/09/1972. Garcia Oliver à Diego Camacho, 42
Lettre du 24/09/1972 Diego Camacho à Garcia Oliver, 44
Lettre du 25/09/1972 Diego Camacho à Garcia Oliver, 49
Lettre du 7/10/1972 Garcia Oliver à Diego Camacho, 51
Lettre du 22/10/1972 Diego Camacho à Garcia Oliver, 55
Lettre du 22/11/1972 Garcia Oliver à Diego Camacho, 61
Lettre du 13/12/1972 Diego Camacho à Garcia Oliver, 66
Lettre du 19/02/1973 Diego Camacho à Garcia Oliver, 69
Lettre du 12/03/1973. Garcia Oliver à Diego Camacho, 70
Lettre du 3/01/1974 Diego Camacho à Garcia Oliver, 72
Lettre du 22/05/1974 Garcia Oliver à Diego Camacho, 75
Lettre du 20/01/1976. à Diego Camacho,78
CAMACHO Diego : « Contre la bureaucratie et les « leaders naturels » (mars-avril 1979), 80
Résumé et commentaire d’Agustín Guillamón sur ce magnifique article d´Abel Paz dans Histoire libertaire, 84
Lettre du 27/10/1979 Diego Camacho à Garcia Oliver, 86
Questionnaire pour Juan Garcia Oliver, 89
Réponses de Juan Garcia Oliver au questionnaire, 91
Commentaires et conclusions, 97
Commentaire final d’Octavio Alberola, 99
Bibliographie et sources utilisées, 104
ANNEXE : Thèses sur la guerre d’Espagne et la situation
révolutionnaire créée le 19 juillet 1936 en Catalogne, 107

****

A propos de deux publications

Balance (Bilan) n° 38. Cahiers d’histoire du mouvement ouvrier international et de la Guerre d’Espagne, Correspondance entre Diego Camacho (« Abel Paz ») et Juan Garcia Oliver, Paris, éditions Ni patrie ni frontières, 2015, 150 pages, 10 € / L’Anarchisme d’État – La Commune de Barcelone, Paris, éditions Ni patrie ni frontière, 2015, 184 pages, 10 €

Un compte rendu de Jean-Guillaume Lanuque

En plus de son inlassable et très précieux travail de collationnement de textes issus de courants révolutionnaires divers, dans Ni patrie ni frontières, Yves Coleman publie de temps à autre des ouvrages tout aussi pertinents sur l’histoire des mouvements révolutionnaires : citons en particulier le premier tome des Œuvres de Munis, De la guerre civile espagnole à la rupture avec la Quatrième Internationale (1936-1948)1 ; un second tome est d’ailleurs prochainement annoncé. Deux parutions récentes relèvent également de la guerre d’Espagne, dont nous fêtons cette année le 80e anniversaire du déclenchement. La première est la traduction d’un numéro de la revue Balance, dirigée par Agustin Guillamon, spécialiste espagnol des courants révolutionnaires, dont le seul défaut, sensible à travers plusieurs passages, est de conspuer bien trop agressivement et sans beaucoup de nuance l’histoire « académique », « universitaire ». Les documents rassemblés consistent en une correspondance2 entretenue dans les années 1970 entre deux figures de l’anarchisme ibérique : Juan Garcia Oliver (1902-1980), dirigeant de la CNT, actif dans la lutte armée, puis ministre de la Généralité de Catalogne (il est également l’inventeur du drapeau rouge et noir), et Diego Camacho alias Abel Paz (1921-2009), participant de la guerre d’Espagne à la fin de son adolescence, puis engagé dans la lutte anti-franquiste, également auteur de plusieurs travaux historiques d’importance, parmi lesquels une biographie de Durruti (deux biographies détaillées des deux personnages figurent en ouverture du dossier).

Cet échange épistolaire est intéressant à plusieurs titres. D’abord, par ce qu’il révèle de la personnalité de chacun : les déclarations sont mutuellement très franches, Juan Garcia Oliver ne cachant pas son appréciation négative de la biographie de Durruti par Diego Camacho, renâclant à aider ce dernier dans ses recherches et sa confrontation de témoignages, et dévoilant à plusieurs reprises une tendance à exagérer son rôle personnel (ce qui est d’autant plus ironique qu’il reproche à Camacho de personnaliser à l’excès la lutte espagnole3). Ensuite, et c’est sans aucun doute le plus intéressant, les deux hommes se livrent à une réflexion sur ce qui s’est joué à l’été 1936. Tous deux placent au centre la réunion du Plénum des fédérations locales et régionales de la CNT, tenu le 21 juillet 1936. Mais là où Garcia Oliver considère que la proposition qu’il y avait faite aurait permis d’enclencher un cours vraiment révolutionnaire en lieu et place d’une collaboration de classes antifasciste, Diego Camacho y voit une ouverture vers une dictature de la CNT et un cours « bolchevique », où Garcia Oliver aurait joué le rôle d’un Trotsky… C’est dans la recension par Diego Camacho des mémoires de Juan Garcia Oliver, « Contre la bureaucratie et les « leaders naturels » », que cette analyse apparaît le plus clairement. Camacho explicite d’ailleurs dans ses courriers la méthode d’historien utilisée dans ses travaux, là où Garcia Oliver semble se baser avant tout, sinon uniquement, sur sa mémoire.

Cet ensemble documentaire est complété par des « Thèses sur la guerre d’Espagne et la situation révolutionnaire créée le 19 juillet 1936 en Catalogne », écrites par Agustin Guillamon, et qui se pensent comme la synthèse des acquis des groupements restés selon lui réellement révolutionnaire dans ce contexte (les Amis de Durruti, les trotskystes de Munis et de Fosco, les bordiguistes et Josep Rebull du POUM). Elles considèrent qu’aucune révolution prolétarienne n’a eu lieu en Espagne, du fait de la non destruction de l’État capitaliste, mais simplement une situation révolutionnaire, avec émergence spontanée de comités, formes d’auto-organisation des masses4. Toutefois, ces comités n’ont pas été accompagnés par une forme d’unification pouvant déboucher sur un véritable État ouvrier. En lieu et place, la CNT et le POUM ont assumé un rôle de collaboration de classes, liquidant ces embryons de conseils par la constitution du Comité central des milices antifascistes de Catalogne ; ce dernier n’était donc pas un organe de double pouvoir, mais une sorte de duplication du gouvernement de la Généralité. Cette synthèse, c’est finalement celle d’une vision communiste de gauche, dans laquelle on reconnaît à la fois des éléments conseillistes et d’autres plus léninistes.

L’autre publication proposée par Ni patrie ni frontières est principalement constituée de deux documents d’époque. Le premier est la reproduction légèrement allégée d’un rapport d’Helmut Rüdiger (1903-1966), anarcho-syndicaliste, membre de l’AIT, qu’il prépara pour le congrès de cette dernière organisation en décembre 1937 ; ce texte, prévu au départ pour demeurer interne, fut pourtant publié par la CNT espagnole l’année suivante sous forme de brochure. Il s’agit d’un long plaidoyer visant à justifier la participation de la CNT et de la FAI au front antifasciste et au gouvernement. Pour ce faire, il effectue un retour en arrière, insistant sur l’isolement national de la CNT, son manque de culture théorique et de maturité révolutionnaire constructive, autant d’éléments, selon lui, qui expliquent une forme d’infantilisme politique. Le renoncement à une « révolution totale » (p. 32) en juillet 1936 relève alors à ses yeux d’une attitude juste et raisonnable, la CNT ne pouvant entraîner l’ensemble de la population et pouvant dès lors basculer dans une dictature à la bolchevique, véritable repoussoir pour Helmut Rüdiger (il estime d’ailleurs que les Amis de Durruti subissent une infiltration des idées bolcheviques !). L’ennemi principal est bien pour lui le fascisme, et face aux manœuvres et autres coups bas des autres organisations du front antifasciste, il souligne la supériorité éthique et morale de la CNT, une position marquée par un idéalisme prononcé. Helmut Rüdiger insiste également largement sur le poids du contexte international, défavorable à la révolution, et invitant par conséquent à une position défensive, le temps également d’éduquer une base élargie à l’occasion de la guerre civile. Enfin, il développe une argumentation de réalisme économique qui n’est pas sans rappeler celle des bolcheviques en 1918, et effectue surtout une inversion du processus révolutionnaire traditionnel : plutôt que de renverser l’État (ici non pas bourgeois, mais petit-bourgeois), il convient au préalable de modifier les bases de la société, le changement d’État n’intervenant qu’en couronnement de cette évolution. On reconnaît là un marqueur clef d’une stratégie réformiste.

Comme pour contrebalancer cette vision contemporaine, un article revient sur les événements de mai 1937 à Barcelone5. Écrit à chaud, il est l’œuvre d’un dissident trotskyste étatsunien, Hugo Oehler (1903-1983), qui se sépara du groupe de James P. Cannon au moment de l’entrisme dans le Parti socialiste qu’il récusait, créant avec d’autres militants la Revolutionary Workers League ; il séjourna en Espagne dans les premières années de la guerre civile, effectuant un séjour en prison après les événements de mai 1937. « Barricades à Barcelone » est un récit détaillé de cette insurrection de cinq jours, qui d’après Hugo Oehler aurait parfaitement pu triompher, sans la politique « traîtresse » de la CNT et du POUM, et si un vrai parti marxiste avait été présent. Un exemple marqué d’optimisme révolutionnaire. Cet ensemble est complété par des annexes fournies : quelques lettres d’Helmut Rüdiger, dont un échange avec l’historien Burnet Bolloten6 ; un article d’Agustin Guillamon sur les soutiens français aux Amis de Durruti, coagulés autour de la revue Révision, à l’extrême fin des années 1930 ; une chronologie détaillée du mouvement libertaire espagnol du XIXe à 1945.

1Voir notre recension sur ce blog : http://dissidences.hypotheses.org/2717

2Seule limite : certaines lettres ont été allégées de passages dont on ignore la longueur et surtout la raison de leur suppression.

3Il va même jusqu’à qualifier la révolution et la guerre d’Espagne d’« événement le plus important de toute l’histoire de l’humanité » (p. 54).

4Sur ce sujet, nous nous permettons de renvoyer également à un article de Josep Antoni Pozo paru dans les Cahiers du mouvement ouvrier n° 55 (voir notre recension dans la revue électronique de Dissidences : https://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=2533)

5Il avait été republié dans la revue Revolutionary History en 1988.

6Voir la recension de son imposant travail sur la guerre d’Espagne sur notre blog : http://dissidences.hypotheses.org/5957




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